Anniversaires, bilans et projets : jalons pour cinq foyers de résistance littéraire

Comme on l’a dit des poètes, on pour­rait avancer que la Bel­gique est le pays qui présente la plus forte den­sité de maisons d’édition  lit­téraires au mètre car­ré. Il en est quelques-unes qui ont aujourd’hui large­ment pignon sur rue, (entre autres les Édi­tions Luce Wilquin qui vien­nent de pub­li­er leur 500e ouvrage), mais bien d’autres aus­si de dimen­sions plus mod­estes qui pour­suiv­ent vail­lam­ment une mis­sion dont la spé­ci­ficité et les buts s’avèrent indis­pens­ables bien que, pour le plus grand nom­bre, elles appa­rais­sent moins « sexy » (ce terme nigaud et passe-partout qui, dans un unique embal­lage, se pare aujourd’hui de toutes les séduc­tions). C’est bien enten­du le cas de la poésie, racine la plus pro­fonde de la lit­téra­ture et des arts en général, comme l’ont notam­ment bien inté­gré les édi­tions Mael­strÖm et la Mai­son de la Poésie d’Amay qui cumu­lent les anniver­saires et les pro­jets, ou encore les édi­tions Cor­ri­dor issues d’un ter­reau fer­tile et rich­es elles aus­si de nou­velles per­spec­tives. Et ce n’est pas à la tâche la plus aisée que se con­sacrent les toutes jeunes édi­tions Diag­o­nale en faisant le choix généreux de ne pub­li­er que des pre­miers romans. Un trait d’union s’impose entre ces hauts lieux de résis­tance et de créa­tiv­ité éclairés par l’actualité : la volon­té de créer des passerelles et des liens pro­fonds entre leurs activ­ités pro­pres, l’univers artis­tique pluriel et tous ses « rel­e­vants » depuis les créa­teurs jusqu’au pub­lic, ultime et prin­ci­pal pro­pos de leur opiniâtreté.

Cinq cents titres à l’enseigne de Luce Wilquin

Les édi­tions Luce Wilquin qui ont pris leur vrai départ en 1992 vien­nent de franchir le cap des cinq cents ouvrages. Comme le dit leur créa­trice : « une sacrée étape dans l’investissement d’une mai­son d’édition lit­téraire indépen­dante au ser­vice des textes et de leurs auteurs ». L’ouvrage qui mar­que cette étape – Dans le bleu de ses silences – ne passe pas inaperçu avec ses 886 pages et ses 935 grammes d’excellente lit­téra­ture his­tori­co-romanesque, signés Marie Célentin, pro­fesseur de langues anci­enne à Liège.

En aus­cul­tant les don­nées du chemin par­cou­ru, Luce Wilquin pré­cise que 340 de ces 500 ouvrages sont le fait de 90 auteurs fran­coph­o­nes, – belges et autres –  « récidi­vistes » fidélisés par l’enseigne jusqu’à y sign­er 16 romans comme c’est le cas de Françoise Houdart, Prix tri­en­nal Charles Plis­nier pour Les pro­fonds chemins.

Un bilan qui présage bien de l’avenir

En fait de recon­nais­sances, l’écurie Wilquin est loin d’être en manque. Out­re la présence de ses auteurs dans nom­bre de sélec­tions finales de prix lit­téraires belges ou étrangers, on relève par­mi les trophées les plus récents : le Prix Rossel et le Prix des cinq Con­ti­nents de la Fran­coph­o­nie, entre autres, pour Si tu pass­es la riv­ière de Geneviève Damas, le Prix Sorop­ti­mist 2014 de la roman­cière fran­coph­o­ne pour Isabelle Bary avec La vie selon Hope, attribué par les lec­tri­ces français­es. Par­mi les autres titres de fierté de la mai­son, fig­urent les tra­duc­tions en plusieurs langues étrangères (néer­landais, alle­mand, ital­ien, roumain, etc.), une coédi­tion au Québec, une adap­ta­tion télévisée, et bien­tôt la tra­duc­tion améri­caine de Si tu pass­es la riv­ière,  qui est aus­si le pre­mier titre passé au Livre de Poche. Un bilan qui résulte de l’acharnement, par­fois au-delà même de ses forces, d’une bat­tante et de son  com­plice de tou­jours André Del­court, rejoints aujourd’hui et pour la pre­mière fois par une attachée de presse, la Bor­de­laise Lucile Poulain.

