
J’ai trop de nuit au fond des yeux
Autrice : Sara Gréselle
Illustratrice : Elis Wilk
Maison d’édition : Esperluète
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 20
Prix : 12 €
Livre numérique : /
EAN : 9782359842128
On dirait d’abord un carnet de dessins. Des figures isolées, détachées de leur environnement, rendues au crayon sur des pages blanches. Un recueil d’observations constitué au fil de promenades intérieures. Des pétales, des tiges, des feuilles composent des fleurs en bouton, écloses ou fanées. Ces fragiles motifs floraux apparaissent dans un style mariant rendu figuratif et tension expressionniste : la main d’Elis Wilk parait à la fois caresser le papier de son trait et y enfoncer sa mine de graphite avec rage. La curiosité de la proposition ne s’arrête pas là. Wilk s’attache aussi à représenter des femmes, avec cette même empreinte performative. Des corps sans visage, des visages sans yeux, des bouts de corps, des corps et des visages fondus, des visages dissimulés, des corps difractés. Toutes ces évocations féminines se concatènent aux végétales, formant un pot-pourri chargé dont les odeurs de naissance, de trouble, d’altération, de putréfaction s’immiscent jusqu’à nous.
L’étude se double d’un chant, porté par une voix en répercutant d’autres. Celles de femmes « [aux] cœurs froissés », reconnaissables « à leurs yeux de bêtes blessées, à leurs bruits de grelot, au filet de sang gris ». Elles ont été enfants, et sont maintenant adultes. La vie les a obscurcies au gré des injonctions, désillusions, piétinements, revers… Et, même si elles nourrissent encore l’espoir d’une quelconque clarté, au creux de leurs remises en question, au bord du gouffre de leur colère, dans leurs vacillements intimes, sous des eaux contraires, elles savent que « la nuit les contient toutes : la nuit est leur maison. Un jour, elles franchiront le seuil et seront accueillies ». L’implacabilité des mots de Sara Gréselle charrie une force, celle de la collectivité. L’autrice désigne ces femmes sans nom, leur crée une place, les fait compter et vivre dans sa poésie. Je te/vous/nous vois. Je te/vous/nous entends. Je te/vous/nous reconnais. Je te/vous/nous dis. Et c’est peut-être là que les visions des deux artistes convergent le plus puissamment, dans leur finesse à éviter l’individualisation et l’englobement, et à plutôt envisager les points de rencontre et d’entremêlement. Chacune à sa manière illustre l’intrication des vivantes, éphémères et ancestrales, complexes et récurrentes, ainsi que la beauté sombre de l’existence, teintée de mélancolie et de nuit…
Samia Hammami