Questions de vie et de biographie  

Depuis l’Antiquité, des biogra­phies sont écrites. Si le genre manque sin­gulière­ment de légitim­ité, est par­fois décrié, remis en ques­tion, il con­tin­ue à con­naître la fer­veur des auteurs, des édi­teurs et des lecteurs. Même l’ère du soupçon des années nou­veau roman, nou­velle cri­tique, nou­velle his­toire etc., aus­si néces­saire, destruc­trice et jouis­sive fût-elle, n’a pas réus­si à le met­tre totale­ment à bas. Des écrivains con­tin­u­ent de s’atteler aux recherch­es, à l’écriture (nar­ra­tive) pour racon­ter la vie de femmes et d’hommes par­ti­c­uliers.

Pour abor­der les ques­tions que pose le genre, nous avons ren­con­tré trois biographes dont les livres ont une recon­nais­sance bien au-delà de nos fron­tières. Philippe Paquet a pub­lié deux biogra­phies, à la fois his­toriques et intel­lectuelles : Madame Chi­ang Kai-shek. Un siè­cle d’histoire de la Chine, et Simon Leys. Nav­i­ga­teur entre les mon­des. Jacques De Deck­er a écrit la vie d’Henrik Ibsen et de Richard Wag­n­er, deux dra­maturges créa­teurs qui ont révo­lu­tion­né la machine théâ­trale. Quant à Benoît Peeters, il a abor­dé la vie de trois hommes – Hergé, Jacques Der­ri­da, Paul Valéry – com­pagnons de longue date de sa vie intel­lectuelle. Dans ses car­nets d’enquête, Trois ans avec Der­ri­da, il fait une déc­la­ra­tion d’amour à la biogra­phie. À lire pour se réc­on­cili­er défini­tive­ment avec le genre.

Jacques de Decker, passeur de vies

Jacques De Deck­er

Écrire des biogra­phies est un exer­ci­ce apparu tar­di­ve­ment dans la car­rière poly­mor­phe de Jacques de Deck­er. Un exer­ci­ce qui cor­re­spond pleine­ment à l’une des mis­sions qu’il s’est don­nées : être un passeur cul­turel. Il répond aus­si à un ques­tion­nement per­son­nel sur l’importance de l’œuvre (Ibsen) ou sur le génie créa­teur (Wag­n­er).

Com­ment en êtes-vous arrivé, dans votre car­rière déjà bien rem­plie, à écrire des biogra­phies ?

En 2005, Gal­li­mard avait besoin, pour lancer le pro­jet « Folio Biogra­phies » [1], de plusieurs vol­umes. Gérard de Cor­tanze, respon­s­able de col­lec­tion, m’a con­tac­té et m’a demandé si je voulais écrire une biogra­phie et quels seraient mes souhaits par­ti­c­uliers. Quand il m’a pré­cisé de quel genre d’ouvrages il s’agissait, je lui ai répon­du que dans cette dimen­sion, avec la con­nais­sance insuff­isante qui était la mienne, cela me parais­sait pos­si­ble.

De quel type de biogra­phies s’agit-il ?

Le cadre est assez mod­este, il s’agit de vul­gar­i­sa­tion, dans un for­mat assez réduit. Les auteurs de la col­lec­tion ont des con­traintes. Il faut écrire des livres édita­bles en poche, qui comptent trois cents pages, qua­tre cents tout au plus. Ma biogra­phie d’Ibsen fait deux cent quar­ante mille signes et celle de Wag­n­er trois cent mille. L’optique s’avère très dif­férente de celle de Philippe Paquet ou de Benoît Peeters, elle est péd­a­gogique. Per­son­nelle­ment, je ai vu ces deux biogra­phies comme une péd­a­gogie pour moi-même. Je me suis lancé dans l’une comme dans l’autre avec, au départ une igno­rance et une vraie curiosité. La phrase de Paul Valéry, « L’inspiration, c’est la prise de con­science de la pos­si­bil­ité de faire quelque chose », m’a servi de moteur.

Pourquoi avoir choisi Ibsen ?

