Les bonnes feuilles du Carnet : Alexandre Soljenitsyne par Marc Pirlet

Cet été, Le Car­net et les Instants vous emmène à la redé­cou­verte de ses bonnes feuilles, des arti­cles qui ont mar­qué l’histoire de la revue.

La rubrique « Petit exer­ci­ce d’admiration » a pris place pour 28 numéros entre 2008 et 2013. Un auteur ou une autrice belge y pro­po­sait un texte inédit, con­sacré à un écrivain ou une écrivaine admiré‑e, expli­quant les raisons de cette admi­ra­tion. Chaque same­di, du 4 juil­let au 22 aout, nous vous pro­posons de redé­cou­vrir l’un de ces petits exer­ci­ces d’admiration.

Aujourd’hui : le petit exer­ci­ce d’admiration de Marc Pir­let. Dédié à Alexan­dre Sol­jen­it­syne, il a paru dans Le Car­net et les Instants n° 167 (2011).

Soljenitsyne parce qu’il me bouleverse…

par Marc Pirlet
Alexandre Soljenitsyne

Alexan­dre Sol­jen­it­syne

Out­re son orig­ine russe, Sol­jen­it­syne pos­sède au moins deux points com­muns avec Dos­toïevs­ki. Le pre­mier, c’est d’avoir un nom pour beau­coup imprononçable. Au pal­marès des patronymes d’écrivain les plus écorchés, ils fig­urent cer­taine­ment très large­ment en tête. Le deux­ième, c’est d’avoir con­nu l’expérience de la dépor­ta­tion en Sibérie. Cinq ans pour Dos­toïevs­ki, de 1849 à 1854 ; huit ans pour Sol­jen­it­syne, de 1945 à 1953. Dos­toïevs­ki a racon­té ses années de bagne dans Sou­venirs de la mai­son des morts, un livre certes poignant mais qui ne sus­ci­ta guère d’échos et fut presque com­plète­ment éclip­sé par les grands romans qui suivirent. Sol­jen­it­syne a aus­si écrit sur les camps mais c’est ici que la com­para­i­son avec Dos­toïevs­ki s’arrête car les deux livres dans lesquels il a dépeint l’univers con­cen­tra­tionnaire du Goulag (Une journée d’Ivan Denisso­vitch et L’archipel du Goulag) sont par­venus à ébran­ler le monde comme, dans l’Histoire de la lit­téra­ture, aucun livre ne l’a jamais fait.

On ne demande pas à un écrivain d’être un héros, on ne lui demande même pas de ne pas être un salaud. Toute œuvre se suf­fit à elle-même et nous n’avons besoin de rien savoir sur son auteur pour qu’elle nous boule­verse. Je dois cepen­dant avouer qu’une par­tie de mon admi­ra­tion pour Sol­jen­it­syne vient de l’homme qu’il a été et, plus par­ti­c­ulière­ment, de son courage. Tout le monde salue aujourd’hui le courage des peu­ples arabes qui ont osé descen­dre par cen­taines de mil­liers dans les rues pour braver une dic­tature. Mais imag­inez l’Union sovié­tique des années 1950 à 1970, un monde total­i­taire où règ­nent l’arbitraire et la peur ; imag­inez un homme qui, pour l’avoir éprou­vée dans sa chair et dans son âme, con­naît la cru­auté de la classe dirigeante ; imag­inez main­tenant cet homme seul qui se dresse et ne dit pas seule­ment NON mais, folie suprême, lance un cri : J’ACCUSE.

