Dans les trous de l’Histoire

Marie CELENTIN, Dans le bleu de ses silences, Avin, Luce Wilquin, 2015, 888 p., 27 €

celentinNous sommes au print­emps de 274 av. J‑C, à Alexan­drie, cap­i­tale de l’Égypte hel­lénis­tique, sous le règne de Ptolémée II, deux­ième suc­cesseur d’Alexandre le Grand. Écrire « nous sommes » n’est pas abusif tant la plume éru­dite et pro­fuse de Marie Celentin se plaît à détailler les décors et les sit­u­a­tions tout comme les per­son­nages, leurs mou­ve­ments et les sen­ti­ments qu’ils éprou­vent. Si l’Histoire est bien la trame de Dans le bleu de ses silences, ce livre abon­dant con­stitue une somme éminem­ment romanesque et d’une créa­tiv­ité digne à la fois d’un script de péplum et d’un doc­u­men­taire éclairant sur les réal­ités quo­ti­di­ennes d’une époque. Même si l’auteur pro­fesse « qu’un roman n’a aucune voca­tion à rem­plac­er une lec­ture sérieuse pour quiconque veut appro­fondir ses con­nais­sances en His­toire ». Ce qui lui donne d’ailleurs toute lib­erté de dévelop­per dans la pre­mière par­tie les arcanes d’un authen­tique polar.

En ce jour print­anier, Alexan­drie célèbre les Ptolé­ma­ia, fêtes voulues à la gloire d’un régime soucieux de jeter un pont entre les deux cul­tures égyp­ti­enne et grecque, tout en attes­tant la puis­sance de l’hellénisme dont la ville est dev­enue, au sens fig­uré, ce que le phare mon­u­men­tal représente, au sens pro­pre, pour le bassin méditer­ranéen. Cal­lias, un séduisant jeune homme, mais aus­si espi­on du roi Ptolémée, est égorgé alors qu’il revient du palais. Ce crime finit par ini­ti­er une enquête privée, semée elle aus­si de plusieurs cadavres. Du reste, la répu­di­a­tion d’Arsinoé, épouse de Ptolémée, au prof­it de l’autre Arsi­noé, sa red­outable sœur et sec­onde épouse, n’est pas étrangère à ce bain de sang, dont le roi lui-même est par­faite­ment inno­cent. Qui est-il, ce Ptolémée II ? Au total un hon­nête homme aus­si épris de jus­tice que de grandeur. Bon vivant, porté sur les plaisirs de l’existence, mais avide de sci­ence, de poésie et de cul­ture. S’il a le souci de défendre de toutes les manières la pré­dom­i­nance de son roy­aume dans le monde méditer­ranéen – que les men­aces vien­nent de l’Ouest (Rome) ou de l’Est (Séleu­cie entre autres) –, il lui tient à cœur d’y créer une har­monie, sym­bol­isée notam­ment par le culte de Sara­pis, un dieu qui rassem­ble en lui les ombres d’Osiris et Apis, mais aus­si de l’Hadès grec. Vision­naire même, ce roi appa­raît, avec l’organisation d’Alexandrie, comme un des loin­tains ini­ti­a­teurs de l’urbanisme mod­erne. De sa pre­mière épouse, il a eu trois enfants, dont une fille, Bérénice, présen­tée ici comme atteinte d’autisme (mutique et assu­jet­tie à la couleur bleue, d’où le titre du roman qui pour­rait faire écho à la démarche et au statut de la roman­cière appâtée par les nom­breux silences de l’Histoire). Bérénice, mar­iée de force à Anti­o­chos, représen­tera un enjeu cap­i­tal dans la rival­ité qui oppose Alexan­drie à Anti­oche, rival­ité dont l’issue est aus­si celle de ce roman alors que Ptolémée II comme son gen­dre et enne­mi vien­nent tous deux de mourir.

Entretemps, de nom­breux des­tins per­son­nels très cir­con­stan­ciés auront nour­ri la chair romanesque du livre de presque neuf-cent pages, au fil d’une trentaine d’années et des réc­its mou­ve­men­tés de qua­tre pro­tag­o­nistes. À tra­vers ces péripéties se révè­lent, chemin faisant, de nom­breux débats sur des sujets éter­nels, donc tou­jours actuels. Et notam­ment sur l’enseignement, l’éducation des enfants, les class­es sociales, la cul­ture, les jalousies mesquines entre intel­lectuels de haut rang, les dif­férents cultes, l’affrontement des anciens et des mod­ernes ou encore les options lit­téraires sans oubli­er la gas­tronomie. Mais ce qui domine tout, c’est la dif­fi­culté des choix entre les sen­ti­ments per­son­nels et le devoir. Et notam­ment entre la rai­son du cœur et la rai­son d’État (avec, pour exem­ple majeur, le mariage imposé par Ptolémée à sa fille Bérénice). Il n’est pas inno­cent qu’à tra­vers une con­ver­sa­tion, pointe une exégèse éclairante des pièces con­sacrées par Euripi­de au per­son­nage d’Iphigénie, ce qui pour­rait être en quelque sorte la grille de lec­ture du livre de Marie Celentin. Agamem­non doit choisir entre son amour pour sa fille et l’honneur de la Grèce. D’autre part Iphigénie se trou­ve aus­si con­fron­tée à un choix dif­fi­cile : la révolte dic­tée par l’instinct de survie ou la fierté (l’orgueil ?) d’incarner par sa mort la sauve­g­arde de cet hon­neur. Avec, en corol­laire, l’éternelle ques­tion sur la lib­erté de l’homme, présente à bien des niveaux dans ce roman fécond qui fes­tonne joli­ment la robe à trous de l’Histoire. Et qu’il con­vient de lire sans hâte, sans oubli­er de mar­quer la page qui reprend utile­ment la liste des nom­breux pro­tag­o­nistes, par­fois homonymes ou presque, et de leurs fonc­tions.

Ghis­lain Cot­ton