
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles
Autrice : Zoé Besmond de Senneville
Maison d’édition : La contre-allée
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 72
Prix : 8 €
Livre numérique : /
EAN : 9782376652113
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles, paru aux éditions La Contre Allée (une première version avait été publiée en 2024 aux éditions maelstrÖm reEvolution), est un ouvrage court et intense abordant le difficile sujet de la perte de l’audition. C’est dans une langue moderne, crue et d’une honnêteté touchante que la poétesse Zoé Besmond de Senneville nous offre la possibilité de découvrir son intériorité après la réception du diagnostic d’otospongiose, maladie de l’oreille interne menant, inexorablement, à la surdité.
Il est question, tout au long de ce récit poétique, de faire le deuil d’un sens, d’une partie invisible mais omniprésente du corps, de la vie : l’ouïe. Dire adieu à ses oreilles et à tout ce qu’elles offrent de beauté et de possibles au quotidien. Raconter le cheminement depuis l’uppercut que représente l’annonce de la maladie jusqu’aux adieux, en passant par les craintes et les questionnements qui le jalonnent.
je m’appelle Zoé j’ai un prénom de coquillage
je suis quelqu’un de bruyant, j’ai toujours été comme ça
j’ai cherché à me faire taire, ça ne marche pas
les oreilles ont la forme d’un germe elles récapitulent le
corps entier, la cochlée au sein de l’oreille humaine est
coquillage.
Au fil des pages, Zoé Besmond de Senneville nous fait comprendre que perdre l’ouïe, ce n’est pas juste cesser d’entendre, c’est aussi subir des changements dans tout le corps, c’est sentir les autres sens se transformer et devoir apprendre une nouvelle manière d’être au monde.
Sourdre ou l’enterrement de mes oreilles est parsemé de passages plus techniques, où l’on découvre les termes médicaux qui officialisent la perte, qui forcent au deuil, à l’acceptation de la maladie qui ne s’en ira pas, qui ne permettra pas d’être soignée. Et le deuil est dur à faire, il est long, les réflexions sont nombreuses et la maladie, lentement, s’installe dans les oreilles, oui, mais aussi dans la tête, dans les pensées, elle prend de plus en plus de place. La poétesse, alors, personnifie la maladie, en fait un compagnon de route encombrant qu’elle ne peut laisser derrière elle, qu’elle est obligée de garder à ses côtés. C’est ainsi qu’apparaît Otto.
Otto, oui c’est celui qui s’est mis à habiter en moi dans moi, j’ai su tout de suite qu’il n’était pas bon pour moi mais cela ne m’a pas empêchée de lui faire une place immense, et de plus en plus grande
il a des armes infaillibles, Otto, il me coupe le son, de l’extérieur
il aime le silence, le calme, il aime l’inconnu, il est très exigeant, Otto, il arrête pas de me dire ralentis, et écoute-toi mais Otto, Otto mon amour, tu m’emmènes aux portes de moi-même.
En plus de retracer le difficile chemin du deuil de son audition, ce récit donne aussi l’occasion à la poétesse de s’interroger sur ses ancêtres, sur les femmes de sa famille qui l’ont précédée. Ont-elles vécu la même chose ? Hérite-t-elle de la maladie en tant que telle ou de leur silence ?
On imagine parfois ce que serait notre vie si l’on perdait un de nos cinq sens. On essaie de choisir celui dont on pourrait le plus facilement se passer. On n’en a, en fait, aucune idée. On est incapable de se figurer une vie amputée d’une de nos facultés à ressentir et tout ce que cela impliquerait. En une soixantaine de pages seulement, Zoé Besmond de Senneville parvient à transmettre au lecteur l’entreprise d’un parcours semé d’embuches pour continuer une vie dans laquelle tout un pan du monde lui est confisqué et nous rappelle, au passage, la fragilité de capacités que nous pensons inaltérables.
Sandra Defoy