Quand paraît Une journée d’Ivan Denisso­vitch, Sol­jen­it­syne n’a encore rien pub­lié. Il a quar­ante-qua­tre ans et, depuis qu’il est sor­ti du Goulag, il écrit dans la clan­des­tinité, se qual­i­fi­ant lui-même d’« écrivain souter­rain ». Une journée d’Ivan Denisso­vitch racon­te, du lever au couch­er, seize heures de la vie d’un zek (ain­si s’appelaient les pris­on­niers du Goulag, abrévi­a­tion du mot russe sig­nifi­ant « détenu »). Pen­dant cent sep­tante pages env­i­ron (dans l’édition de poche 10/18), nous suiv­ons les gestes et les pen­sées du détenu por­tant le matricule Cht-854, un sim­ple paysan qui en est à sa huitième année de déten­tion. Sol­jen­it­syne a choisi le représen­tant le plus hum­ble du peu­ple russe pour nous décrire la vie de ces dizaines de mil­lions d’innocents envoyés dans les camps de con­cen­tra­tion. Pas de lyrisme, pas de pathos, pas de vio­lence osten­ta­toire, pas de voyeurisme. L’intention de Sol­jen­it­syne n’est pas de faire pleur­er ou de provo­quer l’effroi. Il veut seule­ment nous mon­tr­er de quoi est faite la journée ordi­naire d’un détenu. Dans un lan­gage sobre et fam­i­li­er, sou­vent drôle ou tru­cu­lent, avec des éclairs de poésie, il nous mon­tre ce qui préoc­cu­pent les zeks : le froid (il fait moins trente degrés), les punais­es, le manque de nour­ri­t­ure, l’arbitraire des gar­di­ens (« Chien bat­tu a peur du fou­et. Le froid est ter­ri­ble, mais le chef de brigade encore plus. »), l’humiliation con­tin­uelle, l’absence d’intimité, la mort de l’espérance (« …au camp, les jours filent, on n’a pas le temps de s’en apercevoir. Mais le temps qu’on a à tir­er, lui, il ne bouge pas, il ne dimin­ue pas d’un cheveu. »), la fatigue comme un fardeau qu’on ne peut jamais dépos­er. Mais aus­si les joies – parce qu’il y en a – comme de sen­tir la soupe brûlante qui descend dans l’estomac (« La chaleur se répand, lui envahit tout le corps ; la tripe lui frétille pour cette soupe, elle l’espère. C’que c’est bon ! C’est pour ce court instant qu’il vit, le détenu. »), la douceur des rayons du soleil sur la peau ou la béat­i­tude d’une cig­a­rette.

Il s’agit d’un roman, pas d’un doc­u­ment écrit à la pre­mière per­son­ne, et le tour de force de Sol­jen­it­syne est de réus­sir, avec une extra­or­di­naire économie de moyens, à nous faire entr­er dans la peau d’un détenu et, par son inter­mé­di­aire, à nous faire partager la tragédie d’une vie gâchée. Le livre est pub­lié en 1962, avec la béné­dic­tion de Kroutchev qui a ouvert la voie à la déstal­in­i­sa­tion. L’impact sur la société sovié­tique et en Occi­dent est immense mais Sol­jen­it­syne n’a pas l’intention de s’arrêter là. « Tous les os gémis­sent, tous les os implorent : se redress­er ! ! dût-on en mourir. » Il croit à la puis­sance de la lit­téra­ture (« …il arrive qu’un cri déclenche l’avalanche ») et, depuis quelques années, il est occupé à com­pos­er L’archipel du Goulag, qui sera la plus for­mi­da­ble machine de guerre lit­téraire jamais dirigée con­tre l’oppression.

De 1958 à 1967, il va rassem­bler en secret une mul­ti­tude de témoignages de déportés ou d’amis et de familles de déportés. La tâche est gigan­tesque, démesurée, elle peut même paraître au-dessus des forces d’un homme seul, obligé qui plus est de tra­vailler en secret, mais Sol­jen­it­syne est prêt à tous les sac­ri­fices pour la men­er à bien. « Pour aller jusqu’au bout de la créa­tion, il faut mourir à tout ce qui fait la vie. » Il doit utilis­er mille rus­es pour cacher ce qu’il a rédigé. D’une écri­t­ure « menue comme graines d’oignon », il rem­plit des feuilles de papi­er qui sont ensuite enter­rées dans les jardins de quelques amis, il micro­filme lui-même ses man­u­scrits, il les envoie de l’autre côté du Rideau de fer en les dis­sim­u­lant dans des reli­ures de livres et détru­it « tou­jours et unique­ment par le feu » toutes les esquiss­es, plans et rédac­tions inter­mé­di­aires.