J’ai pro­posé Ibsen tout à fait spon­tané­ment. Pour moi, c’est un auteur impor­tant et large­ment ignoré. Quand je l’enseignais, je dis­ais ce qu’il fal­lait en dire, qu’il est le grand réno­va­teur du théâtre mod­erne. J’avais été longtemps un spec­ta­teur et un lecteur pas­sion­né de Strind­berg, mais Ibsen me rebu­tait. C’est seule­ment vers l’âge de cinquante ans que j’ai vrai­ment pu accéder à son œuvre et me représen­ter ce qu’elle était. J’ai recon­stru­it tout ce qu’Ibsen avait apporté et qui va bien au-delà du théâtre. Sa dra­maturgie nat­u­ral­iste a énor­mé­ment nour­ri le ciné­ma améri­cain et un réal­isa­teur comme Ing­mar Bergman. Le tem­péra­ment d’Ibsen s’est imposé à moi vers ce moment-là. Tout cela était con­fus dans mon esprit. J’ai vu dans la phrase de Valéry qu’il était pos­si­ble que je réalise cet objet-là, la biogra­phie d’Ibsen. J’en avais la capac­ité. Le tra­vail allait m’aider à y voir clair. « Qu’est-ce qui fait que cet auteur est aus­si cap­i­tal ? » est une des ques­tions qui ont sous-ten­du mon tra­vail. Par ailleurs, dans la zone fran­coph­o­ne, il y avait assez peu de choses sur lui, bien qu’il soit beau­coup joué depuis les années 1990. Je me suis immergé dans ce tra­vail tout en étant d’un total scep­ti­cisme. Je n’ai jamais cru aux biogra­phies. Je m’explique. À titre d’illustration, je prends une date, le 7 novem­bre 2016, moment où vous et moi nous nous ren­con­trons et avons cette con­ver­sa­tion. Si vous voulez la racon­ter dans un livre, en elle-même, elle prend déjà vingt pages. Si vous devez mul­ti­pli­er par toutes les expéri­ences que vous et moi avons pen­dant cette journée et pen­dant toute notre vie, c’est impos­si­ble. La lec­ture biographique est une sim­pli­fi­ca­tion, mais surtout une sélec­tion. La sélec­tion dépend de l’observateur qui en toute bonne foi con­sid­ère que tel ou tel biographème, comme dis­ait Barthes, peut être per­ti­nent et éclairant. C’est ain­si que j’ai con­stru­it le réc­it biographique, et par ordre chronologique bien sûr, avec des moments qui se détachent. La divi­sion en chapitres m’a paru une bonne grille, une bonne struc­ture. Une nar­ra­tion, en réal­ité.

Quel est votre rap­port aux per­son­nes que vous avez biographiées ?

Il faudrait un jour étudi­er les étranges rap­ports de cou­ple biographe/modèle… Ce genre de tra­vail installe quelque chose entre eux, qui est chez moi un peu irrité, dans la mesure où mon père était por­traitiste. Mon tra­vail de biographe se rap­proche de ce qu’il fai­sait. J’ai par­fois l’impression de met­tre mes pas dans ses traces. Il avait tou­jours le souci, quand il peignait un por­trait, « de ren­dre quelque chose », ain­si qu’il dis­ait. Il tachait de représen­ter ce qui n’était pas immé­di­ate­ment per­cep­ti­ble à l’œil nu, qui était davan­tage que la sim­ple per­cep­tion d’une image, il voulait qu’y fig­ure quelque chose de plus. Très logique­ment, je dirais, cette préoc­cu­pa­tion me hante. La rela­tion qui s’installe entre le por­traitiste et le por­traituré relève d’une sorte d’amitié. Sans cette con­nivence, je ne peux faire le tra­vail. J’ai ain­si aban­don­né la biogra­phie de Rem­brandt que j’avais com­mencée quand j’ai com­pris que je n’étais pas du tout en sym­pa­thie avec l’homme. Plus pré­cisé­ment, quand j’ai appris com­ment il avait traité celle qui aurait dû devenir sa sec­onde épouse, il m’est apparu infréquentable, j’ai été blo­qué. Au bout d’un cer­tain temps, on finit par savoir com­ment le per­son­nage fonc­tionne. Le pro­pre des grands per­son­nages, con­traire­ment à ce que l’on pour­rait croire, c’est d’être très cohérents. On repère des choses très nettes dès le début. Quand on les a un peu iden­ti­fiées, on arrive à dévelop­per des con­ti­nu­ités. C’est un rap­port de per­son­ne à per­son­ne.

