
À corps parfaits
Autrice : Caroline Masse
Maison d’édition : Le lion z’ailé
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 178
Prix : 20 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑39066–110‑8
Marie-Jo est une journaliste de 35 ans qui travaille pour le magazine de mode Belle et Rebelle, où elle écrit des chroniques bienveillantes et décalées. Là où les choses se compliquent, c’est qu’elle est ronde et que cette particularité physique est vue comme une vraie tare dans le milieu. Sa patronne ne se gêne d’ailleurs pas pour lui proférer régulièrement des remarques cinglantes.
- En mars, c’est la Journée internationale des droits de la femme. Je voudrais parler de la pression mise sur les femmes en termes d’image.
Barbara croise les bras sur ton torse menu, les yeux plissés derrière ses lunettes en écaille.
- Tu vas ramener ce sujet à chaque réunion de rédaction jusqu’à ce que je craque ? C’est ça, ta stratégie ? Parce que ça ne fonctionnera pas. Il n’est pas question d’aborder les dérives de la société concernant l’apparence des femmes dans notre magazine alors que nous sommes financés par des marques qui vivent de cette image.
Dans le milieu de la mode, les stéréotypes véhiculés sur les femmes ont la vie dure. Il incombe à ces dernières d’être belles et minces et de prendre soin de leur corps. Même si elle n’a pas le physique de l’emploi, Marie-Jo résiste et refuse de se faire opérer, car elle est tout simplement en bonne santé. Elle aime écrire pour la presse féminine ; pourquoi devrait-elle violenter son corps pour confirmer les diktats imposés sur la beauté féminine ?
Un jour, Marie-Jo rencontre par hasard Pauline, une très belle jeune femme au corps de liane fraichement diplômée en relations publiques. À cause de son physique avantageux, Pauline trouve uniquement des emplois d’hôtesse lors d’événements et de salons. Elle est usée et voudrait trouver un travail qui mettrait en valeur ses compétences, mais elle peine à sortir du stéréotype de Barbie qui lui colle à la peau.
Marie-Jo lui propose alors un partenariat surprenant : Pauline va se faire engager à la place de Marie-Jo, qui continuera à écrire pour le magazine à travers elle. Un peu dépitée, Pauline accepte ce duo improbable et les voilà embarquées dans une aventure qui alimente un système qu’elles méprisent. Quel paradoxe… Elles sont broyées par une société qui les réduit au silence à cause de leur physique et en jouer est la seule manière qu’elles ont trouvée pour souffler un peu.
Regarde-moi. Regarde-les, sur ce podium. La mode n’est pas faite pour les gens comme moi. Les grandes marques se targuent de faire de l’inclusion parce que c’est tendance. Il y aura certainement un mannequin grande taille, aujourd’hui. Prêtes‑y attention. Grande taille dans la haute couture, ça équivaut à un 40–42. Quatre-vingt-dix pour cent des femmes. Les hors normes comme moi n’ont rien à faire ici. Rien à faire dans la presse féminine. Si j’étais allée au bureau habillée comme je le suis, j’aurais encaissé des remarques désobligeantes. Parce que ma jupe est trop moulante pour mes formes. On doit s’habiller ample, cacher nos volumes. Parce que les grosses, on préfère qu’elles soient invisibles. Dans les magasins, les rayons grandes tailles sont quasiment inexistants, ou placés avec les vêtements de grossesse. Les femmes comme moi n’ont pas leur place dans ce monde de la mode.
À corps parfaits est un roman écrit dans un style fluide qui nous donne à lire une déclinaison des violences faites aux femmes au quotidien. Entre les maladresses de la grossophobie, les remarques salaces des hommes dans les lieux publics, les relations de couple sous emprise et les mises en danger des mannequins pour être toujours plus minces, nous constatons avec regret que le patriarcat a malheureusement encore de beaux jours devant lui.
Malgré ces vérités parfois difficiles à vivre, le roman se lit sur un ton léger car plus leur partenariat évolue, plus les héroïnes découvrent les violences singulières subies par l’autre, plus il est impossible de rester indifférentes. En filigrane, Caroline Masse nous rappelle la puissance féminine lorsque les femmes osent sortir de l’étau qui les broie, mais aussi le redoutable pouvoir de la sororité.
Séverine Radoux