De ces dix années de tra­vail clan­des­tin, il résul­tera une œuvre mon­u­men­tale de plus de 1500 pages que Sol­jen­it­syne aurait pu sous-titr­er : « À la recherche des vies per­dues ». Si Une journée d’Ivan Denisso­vitch donne la parole à un per­son­nage imag­i­naire, L’archipel du Goulag embrasse le des­tin de mil­liers d’hommes, de femmes et d’enfants broyés par la folie meur­trière d’un ùEtat. Des mil­liers de drames anonymes, de voix qui nous parvi­en­nent à tra­vers la nuit et le brouil­lard, et qui ne sont pour­tant qu’un mur­mure com­paré au cri silen­cieux de tous ceux qui ont été engloutis sans laiss­er aucune trace. Car « tous ceux qui ont puisé au plus pro­fond, tous ceux qui ont goûté au plus plein, tous ceux-là sont déjà dans la tombe et ne racon­teront pas. L’ESSENTIEL sur les camps, plus per­son­ne, désor­mais, ne le racon­tera jamais plus. (…) Mais la mer, pour savoir quel en est le goût, il n’est besoin que d’une gorgée. »

C’est un livre boulever­sant, les mains trem­blent en le lisant, il faut inter­rompre sa lec­ture toutes les deux ou trois pages, l’émotion est trop forte. L’archipel du Goulag est bien sûr un livre poli­tique, dans la mesure où il dénonce les crimes et les men­songes de l’État sovié­tique et où sa lec­ture rend défini­tive­ment insup­port­able toute forme d’atteinte à la lib­erté indi­vidu­elle, mais c’est d’abord un « essai d’investigation lit­téraire ». Car Sol­jen­it­syne ne se pré­tend ni his­to­rien ni doc­u­men­tal­iste (compte tenu des con­di­tions dans lesquelles le livre a été écrit, il n’en avait de toutes façons pas les moyens). Il est avant tout un artiste qui, par la force de son style et par sa puis­sance d’évocation, arrive à nous ren­dre vivante la plus ter­ri­ble des réal­ités. L’autobiographie, l’essai et les témoignages se mélan­gent, l’ironie, le lyrisme et l’imprécation s’entrechoquent pour pro­duire la plus déchi­rante des œuvres poly­phoniques. L’archipel du Goulag hyp­no­tise, il atteint la couche la plus pro­fonde de notre sen­si­bil­ité et nous change intérieure­ment, comme si nous avions vécu une expéri­ence nou­velle. L’expérience de l’homme à qui on a volé sa pro­pre vie et qui se retrou­ve réduit en esclavage.

En 1953, quand Sol­jen­it­syne est sor­ti des camps, il avait trente-cinq ans et, à par­tir de cette date, la lit­téra­ture va devenir toute sa vie. Poésie, nou­velles, romans, réc­its, essais, il n’arrêtera plus d’écrire jusqu’à sa mort, en 2008. Il n’aura plus de cesse que de com­bat­tre et com­pren­dre la tyran­nie qui s’est instal­lée dans son pays en 1917. Sol­jen­it­syne est pos­sédé par le réel, selon l’expression de Georges Nivat, un de ses tra­duc­teurs en français. Il a la pas­sion de voir et de faire voir. Le pre­mier cer­cle, le chêne et le veau, La mai­son de Matri­ona, Le pavil­lon des can­céreux, le cycle de La roue rouge, autant d’œuvres (par­mi d’autres) dans lesquels il cherche à démon­ter les rouages de l’oppression et à témoign­er des souf­frances d’un peu­ple, et de l’humanité toute entière car, dans toutes les dic­tatures et à toutes les épo­ques, les pris­ons et les camps se ressem­blent.

Ter­mi­nons par ces mots tirés d’une let­tre d’un jeune poète dis­paru dans le Goulag : « Chère petite sœurette. Plonge-toi à l’écoute des mer­veilleux pressen­ti­ments de l’humanité, Haen­del, Tchaïkovs­ki, Debussy ! J’ai voulu moi aus­si devenir un pressen­ti­ment de l’humanité mais l’horloge de ma vie s’est arrêtée… »