Mais au-delà de cet inven­taire plus que posi­tif, Luce Wilquin évoque l’esprit d’interaction con­struc­tive qui ani­me son tra­vail et la véri­ta­ble portée du suc­cès incar­né  par ce cli­quet emblé­ma­tique du demi-mil­li­er d’ouvrages pub­liés : « C’est surtout un réel bon­heur dans la défense de la lit­téra­ture de fic­tion et des rela­tions chaleureuses avec les écrivains, les libraires, les bib­lio­thé­caires, les dif­fuseurs, les dis­trib­u­teurs et les col­lègues édi­teurs, basées avant tout sur le respect mutuel ». 

Diagonale : un tremplin pour  jeunes auteurs

C’est dans ce même esprit d’échange et de col­lab­o­ra­tion entre les parte­naires de l’univers du livre que les édi­tions Diag­o­nale ont tout récem­ment vu le jour à cette enseigne qui exprime bien l’oblique volon­tariste qu’elles fomentent à tra­vers tout le sys­tème édi­to­r­i­al, depuis l’auteur jusqu’au pub­lic de lecteurs – ce qu’exprime aus­si avec finesse la maque­tte élé­gante et sobre, offerte ami­cale­ment par la Mai­son de la Poésie d’Amay, éditrice de la revue L’Arbre à Paroles et qui imprime aus­si la pro­duc­tion de Diag­o­nale. Le pro­pos de base, est donc de se con­sacr­er unique­ment à la recherche de jeunes tal­ents lit­téraires de qual­ité et à la pub­li­ca­tion, tou­jours à frais d’éditeur, de leur pre­mier roman, tous gen­res con­fon­dus (du polar aux livres de jeunesse et autres fic­tions de tout car­ac­tère, à l’exception des recueils de nou­velles ou encore des textes racistes ou pornographiques). Un pro­gramme des plus con­struc­tifs quand on sait la dif­fi­culté que ren­con­trent les délin­quants pri­maires du vice lit­téraire, non seule­ment à se faire éditer mais ne fût-ce qu’à se ren­dre vis­i­bles sans le coup de pouce d’un par­rainage dans les grandes ou moins grandes maisons où afflu­ent chaque jour nom­bre de man­u­scrits.

Passion et complémentarité

On doit cette ini­tia­tive namuroise à deux jeunes femmes qui, tout en affir­mant leur com­plé­men­tar­ité, parta­gent le don pré­cieux d’être pas­sion­nées tout en gar­dant les pieds sur terre. Pas­ca­line David est philosophe de for­ma­tion, scé­nar­iste et déjà ini­tiée au méti­er du livre au sein des Edi­tions namurois­es (dont Diag­o­nale a relayé l’édition des Con­quêtes véri­ta­bles, de Nico­las Mar­chal, Prix RTBF du pre­mier roman). Elle se dit par­ti­c­ulière­ment soucieuse d’ouverture et de dia­logue avec notre époque, sen­si­ble au sens et à la con­struc­tion des œuvres ain­si qu’à la musique de la langue.  Cet amour de la langue et de la lit­téra­ture, c’est aus­si ce qui ani­me Ann-Gaëlle Dumont, roman­iste, pro­fesseur de français pen­dant plusieurs années en human­ités. Au-delà de la musique des textes, elle s’intéresse active­ment à la tech­nique romanesque si impor­tante elle aus­si pour l’affirmation d’un tal­ent d’écrivain. Toutes deux assurent la  lec­ture de tous les man­u­scrits et soumet­tent  ceux qui leur parais­sent sor­tir du lot à l’avis d’un entourage de con­seillers lit­téraires. Par ailleurs, tous les man­u­scrits refusés font l’objet d’une fiche de lec­ture per­me­t­tant à l’auteur de pro­gress­er dans son chem­ine­ment. Elles effectuent ain­si un tra­vail de base dont les grandes maisons n’ont sou­vent pas le temps ou le souci de s’acquitter. En revanche, une pub­li­ca­tion Diag­o­nale peut inviter celles-ci à s’intéresser à un tal­ent qui leur paraît promet­teur.

