Jacqueline Harpman, Récit de la dernière année

Chronique d’une mort annoncée

Jacque­line HARPMAN, Réc­it de la dernière année, Gras­set, 2000

harpman recit de la derniere anneeHeureux les amateur(e)s de Jacque­line Harp­man. Ils et elles vien­nent de redé­cou­vrir son pre­mier roman, L’ap­pari­tion des esprits dans la col­lec­tion Ancrage dirigée avec dynamisme et intelli­gence par Stéphane Lam­bert, le même qui a écrit le très sobre Ensem­ble, Simone et Jean sont entrés dans la riv­ière ; ils peu­vent of­frir, à tous ceux qu’ils aiment la réédi­tion en Espace Nord d’un de ses plus beaux ro­mans, Le bon­heur dans le crime, avec une lec­ture de Marie Bla­iron qui explicite l’éco­nomie du réc­it, les rap­proche­ments avec le roman de Bar­bey d’Au­re­vil­ly et les élé­ments thé­ma­tiques qui orchestrent la fic­tion ; mais encore et surtout ils peu­vent se réjouir de son nou­v­el opus, Réc­it de la dernière annéequi vient racheter la faib­lesse du pré­cédent, L’or­age rompu

Dans ce roman, con­stru­it telle une messe mor­tu­aire, une femme, Del­phine Maubert, pro­fesseur en infor­ma­tique apprend, en ren­trant de vacances (de ces vacances qu’on passe en soli­taire pour faire le point sur sa vie !), qu’elle souf­fre d’un can­cer inguéris­sable au poumon. Elle doit donc par­venir à con­cili­er les deux propo­si­tions suiv­antes : “J’ai cinquante ans” et “Je vais mourir. Comme elle n’est pas du genre à s’af­fol­er, elle va s’or­gan­is­er. D’abord, elle va trans­mettre la nou­velle à sa mère, à ses enfants (« C’est moi qui meurs et je me sens crimi­nelle »), puis con­tin­uer à vivre, gér­er le temps qui reste (entre six mois et un an), con­tenir la folie qui cou­ve et n’é­clat­era pas. Une des forces du livre est là : de ne jamais tomber dans les clichés hys­tériques. D’être une réflex­ion éton­née sur la vie, la mort. Mais aus­si sur les liens famil­i­aux, sur la trans­mis­sion des savoirs des femmes mod­ernes, sur l’amour qui peut naître à l’ap­proche des derniers instants.

Et Jacque­line Harp­man d’en­tr­er en dia­logue avec cette his­toire qu’elle voit se dérouler devant ses yeux, qu’elle traduit en mots. On suit ain­si les proces­sus de créa­tion et les interroga­tions, les réac­tions de l’écrivaine : « Qui est cette Del­phine qui vient de me tomber sous la plume (…) Je sens qu’elle requiert ma présence et que je ne suis pas en état de lui résis­ter. (…) Rien ne m’oblige à pour­suiv­re le meurtre entre­pris (…) Voudrais-je ne pas voir que Del­phine n’est guère sen­si­ble à elle-même ?… » À cer­tains moments, le per­son­nage sem­ble con­t­a­min­er l’écrivaine de sa mal­adie de la mort et celle-ci se ré­volte : « Je ne sais plus ce qui est d’elle et de moi, je ne veux pas qu’un jour sur la feuille à demi écrite ma main se desserre et lâche son emprise sur la plume, je jure de ne pas me résign­er et si je dois mourir ce sera dans la colère (…) Vieille, cassée, épuisée, je n’au­rai plus d’autre enne­mi que la mort… » Ces pas­sages con­fir­ment que Jacque­line Harp­man garde tou­jours sa con­cep­tion très clas­sique du roman — le roman comme vi­vier à per­son­nages (bour­geois), le roman écrit dans une langue hors d’usage (si ce n’est lit­téraire). La dif­férence avec d’autres, c’est qu’elle le fait sub­tile­ment, élégam­ment, et qu’elle a accep­té que la psychana­lyse passe par là. Pour renou­vel­er le pro­pos.

Michel Zumkir


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)