Com­ment en êtes-vous arrivé ensuite à tra­vailler sur Wag­n­er ?

C’est un coup de foudre. Un soir, j’étais d’une humeur assez pas­sion­née et j’ai assisté à une représen­ta­tion, assez médiocre il faut le dire, de Tris­tan et Iseult à la Mon­naie. Au moment de la Liebestod, quelque chose m’a frap­pé, une inter­ro­ga­tion : de quel cerveau ce truc est-il sor­ti ? Qui a pu génér­er une telle œuvre ? C’est aus­si extra­or­di­naire que la Chapelle Six­tine. C’est là que tout a com­mencé. J’ai con­tac­té Gérard de Cor­tanze et lui ai pro­posé d’écrire la biogra­phie du dramaturge/compositeur. Toute cette aven­ture m’a mobil­isé pen­dant trois ans. Il est impos­si­ble de lire tout ce qui a été écrit sur lui. On est dans la « dinguerie ». Je me suis servi de la grande biogra­phie écrite par Mar­tin Gre­gor-Dellin, traduite de l’allemand chez Fayard. C’est l’essentiel de la matière mais elle est déjà beau­coup trop con­sid­érable. Dans ce type d exer­ci­ce, on devient mani­aque, on ramasse tout. Juste avant la sor­tie du livre a paru Le dic­tio­n­naire ency­clopédique Wag­n­er chez Actes Sud, une œuvre mon­u­men­tale. Je me suis évidem­ment pré­cip­ité pour la lire. J’ai été soulagé quand j’ai vu que l’aspect biographique n’était pas ce qui intéres­sait le plus les auteurs. A pri­ori, je n’avais pas d’avis sur la per­son­ne Wag­n­er, je n’étais jamais par­venu à syn­thé­tis­er tout ce que j’en savais. Il me parais­sait à la fois fasci­nant, révul­sant, génial. Dans la lit­téra­ture sec­ondaire à son sujet, cer­tains ouvrages sont très cri­tiques. D’un point de vue idéologique, comme pour toutes les grandes œuvres, on peut tout faire dire à Wag­n­er. Des études marx­istes sur son œuvre ont été pub­liées à la fin du xixe siè­cle. Plus tard, comme vous le savez, il a été récupéré par les nazis. J’étais très habité par cela. J’ai beau­coup tra­vail­lé mais avec l’impression de ne pas faire ce qu’il fal­lait. Je sen­tais ce tra­vail comme un des ren­dez-vous de ma vie. Wag­n­er était un mono­mane, capa­ble de tout pour réalis­er son idée. J’aime ces gens qui ont l’étoile au front, et qui suiv­ent leur des­tin coûte que coûte.

Philippe Paquet, instructeur de procès

Philippe Paquet

Jour­nal­iste au ser­vice inter­na­tion­al de La libre Bel­gique, Philippe Paquet est aus­si his­to­rien. Il a gardé le meilleur de ces deux métiers pour écrire des biogra­phies primées et saluées par un suc­cès à la fois cri­tique et pub­lic.

Quelle est l’origine de deux biogra­phies que vous avez pub­liées ?

La même envie de faire décou­vrir à un large pub­lic deux per­son­nages somme toute mécon­nus. Madame Chi­ang était totale­ment incon­nue du pub­lic fran­coph­o­ne, Simon Leys, beau­coup moins, certes. Toute­fois, si ce dernier est appré­cié d’un large con­tin­gent d’afi­ciona­dos, son nom ne dit mal­heureuse­ment plus grand-chose à la jeune généra­tion. La démarche était donc assez com­pa­ra­ble.

Votre biogra­phie de Madame Chi­ang, la pre­mière dame de la Chine répub­li­caine, est adap­tée d’une thèse de doc­tor­at en his­toire. En quoi votre tra­vail a‑t-il été dif­férent de celui mené sur Simon Leys ?

La genèse de la biogra­phie Madame Chi­ang est com­plexe, mais, en résumé, il s’agissait au départ d’écrire un livre. Le pro­jet est devenu une thèse de doc­tor­at par un con­cours de cir­con­stances. La rédac­tion n’a donc pas dû être adap­tée pour la pub­li­ca­tion ; tout au plus l’appareil cri­tique a‑t-il été allégé. La longue intro­duc­tion de la thèse, en forme d’état de la ques­tion, a égale­ment été sup­primée, au prof­it de la pré­face de Simon Leys. Quant à la méth­ode, dans mon esprit, elle ne doit pas dif­fér­er pour une thèse et pour un livre : c’est une même approche sci­en­tifique­ment rigoureuse. Vul­gar­i­sa­tion ne rime pas pour moi avec approx­i­ma­tion.