Une avalanche de manuscrits

Cela dit, l’entreprise appuyée et con­seil­lée par de vieux routiers du sérail a demandé une longue pré­pa­ra­tion et n’a rien d’une sinécure. L’appel ini­tial à man­u­scrits a sus­cité en quelques semaines l’envoi de cent cinquante man­u­scrits venus de tous pays fran­coph­o­nes. Beau­coup étaient loin d’être aboutis, mais quelques-uns méri­taient certes d’être pris en con­sid­éra­tion, moyen­nant quelques menus amé­nage­ments. Ce fut le cas pour Damien Desamory dont La vie en ville inau­gure avec brio la pro­duc­tion pro­pre à Diag­o­nale qui entend pub­li­er deux à cinq man­u­scrits par an. On annonce déjà la paru­tion suiv­ante, un roman frot­té d’Afghanistan, écrit par le Belge John Hen­ry et plaisam­ment inti­t­ulé Quand les ânes de la colline sont devenus bar­bus.  Soulignons aus­si que l’appel à man­u­scrits sera ouvert  tous les ans et cela durant deux mois pour per­me­t­tre un traite­ment plus rationnel et plus effi­cace des textes pro­posés.   

Une chaîne de complicités

La dif­fu­sion des livres est assurée par les deux fon­da­tri­ces qui ont à cœur de créer et d’entretenir cette « diag­o­nale » reliant leur action aux libraires à tra­vers les con­tacts avec les nou­veaux auteurs qu’elles pub­lient. Une chaîne de com­plic­ités en somme. Sans oubli­er les parte­naires qui appor­tent leur sou­tien à l’action de pro­mo­tion lit­téraire de l’ASBL (notam­ment, en plus du Ser­vice des Let­tres de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles et de la Mai­son de la poésie d’Amay, la Fon­da­tion Roi Bau­douin, la Loterie Nationale ou encore La Libre Bel­gique et d’autres ini­tia­tives plus locales) Et, bien enten­du, le lecteur est lui aus­si con­vié à entr­er dans la danse grâce, entre autres liens, à une affil­i­a­tion au Book Club de Diag­o­nale qui per­met à ses mem­bres de recevoir les pub­li­ca­tions à domi­cile dès leur paru­tion, de dis­pos­er d’invitations aux dif­férents événe­ments mar­quants, de béné­fici­er d’entrées gra­tu­ites à cer­taines man­i­fes­ta­tions (comme le ren­dez-vous annuel de la Foire du Livre) ou de réduc­tions sur des pub­li­ca­tions mai­son.

C’est aus­si dans cet esprit fédéra­teur que s’affirme le pro­pos des éditri­ces : « Nous plaçons des for­mu­laires de dépôt de man­u­scrit dans nos livres afin de favoris­er les liens dans le monde de l’édition, de met­tre en lumière les pri­mo-romanciers (en les faisant plus large­ment con­naître) et de présen­ter notre mai­son d’édition sous ses divers aspects (inten­tion édi­to­ri­ale, maque­tte graphique). C’est égale­ment conçu comme un sou­tien financier aux libraires qui vendent des pre­miers romans ». 

Corridor : le livre aussi comme spectacle

Anci­en­nement appelée Grand-Guig­nol, Le Cor­ri­dor est une mai­son de créa­tion et de pro­duc­tion créée à Liège, voici vingt ans, par Dominique Roodthooft, comé­di­enne, met­teure en scène et direc­trice artis­tique de cette struc­ture ouverte tant à la créa­tion dans tous ses états qu’aux artistes eux-mêmes Aujourd’hui, au pro­gramme de nom­breux pro­jets orig­in­aux et nova­teurs mis en œuvre dans le domaine du spec­ta­cle, Cor­ri­dor a joint une activ­ité édi­to­ri­ale inspirée par l’imagination artis­tique « trans­ver­sale » de Patrick Coril­lon, le com­pagnon de la fon­da­trice. Et cela en par­ti­c­uli­er sous les espèces du « livre à con­stru­ire ». Artiste dont de très nom­breuses œuvres sont exposées dans le monde entier, Patrick Coril­lon s’explique avec feu sur l’esprit Cor­ri­dor, sur sa vision de l’art, sur l’origine et le car­ac­tère par­ti­c­uli­er de ces objets-livres d’une créa­tiv­ité et d’une force poé­tique excep­tion­nelles. 

