Béatrix Beck : “La vraie littérature est hermaphrodite”

Béatrix Beck

Béa­trix Beck — © L. Monier / Gam­ma

Béa­trix Beck est peut-être, à 88 ans, la doyenne des let­tres français­es. Des let­tres français­es de Bel­gique ? A‑t-on jamais pu vrai­ment la qual­i­fi­er d’auteur belge ? Les Édi­tions Labor qui repub­lient aujourd’hui dans sa col­lec­tion pat­ri­mo­ni­ale Con­fi­dences de gar­gouille ne sem­blent même pas se pos­er la ques­tion. Le Car­net et les Instants a adressé à Béa­trix Beck quelques ques­tions aux­quelles elle a répon­du, depuis sa verte retraite, entre Paris et Nor­mandie, dans un hameau improb­a­ble bap­tisé… Les Fla­mands.

Née en Suisse, à Vil­lars-sur-Ollan, au détour d’un voy­age, Béa­trix Beck n’est plus belge depuis près de cinquante ans. Fille du poète et polémiste vervié­tois Chris­t­ian Beck (1879–1916), elle vit paraître son pre­mier poème en 1926 dans L’Écho de Paris. Depuis, elle a mené de front l’écriture de nou­velles, de romans, de poèmes, de livres pour enfants, et un tra­vail de jour­nal­iste, puis d’enseignante. Après le prix Goncourt qui couron­na en 1952 Léon Morin prêtre adap­té au ciné­ma par Jean-Pierre Melville, les œuvres se sont suc­cédé, instal­lant Béa­trix Beck comme une manieuse de langue tout à fait unique. Icon­o­claste mais religieuse­ment, mal­gré la rigueur de cer­tains de ses sujets, elle est avant tout une styl­iste attachée au rafraîchisse­ment de la langue. Béa­trix Beck garde, de livre en livre, intact un esprit fron­deur, la vengeant ain­si du temps qui lui inflige « l’humiliation de n’être pas morte jeune ». Depuis 1948, on lui doit une trentaine d’ouvrages, dont plusieurs romans semi-auto­bi­ographiques. Cer­tains, dont L’enfant chat en 1984, furent de vrais suc­cès de librairie. Le plus récent, La petite Ital­ie, est paru en 2000. Béa­trix Beck, qui ne renie aucun des livres pub­liés, souligne que celui auquel elle ne chang­erait pas une ligne est Barny, son pre­mier roman. Dans cette abon­dante pro­duc­tion, un seul livre chez un édi­teur belge : le recueil de poèmes Mots cou­verts, pub­lié en 1975 aux Édi­tions Temps Mêlés, par André Blavier, ren­con­tré à Verviers lors d’un col­loque con­sacré à Chris­t­ian Beck. Sim­ple­ment, con­fie-t-elle, parce qu’elle n’a « con­servé aucune rela­tion avec la Bel­gique ». Ses rela­tions avec notre pays sont ambiguës, sou­vent con­di­tion­nées par le rap­port à sa famille et à la néces­sité de tra­vailler. Béa­trix Beck a dit son agace­ment quant au rap­pel de ses orig­ines belges. Elle a même écrit dans une de ses nou­velles « Per­son­ne n’est belge : on est wal­lon, fla­mand, brux­el­lois ». Française d’adoption dès sa nais­sance, elle n’aura pour­tant obtenu cette nation­al­ité qu’en 1955, dans la foulé de la notoriété due au Goncourt. Que lui a apporté cette nat­u­ral­i­sa­tion ? « La pos­si­bil­ité de pou­voir gag­n­er ma vie. Ain­si qu’une grande recon­nais­sance envers Roger Nimi­er ». Lui demande-t-on si, restée en Bel­gique, elle aurait écrit la même œuvre, elle hésite : « l’écriture aurait été un peu dif­férente ».