Que vous a appris le tra­vail sur Madame Chi­ang qui vous aurait aidé pour celui sur Simon Leys ? 

Le suc­cès de Madame Chi­ang (les ventes et les prix obtenus[2]) m’a agréable­ment con­va­in­cu qu’il y avait encore un pub­lic, à l’heure de Wikipedia et de Face­book, pour de gros livres a pri­ori dif­fi­ciles. Je n’ai pas eu trop de mal à con­va­in­cre Gal­li­mard de con­sacr­er presque sept cents pages à Simon Leys, après en avoir écrit quelque huit cents sur Madame Chi­ang.

Simon Leys dis­ait que votre biogra­phie de Madame Chi­ang était défini­tive. Le pensez-vous ?

Simon Leys était bien aimable, mais je ne crois pas qu’un ouvrage, et en l’occurrence une biogra­phie, soit jamais défini­tif. Il a par­tielle­ment rai­son, à pro­pos de Madame Chi­ang, dans la mesure où le tra­vail de réha­bil­i­ta­tion du per­son­nage que j’ai entre­pris (ma volon­té était de lui ren­dre sa place dans l’Histoire avec un grand H, de démon­tr­er qu’elle avait été un acteur impor­tant du XXe siè­cle et une véri­ta­ble femme d’État) ne sera très cer­taine­ment pas remis en cause par des études ultérieures. Mais celles-ci ne pour­ront qu’améliorer la com­préhen­sion et affin­er l’image que j’ai don­née d’elle si elles peu­vent exploiter des sources nou­velles. Je ne me vois pas a pri­ori remet­tre sur le méti­er ces biogra­phies – il y a tant d’autres choses à faire – même si, dans le cas de Leys, j’ai con­science de n’avoir fait que déblay­er le ter­rain.

Pierre Bon­celle a pub­lié Le para­pluie de Simon Leys aux édi­tions Philippe Rey un an avant votre biogra­phie de l’auteur des Habits neufs du prési­dent Mao. Aviez-vous eu con­nais­sance de ce pro­jet ? Cela a‑t-il influ­encé votre tra­vail ?

Le tra­vail de Pierre Bon­cenne n’est pas une biogra­phie stric­to sen­su, tout au plus un essai biographique. Il ne m’a pas influ­encé et ne m’a rien appris que je ne savais déjà sur Simon Leys. Je ne crois pas qu’il soit impor­tant d’être le pre­mier si ce que l’on apporte est plus com­plet, orig­i­nal, pré­cis ou per­ti­nent que ce qui a été pub­lié par un éventuel prédécesseur.

Simon Leys était encore vivant quand vous avez écrit sa biogra­phie et vous étiez amis. Com­ment cela a‑t-il pu influ­encer votre tra­vail ?

C’était effec­tive­ment une con­trainte à pren­dre en compte. L’objectif de faire (mieux) con­naître Simon Leys ne devait logique­ment pas aboutir à chang­er un ami en enne­mi. Je n’avais guère de craintes, à vrai dire, parce que je savais que je n’aurais pas de choses désagréables à écrire sur lui. Je ne me suis pas cen­suré (et pas davan­tage, au demeu­rant, à l’égard des per­son­nages sec­ondaires de la biogra­phie, notam­ment ceux qui sont des auteurs Gal­li­mard – je suis, à ce pro­pos, recon­nais­sant à mon édi­teur de n’avoir pas sug­géré, encore moins imposé, le moin­dre change­ment à mon man­u­scrit). J’ai présen­té les faits, et rien qu’eux, appli­quant les règles de tra­vail que Leys lui-même assigne au biographe idéal dans un de ses essais sur Segalen, un pro­pos que j’ai repris dans l’épigraphe du livre : j’ai, selon son con­seil, instru­it un procès, en four­nissant une max­i­mum de pièces, et lais­sé le lecteur tir­er ses con­clu­sions, for­mer son juge­ment.