Corridor, un lieu vers le lieu

Quand il a cher­ché un nom pour ses nou­velles activ­ités, le cou­ple a été inspiré par l’énorme cor­ri­dor de la mai­son investie pour élargir sa pos­si­bil­ité d’action, rue Viveg­nis, dans le quarti­er nord de Liège.  Une idée qui leur a paru aus­si en con­cor­dance avec celles des artistes con­ceptuels pour qui aller vers un  endroit est tout aus­si impor­tant que le lieu que l’on gagne : « Le cor­ri­dor est aus­si un endroit ouvert sur dif­férentes portes. Le principe même du cor­ri­dor sug­gère un lieu de pro­duc­tion, mais qui ne met pas sur le marché des pro­duits bien typés (une pièce de théâtre, un livre, etc.) que l’on écoule avant de pass­er à autre chose. Dans l’élaboration de nos pro­jets, nous ouvrons plusieurs fois ce lieu et les présen­tons aux dif­férents publics pour dis­cuter et avancer. Ce qui fait qu’il s’agit à chaque fois d’un par­cours nour­ri par des ren­con­tres avec des per­son­nes de tous bor­ds qu’ils soient artistes, philosophes, psy­ch­an­a­lystes, archi­tectes, etc.  Il en est de même avec les livres ».

Ce  qu’on appelle des « petites histoires »

Patrick Coril­lon dit avoir tou­jours été un lecteur avant tout. Et il ne se définit pas comme un auteur, mais comme un « tra­ver­sé ». Très attaché à la démarche des con­ceptuels, c’est presqu’en écrivain qu’il s’est investi dans le monde des arts plas­tiques. Il se définit aus­si comme un  homme qui « recule masqué » ou qui « avance à recu­lons » : « Je suis tourné vers le passé. Il n’y aucune nos­tal­gie en cela, mais l’enracinement est ce qui me per­met de regarder le monde. Et je porte dif­férents masques, selon mon rap­port à l’écriture, aux arts plas­tiques, au théâtre,  etc. et le masque est aus­si fon­da­men­tal que le fond. Ce qui m’intéresse aus­si c’est de brouiller les cartes vis-à-vis des idées pré­conçues. Vis-à-vis des pos­tures attribuées à l’artiste à tra­vers le temps et les gen­res. Et en fait à tra­vers toutes les formes d’art, c’est au lecteur que je m’adresse mais sans aucune notion d’autorité, comme si cela émanait de la com­mu­nauté, de quiconque ou des lieux mêmes où je m’exprime, sans qu’apparaisse la notion d’auteur même si elle existe. Dans tous mes pro­jets je mets toutes mes con­vic­tions, tout mon rap­port au monde, ce que, dans les arts plas­tiques, on appelle mes petites his­toires ».

Cela ne le dérange pas, les « petites his­toires ». Elles sont pour lui de grandes his­toires très opérantes : « Devant elles, on baisse la garde et ça fonc­tionne. Ce qui fait que j’ai aus­si un lien très par­ti­c­uli­er avec la lit­téra­ture pour enfants parce qu’il y a une forme apparem­ment inof­fen­sive qui a, par exem­ple, été exploitée par les écrivains de l’Est pour faire pass­er leurs idées avec une sub­ver­sion très forte tout en échap­pant à la cen­sure ».

Le livre à construire : une invitation au voyage

« Pour moi, l’objet livre est une chose qui a tou­jours beau­coup comp­té. Ici, c’est vrai­ment l’idée de pass­er de deux à trois dimen­sions, tout en faisant un vrai livre où je donne du sens aux pages avec les lignes. Mais je vois aus­si ces livres à con­stru­ire comme des ouver­tures sur le monde, des boîtes aux tré­sors et de l’art vivant. Je les conçois à la façon d’un met­teur en scène. Il y a toute une dra­maturgie : on ouvre, on referme, on lit, on décou­vre, et cette lec­ture peut agir autant sur le con­scient que sur l’inconscient. Ce que j’essaye en fait, c’est d’avoir des lecteurs-acteurs. Et de faire des livres qui sont aus­si acteurs de notre vie ». Les titres eux-mêmes sont au dia­pa­son de ces véri­ta­bles poèmes en mou­ve­ment : Alber­tine et le vieux marin, l’histoire d’une baleine enfin délivrée par le vieux marin du har­pon qu’il lui avait envoyé autre­fois et qui remorquait aus­si « un livre d’explication du monde ». Ou Vingt fleurs à venir, des his­toires où tout est imag­i­naire et où les mots font naître les fleurs à par­tir d’un parterre de let­tres et à tra­vers un jeu de couleurs. Ou encore Six paroles prêtes à brûler qui s’inspire de la cou­tume anci­enne de rouler en bûch­es les textes des dernières paroles des con­damnés et de les jeter au feu pour faire reculer sa pro­pre mort.

