Jacqueline Harpman, Ce que Dominique n’a pas su

Les héros de roman ne meurent jamais

Jacque­line HARPMAN, Ce que Dominique n’a pas su, Gras­set, 2008

harpman ce que dominique n a pas su“Les héros de romans ne meurent jamais”. C’est par cette phrase que com­mence Ce que Dominique n’a pas su, le dernier roman de Jacque­line Harp­man. Ici, ce héros auquel elle sem­ble accorder le priv­ilège de vivre tou­jours, et acces­soire­ment de pou­voir s’ex­primer bien au-delà de son temps romanesque ini­tial, est une héroïne. Elle le devient en tout cas aujour­d’hui, cette Julie d’Orsel, par la grâce de l’écrivaine qui l’a redé­cou­verte dans le fond de la scène où elle fig­u­rait de temps à autre : per­son­nage sec­ondaire dont Eugène Fro­mentin s’é­tait si peu soucié dans son roman qu’il l’avait lais­sé dans l’om­bre de sa sœur Madeleine, qui, on le sait, fut l’ob­jet de la pas­sion à jamais retenue de Dominique.

Restau­r­er avec tout l’é­clat pos­si­ble une vie à peine évo­quée en son état prim­i­tif est un exer­ci­ce auquel Harp­man s’en­tend à mer­veille pour s’y être déjà attachée. Il peut s’a­gir d’un per­son­nage comme Hen­ri Chau­mont, ce qua­si-fig­u­rant de La plage d’Os­tende (1991), qui devient pro­tag­o­niste dans une ver­sion par­al­lèle Du côté d’Os­tende (2006) ou d’une Cather­ine, nar­ra­trice de L’ap­pari­tion des esprits (1960), dont le des­tin s’ac­com­pli­ra totale­ment, quar­ante années plus tard, dans Le véri­ta­ble amour (2000). Par­fois elle s’at­taque à plus forte par­tie, l’his­toire avec une majus­cule ou le mythe qui n’en a pas moins, c’est-à-dire au bien com­mun, en quelque sorte. C’est ain­si qu’elle invente une par­en­thèse tout imag­i­naire dans le temps avec La dor­mi­tion des amants (2002) ou qu’elle détourne à sa manière une tra­di­tion éprou­vée en jetant sur la scène, comme un pavé dans une mare déjà bien per­verse, (S)es Œdipe (2006). Soit de pseu­do-héros his­toriques dotés de toute l’é­pais­seur voulue ou des héros mythiques, uni­verselle­ment con­nus et célébrés, dont elle s’ap­pro­prie et réori­ente le par­cours, défini­tive­ment.

Elle aime don­ner sa ver­sion, réin­ter­préter le tout-venant ou, comme ici, pro­longer un texte, en l’oc­cur­rence Dominique, qui ne sem­ble pas à ses yeux avoir épuisé ses ressources. À l’aise dans la recon­sti­tu­tion his­torique ou sociale, elle ne manque pas de pour­voir aus­si aux décors et à l’in­ten­dance. Il brûlera un beau feu dans cha­cune des chem­inées de ces demeures aris­to­cra­tiques, dont les salons seront tou­jours pleins de fleurs et les guéri­dons chargés à pro­pos d’une col­la­tion et de rafraîchisse­ments, tan­dis que les domes­tiques seront, selon les cir­con­stances, dis­crets ou pro­tecteurs.

Pro­longer l’ex­is­tence de l’éphémère comme de l’achevé est tou­jours un acte d’au­torité. Il s’ag­it bien, pour son auteur, d’ac­corder ain­si un sur­croît d’ex­is­tence, mais aus­si de se sub­stituer à un créa­teur défail­lant. Le per­son­nage harp­manien qui en résulte sera doté d’une crédi­bil­ité toute neuve, il est cen­sé l’emporter sur son mod­èle d’o­rig­ine notam­ment par ses qual­ités : la clair­voy­ance, le savoir et la lib­erté, entre autres. Para­doxale­ment, Harp­man qui dirige fer­me­ment ce per­son­nage qu’elle refaçonne totale­ment lui accorde par là même une autonomie sans pareille. Dans le présent roman, qu’elle aurait voulu inti­t­uler Julie d’Orsel, en toute sim­plic­ité, titre qui eût peut-être mieux reflété le pro­pos de l’en­tre­prise, le lecteur retrou­vera le type féminin favori de la roman­cière. Une fille, en colère, indocile, rebelle envers tout ou à peu près : son édu­ca­tion, sa con­di­tion, son rôle, son époque. Pas bonne, comme elle se définit elle-même, pou­vant aller jusqu’à la malveil­lance, elle s’emporte aus­si bien con­tre soi que con­tre les autres, la société, son siè­cle. L’ob­jet de son amour, Dominique, qui en aime une autre, n’échappe pas à son juge­ment, non parce qu’il l’ig­nore mais parce qu’il est vrai­ment trop niais et n’est capa­ble que de répan­dre le mal­heur autour de lui. Julie a évidem­ment toutes les par­tic­u­lar­ités de cer­taine espèce fémi­nine selon Harp­man.

Armée pour dis­tinguer ce qui se passe « en haut » de ce qui se passe « en bas », elle est tout de même obsédée par ce qu’elle n’ap­pelle pas crû­ment le sexe, soit dia­bolisé soit idéal­isé, soit encore apprivoisé s’il s’ag­it d’inces­te ou l’équiv­a­lent.

Elle est d’une beauté rare quoique ombrageuse, d’une lucid­ité excep­tion­nelle, dotée de toutes les curiosités, apti­tudes, maîtris­es de soi et des choses, qui l’en­joignent de tou­jours enfrein­dre les règles et lui per­me­t­tent de com­pren­dre le monde sinon de le diriger. Bien qu’elle y parvi­enne sou­vent, sauf sur le plan des pas­sions, car il faut bien matière à roman.

Si Jacque­line Harp­man aime man­i­feste­ment ses créa­tures, les siennes ou celles qu’elle s’est appro­priées, celles-ci le lui ren­dent bien car elles devi­en­nent des porte-parole de choix. Plus qu’un autre peut-être, ce roman-ci illus­tre une manière de péd­a­gogie pro­pre à l’au­teure.

Elle aime com­mu­ni­quer, le fait avec pas­sion, au point d’en­seign­er, avec références aux préreq­uis ou futuri­bles, sci­en­tifiques et cul­turels, avec démon­stra­tion, argu­men­taire, exem­ples, péro­rai­son et enfin véri­fi­ca­tion. Mais le lecteur aura com­pris.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)