Seriez-vous d’accord si l’on dit que votre livre sur Madame Chi­ang est une biogra­phie his­torique et celui sur Simon Leys une biogra­phie intel­lectuelle ?

Je pense que les deux ouvrages sont, en fait, des biogra­phies à la fois his­toriques et intel­lectuelles. Leys a eu sans doute une vie moins riche en rebondisse­ments, moins théâ­trale en quelque sorte, ce qui laisse plus de place à la dimen­sion intel­lectuelle, mais la biogra­phie de Madame Chi­ang ne fait pas que racon­ter sa vie aven­tureuse et son action : elle révèle ses idées, sa pen­sée, et ce livre sur elle est aus­si, à ce titre, une biogra­phie intel­lectuelle.

Que met-on de soi dans un tel tra­vail ? Est-ce que l’on en ressort trans­for­mé ?

On sort évidem­ment enrichi par les infor­ma­tions amassées dans la pré­pa­ra­tion de pro­jets aus­si con­sid­érables, par les lec­tures, les ren­con­tres, les voy­ages. Mais, pour le reste, je ne crois pas que Madame Chi­ang ou Simon Leys aient changé quoi que ce soit en moi.

Vous êtes à la fois jour­nal­iste et his­to­rien. Que vous ont apporté ces deux for­ma­tions dans votre tra­vail biographique ?

Je pense qu’elles pré­par­ent idéale­ment à la réal­i­sa­tion d’une biogra­phie : l’historien mène la recherche de fond, assure le traite­ment cri­tique des doc­u­ments, des archives, etc., tan­dis que le jour­nal­iste y joint le tra­vail d’enquête, le reportage de ter­rain, l’habitude des entre­tiens…

Y a‑t-il une part de fic­tion dans vos biogra­phies ?

Aucune ! J’ai hor­reur des biogra­phies romancées, et en par­ti­c­uli­er des dia­logues recon­sti­tués. C’est un mélange des gen­res qui me hérisse le poil. Ou l’on écrit un roman (et c’est très bien : vive Les mémoires d’Hadrien !), ou l’on écrit une biogra­phie (et celle-ci doit coller à la réal­ité, ne se préoc­cu­per que de la vérité his­torique, dans toute la mesure où l’on peut la cern­er, sans rien ajouter qui puise dans l’imagination de l’auteur).

Vos biogra­phies sont des sommes immenses de tra­vail, de temps passé. Qu’en reste-t-il en vous après qu’elles ont été pub­liées ?

Un immense bon­heur. Et un gros trou dans mon compte en banque, en rai­son des frais con­sid­érables qu’engendrent de tels chantiers.

Quelles seraient vos biogra­phies de référence ?

Aucune, même si mon goût pour la biogra­phie me vient prob­a­ble­ment de ma lec­ture, il y a très longtemps, des ouvrages de Pierre Gri­mal (sur Cicéron, Tacite, Marc-Aurèle…). En revanche, je suis le mod­èle anglo-sax­on – de gros livres, bour­rés de références –  plutôt que le mod­èle français, dont la trop fréquente légèreté me désole. Je garde (avec hor­reur) en mémoire cette biogra­phie de John F. Kennedy par un des meilleurs con­nais­seurs français des États-Unis, dont je tairai pudique­ment le nom, qui ne men­tion­nait aucune source… Com­ment est-ce pos­si­ble ? Pour ma part, je trou­ve indis­pens­able de référencer pré­cisé­ment chaque emprunt, chaque cita­tion. Il ne s’agit finale­ment que de ren­dre à César… Même si cela sig­ni­fie un appareil de notes par­fois lourd mais Gal­li­mard a su, en l’occurrence, trou­ver le moyen de le ren­dre par­ti­c­ulière­ment digeste. 

Benoît Peeters, biographe amical

Benoit Peeters

Scé­nar­iste des Cités obscures, romanci­er, théoricien, essay­iste, spé­cial­iste recon­nu de l’univers d’Hergé et de Tintin, con­seiller édi­to­r­i­al (Cast­er­man), édi­teur (Impres­sions nou­velles), Benoît Peeters est aus­si biographe. De Paul Valéry, Hergé, Jacques Der­ri­da. Au-delà de ses tal­ents lit­téraires, on recon­naît Benoît Peeters à son tem­péra­ment : il a le goût du rap­port à l’autre, de la curiosité, de la col­lab­o­ra­tion. Il aime l’altérité, et ce, dans tous ses métiers du livre.