Et au fil de la con­struc­tion et de la lec­ture, on roule les bûch­es tout en abor­dant le rap­port à la mort, on choisit et fait pouss­er les fleurs à volon­té ou l’on décou­vre de boîte en boîte une expli­ca­tion du monde tout en délivrant la baleine de son har­pon.

Le choix d’être dans la marge

Il est vrai aus­si qu’avant d’imaginer ces con­struc­tions, Patrick Coril­lon avait déjà un long passé de « faiseur de livres » d’une superbe inven­tiv­ité graphique et lit­téraire, surtout aux édi­tions Memo de Nantes, mais déjà au Cor­ri­dor (avec notam­ment La Mai­son Vague, une « vis­ite guidée » au musée des chan­sons de marin de Glas­gow). Cela dit, il est trop tôt pour éval­uer exacte­ment le suc­cès rem­porté par les livres à con­stru­ire, mais Patrick Coril­lon est sere­in : « Cela se dis­tribue très bien dans les librairies. À part une seule, la ving­taine de librairies vis­itées à Liège et Brux­elles s’est mon­trée intéressée et en a pris des exem­plaires. Mais je sais aus­si que pour ce genre de livres, la dif­fu­sion, c’est min­i­mum dix ans. Au con­traire de ce qui se fait main­tenant, c’est un temps qui me con­vient. Du reste, notre posi­tion à ma femme et moi a tou­jours été d’être des “mar­gin­aux” au sens pre­mier du terme. Être dans la marge ne nous a jamais empêchés de réalis­er des pro­jets qui ne sont pas poli­tique­ment et mas­sive­ment événe­men­tiels mais qui fonc­tion­nent à leur échelle de prox­im­ité, même si  par ces temps de crise, la fragilité sem­ble tout de même plus forte que précédem­ment ». 

 À Amay, la poésie est chez elle depuis 50 ans

Au cœur de la cité mosane, la Mai­son de la Poésie représente aujourd’hui cinquante ans de résis­tance poé­tique. C’est une struc­ture com­plexe qui rassem­ble une sec­tion ani­ma­tion (comme CEC Plume et Pinceau), une imprimerie, une sec­tion édi­tion et la par­tie admin­is­tra­tive. Pour en par­ler, la voix et le moteur actuels de cette struc­ture s’appellent David Gian­noni (le pluriel n’est pas de trop). Sorte de colosse débon­naire au regard d’eau claire, cet  homme mul­ti­ple cumule une bel­gi­tude bien assumée avec des racines mérid­ionales et un vécu qui passe par la France et l’Italie. Evidem­ment féru de poésie, mais aus­si thérapeute, naguère édu­ca­teur dans le secteur des sans-abri, il est par ailleurs ani­ma­teur des édi­tions Mael­strÖm : « Actuelle­ment, nous sommes con­fron­tés à des prob­lèmes de mon­tage financier, parce que cette Mai­son d’Amay coûte cher. Même si dans cette struc­ture, unique en son genre en Com­mu­nauté française par le grand nom­bre d’employés, une dizaine de postes sont sub­ven­tion­nés par la Région Wal­lonne avec des con­trats d’aide à l’emploi. Nous béné­fi­cions égale­ment d’autres sub­sides de la Com­mu­nauté et de la province de Liège. Il y a aus­si les travaux de l’imprimerie qui n’est pas une entre­prise com­mer­ciale, mais qui se con­sacre aux petits édi­teurs de la Com­mu­nauté française comme Mael­strÖm, Diag­o­nale, les Édi­tions namurois­es, Dessert de lune, Onlit, etc. Pas seule­ment pour l’argent qu’on ne reçoit pas autrement, mais surtout parce que cela crée tout un pack de rela­tions et de con­seils qui font béné­fici­er de notre expéri­ence édi­to­ri­ale et de cer­tains ser­vices, par exem­ple des maque­ttes ou des épreuves, pra­tique­ment gra­tu­its pour des maisons qui com­men­cent ».   

