Se tourner vers le ventre du monde

Lombé Et nos poèmes resteront émeutes

Et nos poèmes resteront émeutes

Autrice : Lisette Lom­bé

Mai­son d’édi­tion : MaesltrÖm reEvo­lu­tion

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 160

Prix : 15 €

Livre numérique : /

EAN : 9782875055514

Dans la pré­face de Et nos poèmes res­teront émeutes, le poète Aurélien Dony le rap­pelle, être Poétesse de Bel­gique, titre décerné à Lisette Lom­bé en 2024, désor­mais con­fié, depuis avril 2026, à Ruth Lasters, c’est être tenue d’écrire au moins douze poèmes, durant les deux années du man­dat, sur des thé­ma­tiques actuelles. Fidèle à elle-même, Lisette Lom­bé s’est attelée à insuf­fler la joie là où elle a dis­paru et à dessin­er un hori­zon d’amour, sans aigreur, dans la majesté de sa force.

Celle qui, par la poésie et l’engagement, fait « cla­quer le verbe jusqu’à ce que vac­il­lent les nazil­lons et autres semeurs de haine » met un point d’honneur à faire ger­mer dans les écoles les graines d’un autre monde et ouvre la joyeuse plan­ta­tion à « quiconque ne s’est pas encore tout à fait résolu à dés­espér­er ». Avant de par­venir au leit­mo­tiv final « force col­lec­tive et joies en pagaille », ce recueil peut se vivre comme un manuel pré­cieux, à même d’activer et align­er nos sen­si­bil­ités pour se laiss­er tra­vers­er par la lutte.

D’abord, il s’agit d’éduquer le regard, faire pass­er les images « de la rétine à la moelle sen­si­ble », celles d’enfants à Gaza, se laiss­er bous­culer, ouvrir les yeux sur le monde et déclencher l’écriture. Et, pour généralis­er l’œil poé­tique, les fon­da­tions d’un dia­logue sont pro­posées :

DEMANDEZ-MOI pour les manch­es retroussées des poèmes, pour la gra­tu­ité de l’aube et des soins, pour le cor­don ombil­i­cal et pour le cor­don san­i­taire,
DEMANDEZ-MOI pour la débrouille des daronnes, pour les rustines invis­i­bles de la nation, pour les bravades du sort, pour l’insoumission, pour la sueur et pour les brèch­es
ET NOUS PARLERONS ALORS LE MEME LANGAGE. 

D’autant plus per­cu­tante, la parole est sou­vent précédée d’encarts con­textuels détail­lés, qui révè­lent, par exem­ple, la logique du joyeux ren­verse­ment des oppres­sions subies par l’autrice : « L’injure est dev­enue lit­téra­ture belge ».

Puisque la mémoire est gage d’humilité, il n’est jamais ques­tion de jeter ce qui fut, l’identité se com­posant de couch­es suc­ces­sives, à venir éplucher, plutôt que d’une toile opaque. Les inter­pré­ta­tions scéniques du passé afflu­ent par la synec­doque : le bras fou trem­blait, était « cas­cade ». Au fil des textes habités, le corps s’est lais­sé apprivois­er, a ralen­ti, a accep­té d’être vu plus longue­ment. L’écriture per­met aus­si la dis­so­ci­a­tion ponctuelle, regarder celle que l’on fut, non plus avec colère et honte mais avec bien­veil­lance, comme on con­sid­ér­erait une amie.

Après ce soin apporté à nos hex­is cor­porelles antérieures, le recueil se pour­suit par le jeu, délivrant un « Quiz de l’aube », oulip­i­en, qui dis­tingue cinq iden­tités, par­fois loufo­ques, de la langue – boa, friche, match de bas­ket, caresse, refuge – con­fir­mant l’étendue de son champ d’action.

Choyés à l’identique, l’intime et l’universel vibrent sous la plume, les peines famil­iales et mon­di­ales sont noyées des mêmes larmes. Sur la plaie du drame de Fabi­an, 11 ans, décédé, per­cuté par un véhicule de police se place la langue qui guérit, engloutit, fait dis­paraitre :

Je mange les joues blanch­es qui peu­vent se pay­er le luxe de ne pas com­pren­dre un refus d’obtempérer. 

Face aux hor­reurs du monde, toute­fois, une crainte se for­mule, celle de ne pou­voir les pleur­er à l’identique. Deman­der par­don pour notre impuis­sance.

Enfin, par le jeu formel de l’acrostiche, Lisette Lom­bé cir­con­scrit l’Arizona et sa déshu­man­i­sa­tion, apposant le nom­bre de 25 000 per­son­nes désor­mais sans allo­ca­tions de chô­mage sur nos cœurs, puis redirige notre regard. Dans les « régimes autori­taires au garde-à-vous des abymes de la générosité », il faut pren­dre con­science de nos nou­veaux droits, celui à la « quo­ti­di­en­neté du regard ten­dre », celui de la « danse des âmes », qui don­nent la force de flot­ter un instant au-dessus de l’âpreté de ce monde pour mieux s’y oppos­er.

La langue organique de Lisette Lom­bé se goûte, se vit, explose en bouche, et nous donne les sucs néces­saires pour nous tourn­er vers le ven­tre du monde, appétés par cette rage com­mu­nica­tive. Le « piment de la pre­mière stro­phe » nous fera danser et « piétin­er tout poésie qui ne saign­erait pas assez ». Puisque « ce sera épaule con­tre épaule ou ce ne sera pas », qu’attendons-nous pour, à notre tour, « dis­soudre l’inanité » par notre « salive poé­tique » ? Car même s’il nous arrivera aus­si de vouloir « mourir sur place pour cess­er de nous vider de nos pétales d’idéal », une « ances­trale pul­sion de vie » nous relèvera, encore et encore.

Fan­ny Lam­by

Un extrait d’Et nos poèmes resteront émeutes

 

Extrait pro­posé par les édi­tions Mael­strÖm reEvo­lu­tion