Quel était votre pro­jet, quand vous avez écrit, au milieu des années 1970, Omnibus[3] ?

J’ai été assez tôt un lecteur de biogra­phie, surtout de pein­tres. Enfant, j’ai lu trois livres de Hen­ri Per­ru­chot pub­liés en poche : La vie pas­sion­née de Van Gogh, La vie pas­sion­née de Cézanne et La vie pas­sion­née de Gau­guin. Ils m’ont aidé à entr­er dans l’œuvre de ces pein­tres. Ce sont des biogra­phies roman­tiques. Quand j’étais étu­di­ant, la biogra­phie était un genre mal porté, décon­sid­éré intel­lectuelle­ment, mais je con­tin­u­ais à en lire tout de même. En même temps, j’avais un goût  pour le nou­veau roman, la nou­velle cri­tique, Barthes, Genette, Ricar­dou…, qui étaient dans l’anti-biographie typ­ique. Omnibus porte un peu les deux choses, c’est une biogra­phie imag­i­naire de Claude Simon et en même temps une par­o­die de biogra­phie – par­o­die de sou­venirs lit­téraires, par­fois un peu grotesques, de ceux qui ont con­nu le grand homme, le grand écrivain, qui col­por­tent des légen­des, qui se gran­dis­sent eux-mêmes à coup de sou­venirs. Omnibus est très nour­ri d’informations, y com­pris d’informations biographiques qu’il était très dif­fi­cile d’obtenir à l’époque car Claude Simon se pro­tégeait beau­coup. Per­son­ne n’a sem­blé choqué à l’époque dans mon entourage, ni Jérôme Lin­don, ni Robbe-Gril­let, pour eux la dimen­sion par­o­dique l’emportait.

Qu’est-ce qui con­tin­u­ait à vous attir­er, à cette époque, dans le genre biographique ?

J’avais à la fois la pas­sion de l’écriture, de la moder­nité, de la remise en ques­tion des tra­di­tions lit­téraires mais en même temps je con­tin­u­ais à lire des romans, des biogra­phies, des formes très nar­ra­tives. J’étais aus­si très curieux de détails biographiques à pro­pos des gens que je côtoy­ais. Je me sou­viens de la pre­mière fois où j’ai ren­con­tré Jacques Der­ri­da, je ne me posais pas directe­ment la ques­tion de façon biographique mais j’avais déjà des curiosités sur les per­son­nes qu’il avait con­nues, les événe­ments qu’il avait tra­ver­sés, ce qui n’était pas si répan­du dans notre milieu. Cer­tains proches de Der­ri­da, même s’ils pou­vaient nour­rir une cer­taine curiosité ne se seraient pas aven­turés sur ce ter­rain. Puis je me suis pas­sion­né pour Hergé et j’ai voulu le ren­con­tr­er. La pre­mière inter­view que j’ai faite pour la revue Minu­it, même si elle porte davan­tage sur l’analyse de son œuvre con­tient des infor­ma­tions biographiques. Plus j’ai avancé, plus cette curiosité biographique s’est affir­mée et s’est revendiquée.

Com­ment racon­te-t-on la vie de quelqu’un qui, comme Hergé, pré­tend n’avoir pas eu de vie ?

J’ai la con­vic­tion que lorsqu’on applique un regard rap­proché, que l’on emploie une sorte de micro­scope, la notion de vie intéres­sante se déplace com­plète­ment. On se rend alors compte que des gens qui n’ont pas eu une vie voyageuse, aven­tureuse, risquée, qui n’ont pas été Joseph Kessel, Ernest Hem­ing­way ou Mar­i­lyn Mon­roe peu­vent, mal­gré tout, avoir une biogra­phie pas­sion­nante. Quelqu’un qui ne serait pas intéres­sant biographique­ment, ce serait par exem­ple quelqu’un lié à des choses trop évi­dentes, trop explicites, quelqu’un avec une vie trop publique, sans secrets. On pour­rait se deman­der ce qu’il y a à racon­ter d’Hergé, Valéry et Der­ri­da, penser que cela va être austère, une biogra­phie de per­son­nages qui ont passé leur vie à tra­vailler. Or non seule­ment j’ai fait le pari inverse, mais je pense que mes lecteurs m’y ont rejoint. Per­son­ne ne m’a dit de Der­ri­da, après avoir lu la biogra­phie : « Oh, finale­ment ce n’était qu’un prof de phi­lo, auteur de beau­coup de livres. » Non, on m’a plutôt dit : « C’est incroy­able tout ce qui s’est passé dans sa vie, être chas­sé de l’école à douze ans, avoir vécu la guerre ain­si, et l’Algérie, les déchire­ments, les con­flits intel­lectuels, Oui, c’est vrai­ment une vie, la vie de Der­ri­da. »