Un moment charnière

Le pro­jet de la Mai­son de la Poésie est né en 1964 de la ren­con­tre des poètes Fran­cis Chenot et Fran­cis Tes­sa, avec, ensuite, Alain Ger­baut ou Rio di Maria. Un col­lec­tif qui débouchera sur la créa­tion du groupe Vérités et de la revue Iden­tités devenus plus tard l’Arbre à Paroles. L’association, après un détour de sept ans à Flé­malle, revien­dra à Amay en 1986 et puis rachètera, en plein cen­tre, la mai­son entière­ment rénovée qui abrite aujourd’hui l’ensemble des instal­la­tions. Une mai­son large­ment ouverte sur le monde artis­tique et lit­téraire, qui accueille dans les meilleures con­di­tions des écrivains et des artistes en rési­dence, expose et pub­lie leurs œuvres, mul­ti­plie les ani­ma­tions, pub­lie les petites édi­tions lit­téraires, mais aus­si sa pro­pre pro­duc­tion à l’enseigne de L’Arbre à Paroles, bien con­nue des amis de la poésie. David Gian­noni s’y est investi depuis 2007. « Fran­cis Tes­sa entendait pren­dre sa retraite et l’a sig­nifié au Min­istère de la Cul­ture qui, au courant de mes activ­ités, m’a demandé de repren­dre le pro­jet qui s’endormait un peu. J’ai com­mencé par trois mois de bénévolat tout en gar­dant un mi-temps chez les sans abri où j’organisais les espaces de parole. Comme il y avait beau­coup de réti­cences des anciens face aux change­ments, nous nous sommes don­né de deux à trois ans pour opér­er les change­ments, pour dynamiser et péren­nis­er les édi­tions. Nou­velle avancée en 2011, lorsque nous avons pu engager Antoine Wauters, l’auteur de Nos Mères, comme assis­tant édi­to­r­i­al et relancer vrai­ment les édi­tions. Avec notam­ment la col­lec­tion “If” atten­tive surtout à la qual­ité du tra­vail d’écriture. Aujourd’hui, nous sommes à un moment charnière. La struc­ture exige qu’on l’amplifie et l’on n’est pas actuelle­ment dans un con­texte financier qui soit favor­able aux sub­ven­tions. Mais nous trou­verons bien d’autres moyens pour y arriv­er…». 

Éditer de la poésie, une folie…

Après avoir été longtemps dis­tribuées par d’autres dif­fuseurs, désor­mais les édi­tions assurent elles mêmes leur dif­fu­sion et leur dis­tri­b­u­tion. Ce qui a eu pour effet, grâce à une plus grande flex­i­bil­ité,  de provo­quer un meilleur accueil des libraires, des retours de ceux qui avaient pris leurs dis­tances et d’ouvrir davan­tage les rayons aux pro­duc­tions de la mai­son.  Cela dit, « l’édition de poésie, c’est une folie. Comme pour toute folie, on arrête ou on con­tin­ue. Mais la poésie, c’est pour moi, non pas une sec­onde, mais une pre­mière nature. Je ne peux pas imag­in­er que tout ce com­bat ne serve à rien. Donc, on est ouverts, on observe, on écoute, on mul­ti­plie les événe­ments qui nous per­me­t­tent des ren­con­tres avec des pas­sion­nés ou des per­son­nes qui nous décou­vrent. Mais il faut bien savoir que l’édition de poésie ne pour­ra jamais don­ner  en quan­tité de vente ce qu’on aimerait qu’elle donne. Par con­tre, je pense que la poésie est de plus en plus une source de nour­ri­t­ure pour tout un pub­lic de lecteurs pas­sion­nés, mais aus­si d’auteurs, artistes, acteurs, hommes de théâtre ou de ciné­ma, uni­ver­si­taires … ».

C’est ce que David Gian­noni décou­vre aus­si avec le suc­cès que la vente de poésie se taille notam­ment à l’enseigne de la librairie Mael­strÖm de Brux­elles, éma­na­tion de la mai­son d’édition  du même nom, deux­ième cas­quette de ce zéla­teur infati­ga­ble de la poésie.