Lire aus­si : Béa­trix Beck au ciné­ma (La con­fes­sion de Nico­las Boukhrief)


Pour l’ensemble de son œuvre, Béa­trix Beck a obtenu, en 1997, le prix lit­téraire de l’Académie française. La longue attente du suc­cès ne la découragea jamais, ni les années dif­fi­ciles qui suivirent son « lâchage » par Gal­li­mard, qui pilon­na le stupé­fi­ant Coupé court tou­jours. « Ce qu’elle a pour elle, c’est qu’elle veut vivre », aurait déclaré le médecin qui la mit au monde. Des nom­breux métiers exer­cés, ouvrière à Brux­elles, employée, secré­taire, cer­taines expéri­ences ont trou­vé un écho dans ses romans. Mais, et Proust l’a prou­vé, un écrivain qui se con­sacre à la seule lit­téra­ture peut, selon elle, créer par son seul imag­i­naire des univers var­iés.

La vieille dame ne perd rien de son dynamisme et de sa caus­tic­ité et, avec la langue comme avec Dieu, elle entre­tient un rap­port physique et pas­sion­nel à pro­pos de son évo­lu­tion religieuse, Béa­trix Beck nous a con­fié : « Mon père avec écrit : Mon Dieu, jamais je ne vous par­don­nerai de ne pas exis­ter. Moi, j’étais d’accord avec un sémi­nar­iste dis­ant : Dieu n’a pas d’existence. Il est exis­tence. » De Chris­t­ian à Béa­trix Beck, de Béa­trice à Bernadette, de Bernadette à Béa­trice Sza­piro, on peut s’étonner que qua­tre généra­tions aient don­né cha­cune un écrivain : en ce qui con­cerne sa fille puis sa petite-fille et leur entrée en lit­téra­ture, Béa­trix Beck affirme qu’elle ne les a « ni con­seil­lées, ni encour­agées ». Mais elle ajoute que « La sagesse des nations dit que les chiens ne font pas des chats ».

Ses tout derniers livres sont des recueils de nou­velles au style alerte : Recense­ment, Vul­gaires vies, Moi ou autres, Prénoms, ou Guidée par le songe, qui tous fouil­lent des univers et des vies dont l’amertume se nour­rit d’humour. Une fausse méchanceté pleine de san­té, une pudeur pétrie d’humanité for­ment les ingré­di­ents de ces textes ser­rés, ryth­més et nerveux. Après les années Gal­li­mard, mar­quées par une écri­t­ure blanche, dans la lignée de Gide ou de Jouhan­deau, vient la deux­ième « manière », qui débute avec La décharge en 1980. Par rafales, ellipses, litotes et cru­els mots d’enfants jalon­nent ces his­toires, qui parvi­en­nent à être à la fois réal­istes et oniriques. La tran­scrip­tion de rêves tra­verse d’ailleurs plusieurs des réc­its de Béa­trix Beck qui ne nie pas que ce procédé mar­que une fil­i­a­tion avec le sur­réal­isme, « et surtout avec la psy­ch­analyse : rêve, voie royale pour attein­dre l’inconscient ». Bien que les romans de cette « renais­sance » (d’abord aux édi­tions Le Sagit­taire, puis chez Gras­set) aient par­fois été com­parés, par le style et par le dis­cours, à ceux de Ray­mond Que­neau, Béa­trix Beck ne recon­naît aucune affinité avec le père de Zazie. Par­mi les écrivains français con­tem­po­rains qui lui appa­rais­sent impor­tants, elle cite Jean Genêt et Frédéric Beigbed­er. Pour le reste de la fran­coph­o­nie, elle ajoute mali­cieuse­ment : « Les Québé­cois ont de très belles chan­sons ». C’est qu’en fin de compte, elle admet : « j’ai aimé à la folie cer­tains livres mais aucun ne m’a mar­quée ».

À la ques­tion de savoir s’il existe selon elle une lit­téra­ture, une écri­t­ure « fémi­nine », Béa­trix Beck répond, caté­gorique : « écri­t­ure fémi­nine si elle est mau­vaise. Léonard de Vin­ci a dit avec rai­son que tout écrivain doit avoir le dou­ble sexe. La vraie lit­téra­ture est her­maph­ro­dite ». Dia­ble de femme ! enfin, comme nous lui deman­dions s’il lui arrive encore de s’indigner : « oui, de la peine de mort. Aux États-Unis, infligée même à des débiles men­taux ! »

Karel Logist


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 126 (jan­vi­er — mars 2003)