Claire Lejeune, La lettre d’amour

Une femme de tous les âges

Claire LEJEUNE, La let­tre d’amour, Luce Wilquin, 2006

lejeune la lettre d'amourAprès Le Livre de la sœur (1993), après Le Livre de la mère (1998), voici celui de la femme de tous les âges, le livre de celle qui entend bien se tenir loin de la vieil­lesse. Claire Leje­une s’of­fre une nou­velle ren­con­tre avec elle-même et avec le monde dans son dernier opus La let­tre d’amour. Elle s’y mon­tre plus que jamais désen­travée, libérée de tout déter­min­isme. À mag­ni­fi­er l’éter­nelle jeunesse du dernier amour qui ren­voie tous les précé­dents à leur poids mort, elle se retrou­ve intacte, je et moi réu­nis, à l’aise dans un nous choisi, défini­tive­ment scel­lé, qu’elle con­voie à sa guise. Totale­ment icon­o­claste, une fois de plus, elle rejette toute autorité qui n’est pas la sienne. Ain­si elle donne des leçons d’ou­bli en s’ex­pul­sant des enfers de l’his­toire et elle se fait le cadeau de chaque instant de grâce à priv­ilégi­er au présent.

Si La let­tre d’amour est aus­si une let­tre de rup­ture avec un passé dis­so­cié où l’amour se comp­tait à l’u­nité, elle définit une sagesse d’outre pas­sion, au-delà de «la tyran­nie de l’or­gasme» et de «la ter­reur du fias­co», affranchie de «l’in­fer­nale final­ité du plaisir». En revanche, elle répond au ren­voi sig­nifié de l’ex­térieur par un retour à soi, à l’ex­ubérance naturelle, à la femme sauvage, à l’orig­y­ne retrou­vée par la pra­tique d’une langue sui gener­is. Désor­mais, tout peut arriv­er, dit-elle, sauf le mal­heur. C’est tout un par­cours en effet que relate le livre, de la let­tre pro­pre­ment dite à l’af­fran­chisse­ment final, troisième nais­sance de la locutrice ou cinquième dimen­sion à venir dans son appréhen­sion du monde et sa volon­té de muta­tion. Certes, écrire cette let­tre, c’est rou­vrir une blessure, mais la démarche s’avère néces­saire, indis­pens­able à cette Eury­dice qui ne veut plus se retourn­er vers celui qu’elle appelle le vieil Orphée, elle qui, afin d’af­firmer son ego, doit «ren­voy­er le ren­voyeur» à sa tour. L’en­tre­prise ira d’ailleurs bien au-delà d’un pro­pos stricte­ment per­son­nel et se révèle ambitieuse car «adressée au seul, la let­tre d’Elle est des­tinée à tous». Et ce livre plus que d’autres pro­pose à cha­cun une ren­con­tre, avec l’ex­péri­ence, avec la force, et avec une écri­t­ure hos­pi­tal­ière pleine d’en­seigne­ments. Claire Leje­une ne retire du passé, de son passé, que ce qui peut servir son pro­pos présent. Elle fait feu de toute une série d’au­toc­i­ta­tions, d’écrits antérieurs, en les util­isant à neuf, hors con­texte et même sans références pré­cis­es, de sorte qu’elle reviv­i­fie ces textes dans la con­ti­nu­ité et tire de ce pro­longe­ment des images inédites et des per­spec­tives nou­velles.

Qui a lu les œuvres précé­dentes et est famil­iarisé avec cette langue maintes fois définie sui gener­is, avec ces expres­sions spé­ci­fiques qui for­ment aujour­d’hui un véri­ta­ble réper­toire, se retrou­vera ici en pays con­nu. Mais dans ce nou­veau texte, la femme réelle se veut plus évi­dente et ‘écri­t­ure sym­bol­ique est par­cou­rue, trouée, dirait Leje­une, d’é­clairs tran­chants, touchants aus­si, de réal­ité qui enraci­nent l’auto(bio)graphie dans une vio­lence par­faite­ment crédi­ble : extraits bruts de la vie quo­ti­di­enne, comme le sont les paroles resur­gies d’un père, un ciel entrap­erçu, le sou­venir d’un film, l’achat d’un vête­ment, la con­duite de la voiture sur une route de cam­pagne… La vie réelle ne cesse d’af­fleur­er dans un dis­cours par­fois sen­ten­cieux, elle perce la réflex­ion sur soi. Le fait de se penser et se dire n’empêche le regard sur l’autre pas plus qu’elle n’oc­culte la vision ter­ri­fi­ante de la mon­di­al­i­sa­tion. Pour Claire Leje­une, toute révo­lu­tion per­son­nelle est aus­si une manière de dénon­cer les impos­tures du religieux et du poli­tique, de désign­er l’hor­reur de la pen­sée unique. Tout compte fait, en finir avec l’ac­tion mor­tifère de la pas­sion qui veut dur­er, c’est restau­r­er l’amour, lui ren­dre la parole.

Et de citer Lacan : «La seule chose qu’on puisse faire d’un peu sérieux, c’est la let­tre d’amour

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°147 (2007)