Vingt-cinq bougies pour MaelstrÖm

C’est en 1987, quand Gian­noni va quit­ter l’Italie pour la Bel­gique, que pointe son pro­jet de créer avec un ami une revue pour jeunes auteurs et artistes, en vue déjà de faire se ren­con­tr­er les dif­férents arts de façon très éclec­tique. Restait à lui trou­ver ce titre de prime abord intri­g­ant. Sur les con­seils d’un rédac­teur en chef ital­ien féru de lit­téra­ture et d’Edgar Poe, ce père de plusieurs gen­res lit­téraires, il décou­vre dans les His­toires extra­or­di­naires la nou­velle inti­t­ulée, « Une descente dans le Mael­strÖm », où trois per­son­nes affron­tent ce déchaine­ment naturel en réagis­sant dif­férem­ment. Réc­it dont la leçon sous-jacente pour­rait être que s’opposer avec ses cer­ti­tudes au tour­bil­lon de la vie peut s’avérer fatal, alors qu’accompagner le mou­ve­ment avec légèreté donne plus de chances de sur­vivre à la vague jusqu’à l’accalmie. De quoi séduire quelqu’un qui s’apprête à entr­er plus con­crète­ment dans le tour­bil­lon de la vie artis­tique et de l’édition lit­téraires.

On ne peut oubli­er de soulign­er l’hommage ren­du au pas­sage par Gian­noni à son grand ami Gas­ton Com­père qu’il qual­i­fie juste­ment de « grande âme » et qui lui fut d’une aide con­sid­érable lors de son arrivée en Bel­gique, en encour­ageant son pro­jet de revue et en lui ouvrant un chemin par­mi les poètes et écrivains sus­cep­ti­bles de col­la­bor­er à l’entreprise, comme Georges Thinès, Fran­cis Dan­nemark, Jacques Crickil­lon et quelques autres. « En 1990 paraît donc le numéro zéro de la revue Mael­strÖm suivi d’autres pour devenir une col­lec­tion de livres chez le petit édi­teur Edi­fi, de Lou­vain-la-Neuve. Et puis la col­lec­tion s’est encore dévelop­pée et nous avons eu en 2003 notre pro­pre mai­son d’édition indépen­dante de toute struc­ture.  Et cela fait donc 25 ans que nous pour­suiv­ons ce chemin édi­to­rial ».

Un véritable esprit de famille

En 2007, Mael­strÖm crée le « Fies­ti­val » de poésie qui se déroule chaque année à l’espace Sen­g­hor, à Brux­elles et en 2010 s’ouvre, à prox­im­ité de ce Sen­g­hor, la pre­mière librairie  qui accueille tout de suite d’autres édi­teurs amis et abrite aus­si un mur-galerie pour expos­er les artistes. « Cette librairie qui sub­siste de façon mirac­uleuse est aus­si notre QG. C’est notre lieu de ren­con­tre, c’est là que nous pré­parons toutes nos actions  avec un véri­ta­ble esprit de famille où tous les auteurs sont par­tie prenante et peu­vent même devenir des col­lab­o­ra­teurs act­ifs ou tout sim­ple­ment tenir la bou­tique. Nous faisons des tournées à l’étranger où nous sommes sou­vent invités. Nous avons notam­ment pub­lié le « petit livre rouge » de Fer­linghet­ti : Poésie, art de l’insurrection dont nous avons fait un spec­ta­cle qui eut pas mal de reten­tisse­ment. Il y a donc eu petit à petit une véri­ta­ble recon­nais­sance de notre action et des con­nex­ions parce que la poésie est aus­si une recherche d’unité ».

Au service de la poésie

En écoutant David Gian­noni, on relève une évi­dente con­fir­ma­tion de ce qui pointe dans les con­cep­tions de toutes ces « petites » maisons d’éditions lit­téraires de la Com­mu­nauté: cette con­stante volon­té d’une liai­son et d’une inter­ac­tion de toutes les com­posantes de l’univers lit­téraire et artis­tique. Au nom de la poésie, mère et inspi­ra­trice de toutes les formes d’art, et avec le sen­ti­ment d’être avant tout à son ser­vice. « J’ai tou­jours éprou­vé ce besoin de servir d’abord la poésie et les poètes (quitte à les recadr­er ami­cale­ment quand ils sont trop égo­cen­trés). C’est cela qui m’a tou­jours ani­mé et que j’essaye aus­si de trans­met­tre, tant à Mael­strÖm qu’à la Mai­son de la Poésie d’Amay, à mes col­lab­o­ra­teurs, que je respecte énor­mé­ment. Sans oubli­er, évidem­ment, le ser­vice au pub­lic parce que le but de toutes ces actions c’est bien de les amen­er à des ren­con­tres avec des auteurs et avec ceux qui les ser­vent ».

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 186 (2015)