
Entre les ancres
Auteur : Philippe Colmant
Maison d’édition : Le coudrier
Collection : Sortilèges
Année d’édition : 2026
Nombre de pages : 86
Prix : 20 €
Livre numérique : /
ISBN : 978–2‑39052–089‑4
À travers son célèbre sonnet, L’homme et la mer, Charles Baudelaire exprime une puissante métaphore du destin où l’océan devient le miroir de l’âme humaine. Philippe Colmant s’en souvient dans ce recueil de poèmes richement illustré de photos en couleur de l’auteur lui-même et de Véronique Lerin, dans l’élégant format à l’italienne de la collection « Sortilèges » aux éditions Le Coudrier. Il y convoque donc le poète des Fleurs du Mal :
Convoquer Baudelaire
Avec son albatros
Pour parler des poètes,
De leurs ailes perdues
Dans le rêve d’Icare.
Car « tout ramène à la mer, à la fois source et embouchure de vie. […]. Au gré des marées, les rêves et souvenirs tissent les flots jusqu’à l’horizon, là où le ciel s’appuie, là où l’imaginaire éclot, là où l’enfant intérieur nous appelle. » Comme le suggère Baudelaire, la mer est le miroir de l’homme. Ses profondeurs mystérieuses représentent les secrets enfouis et l’inconscient humain. L’immensité de l’horizon marin dit l’évasion et la recherche d’une liberté sans bornes. Dans la plupart des cosmogonies, la mer est le berceau de la vie. Elle est associée à la fertilité, à la maternité – par le rapport homophonique en français entre la mer et la mère – et à la création. À l’inverse, la mer déchainée symbolise les forces chaotiques, la colère divine ou le néant. Les tempêtes et les abysses représentent la mort, le naufrage et la fragilité de l’existence humaine face à l’immensité de la nature. Traverser la mer, comme dans L’Odyssée d’Homère, c’est entamer un parcours de transformation. L’homme s’y confronte à lui-même et aux épreuves pour revenir grandi de cette initiation. Le mouvement perpétuel des vagues et des marées symbolise le flux du temps, le recommencement éternel et l’infini, qui confronte l’homme à sa finitude.
Une ancre, équipement de sécurité et de navigation, permet d’immobiliser une embarcation malgré les forces du vent, du courant ou des vagues. Entre les ancres, titre de ce livre, suggère donc le contraire d’une fixation. En effet, le thème premier de cet ensemble poétique est le mouvement : celui des vagues, du regard fixé sur l’horizon, ligne que l’on n’atteint jamais, celui du temps aussi, qui s’exprime à travers le déroulement d’une vie, de l’enfance à la vieillesse. Par un ensemble de métaphores filées, Philippe Colmant fait de sa contemplation de la mer le récit même d’une mouvance : la vie. Cette mouvance est particulièrement perceptible dans le va-et-vient entre perception et mémoire. Elle se pose en métaphore de la question de l’identité : car une ancre, c’est aussi le symbole d’un attachement à ses racines. D’où cette translation entre présent et passé, ce mouvement de navette ou de marée qui donne sa pulsation aux poèmes :
On voyage immobile
À regarder sans finitude
La navette des vagues
Tisser quelque Odyssée
On s’imagine Ulysse
Ou Jason ou Colomb
Car rien n’est impossible
Dans les rêves d’enfant.
Le caractère double de la symbolique marine et la polysémie du mot encre/ancre est donc au cœur du dispositif métaphorique de Colmant qui compare la mer à la musique, celle du jazz, qui repose sur des structures fixes dans lesquelles sont enchâssés chorus et parties improvisées :
[…] La mer est blues
Et bipolaire
La mer est jazz
Et amnésique.
Mais le poète ajoute à cette bipolarité celle du destin humain en évoquant la figure des marins dans un émouvant poème :
Visages oubliés
Sous des noms pétrifiés
Gravés dans le granit
D’un monument aux morts
Les marins disparus
Hantent les ports d’attache
De leurs enfants rongés
Par le vent et le sel.
On notera enfin l’architecture des différents textes, composée de vers libres qui sont toutefois disposés selon des structures régulières, en quatrains, en tercets ou en successions composites de deux, quatre, trois ou cinq vers, qui condensent le propos à travers un lyrisme maitrisé. Ici encore, le va-et-vient formel répond au tissage métaphorique et thématique de ce recueil abouti.
Éric Brogniet