Les bonnes feuilles du Carnet : la carte blanche de Claire Lejeune

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles mar­quants de notre revue.

La rubrique « Carte blanche » a pris place dans nos colonnes du n° 72 (1992) au n°143 (2006). Un auteur ou une autrice y pro­po­sait un texte inédit de sa com­po­si­tion, lié soit à des ques­tions d’écriture, soit à l’actualité poli­tique ou cul­turelle. Chaque dimanche, du 5 juil­let au 23 aout, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’une de ces cartes blanch­es. Des mots qui, même cir­con­stan­ciels, réson­nent tou­jours avec notre aujourd’hui.

Aujourd’hui : la carte blanche de Claire Leje­une parue dans Le Car­net et les Instants n° 134 (2004)

La tache noire désormais dans notre regard

par Claire Lejeune (15 juin 2004)
claire lejeune

Claire Leje­une

Com­ment la poète citoyenne que je suis lit-elle la nou­velle carte poli­tique de la Bel­gique qu’ont dess­inée les élec­tions du 13 juin? Ce qui me fascine, ce qui cap­tive mon regard au-delà de sa pas­sion du rouge, c’est la tâche noire qui s’est con­sid­érable­ment éten­due. Son malé­fice endeuille toutes les couleurs.

Y a‑t‑il un mobile com­mun aux électeurs de l’extrême droite? Y a‑t‑il un “mal” qui pour­rait nous don­ner à chercher, à penser, à trou­ver son remède, si nous par­ve­nions à le cern­er, à l’identifier, à le nom­mer?

Ce dénom­i­na­teur com­mun, c’est la xéno­pho­bie inhérente à la logique sac­ri­fi­cielle de l’Histoire. Le mal qui porte ce nom existe en chaque indi­vidu sous des formes plus ou moins larvées que les cir­con­stances de la vie — intérieure ou extérieure — peu­vent insi­dieuse­ment ou brusque­ment exac­er­ber. Nous sommes tous por­teurs du virus de la haine, tous sus­cep­ti­bles de “dévelop­per” la grande mal­adie de l’âme.

Les lead­ers du bloc noir sont mus non seule­ment par la volon­té iden­ti­taire d’exclure l’étranger de leur ter­ri­toire, mais par celle d’attiser la haine, de con­t­a­min­er l’étranger lui-même, d’exploiter sa détresse, de gag­n­er le suf­frage des exclus, afin qu’ils vien­nent grossir les rangs des exclu­ants. Leur manip­u­la­tion de l’électorat est une manœu­vre de plus en plus maligne, non de con­vic­tion, mais de con­t­a­m­i­na­tion. Com­ment s’en pro­téger? À défaut d’en avoir trou­vé le remède, existe-t-il un préser­vatif de l’âme con­tre la peste brune, si ce n’est la lucid­ité?

Au lende­main de ces élec­tions révéla­tri­ces d’une forme galopante de la mal­adie rela­tion­nelle dont souf­fre non seule­ment notre pays mais la planète entière, il revient à cha­cune et à cha­cun d’en pren­dre con­science, quels que soient le sexe et la couleur de la pen­sée ; d’en devenir un lab­o­ra­toire d’auto-investigation et d’autoanalyse, d’expérience avancée du rap­port infin­i­ment com­plexe qu’entretiennent la haine et l’amour, la mal­adie et la san­té, donc un lieu de com­préhen­sion sans cesse affinée des rouages con­scients et incon­scients  de la rela­tion humaine, un lieu de dépasse­ment de la stu­pide et grossière logique de guerre qui con­duit le monde à sa perte.

La xéno­pho­bie est un mal inhérent à l’Histoire. Pas plus qu’il ne nait misog­y­ne, l’homme ne nait xéno­phobe, il le devient. La sci­ence mod­erne nous apprend ce que les mytholo­gies païennes ont tou­jours su : nous sommes tous des enfants du soleil, tous pétris de la même matière-énergie, hommes et femmes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Lorsque nous tombons de notre matrie édénique dans la men­tal­ité divi­sion­naire de l’histoire patri­ar­cale, nous per­dons peu à peu la mémoire physique et psy­chique de notre com­mu­nauté d’origine. AU plus bas de l’Occident, la société men­ace de n’être plus qu’un peu­ple d’humains désori­en­tés, un trou­peau d’ani­maux dénaturés, irrémé­di­a­ble­ment cas­trés de la jouis­sance de l’instinct de vie.

À l’heure où la tache noire de l’âme du monde grandit à vue d’œil, il est urgent d’œuvrer — à la fois soli­taire­ment et sol­idaire­ment — à retrou­ver la mémoire du soleil, sans quoi la con­struc­tion d’une fratrie laïque, d’une terre promise à ceux qui s’aiment eux-mêmes et les uns les autres n’aura jamais existé qu’en ter­mes d’utopie.

Faire le pas au-delà de l’histoire frat­ri­cide, retrou­ver la mémoire de notre solar­ité, de notre sol­i­dar­ité d’origine : il y là un enjeu com­mun aux par­tis de toutes les couleurs, dont l’urgence ne fut jamais aus­si cri­ante.

Une com­mu­nauté d’action des dif­férents n’est con­cev­able qu’en fonc­tion du désir et de la volon­té partagés d’enrayer la mal­adie de la mort qui éteint l’âme con­tem­po­raine. La tache noire doit nous devenir obses­sion com­mune — étoile néga­tive —, sans quoi elle ne cessera de s’étendre. Nous ne pou­vons plus la per­dre de vue! Sa régres­sion doit désor­mais inspir­er tous les tal­ents poli­tiques.