Ne touche-t-on pas là à l’une de vos thès­es sur la biogra­phie ?

Tout à fait. Comme l’œuvre crée la vie, ain­si que le sug­gère le titre de mon livre Hergé, fils de Tintin, le biographe crée la vie en tant que vie. En retrou­vant, sélec­tion­nant, trans­for­mant une myr­i­ade de micro-faits, une infinité de détails en réc­it, il engen­dre un objet qui s’appelle une vie. Je n’avais pas con­science de cela à vingt ans et je crois que beau­coup de lecteurs ne s’en ren­dent pas compte. Ils peu­vent dire par exem­ple : J’ai lu une vie de Balzac et croire qu’ils ont lu la vie de Balzac. En réal­ité, ils ont vrai­ment lu une vie de Balzac parce qu’elle a été assez large­ment créée par le biographe. C’est pour cela que l’on peut faire plusieurs biogra­phies de la même per­son­ne. Sur Hergé il y en a pléthore. On pour­rait imag­in­er un tra­vail métabi­ographique de quelqu’un qui lirait l’ensemble de ces biogra­phies et étudierait ce qui se des­sine à tra­vers leurs dif­férences.

Quelles seraient les ques­tions per­son­nelles ou obses­sion­nelles dont vous chercheriez les répons­es en tra­vail­lant sur la vie d’autres créa­teurs ?

La pre­mière ver­sion de ma biogra­phie de Paul Valéry[4] que j’ai écrite à la fin des années 1980 cor­re­spondait vrai­ment à une inter­ro­ga­tion sur ce que j’avais appelé « la vie d’écrivain ». Je m’interrogeais, notam­ment de façon éthique, sur ce qu’est une exis­tence d’écrivain, sur le silence, la pub­li­ca­tion, la com­mande, l’argent, le méti­er… En même temps, mal­gré ce par­ti pris ini­tial, dès lors que j’ai débuté mes recherch­es, je suis devenu un archiviste méthodique, minu­tieux, mu par un fan­tasme d’exhaustivité et très peu de par­tis pris affichés, explicites. Je ne fais pas de biogra­phie à thèse. Je cherche avant tout à faire revivre quelqu’un dans sa com­plex­ité. Je n’écris pas pour ou con­tre la per­son­ne ; plutôt pour, tout de même. Cela ne m’empêche pas d’écrire des choses néga­tives quand j’en trou­ve. Je ne cherche pas non plus à être pure­ment intel­lectuel, lit­téraire, ou orig­i­nal par rap­port aux approches antérieures. Je veux surtout col­lecter le plus de choses pos­si­bles, savoir tout ce que je peux savoir, puis ordon­ner le tout dans un réc­it aus­si intéres­sant que pos­si­ble. J’évite d’accabler les lecteurs de mes juge­ments, qui ne sont, en fait, que des opin­ions privées. Je donne les faits, je ne les escamote pas. A chaque lecteur, ensuite, en fonc­tion de sa pro­pre sen­si­bil­ité, d’en tir­er la morale, ou pas.

Le lec­torat d’Hergé ne recoupe pas néces­saire­ment celui de Der­ri­da. Est-ce que vous adaptez le réc­it en fonc­tion des lecteurs de la per­son­ne dont vous racon­tez la vie ?

Par cer­tains côtés, mes trois biogra­phies prin­ci­pales sont aus­si dif­fi­ciles ou aus­si lis­i­bles l’une que l’autre. L’approche d’Hergé est assez his­to­ri­enne, cri­tique et par moment essay­is­tique, alors que curieuse­ment l’approche de Valéry et de Der­ri­da est sou­vent plus nar­ra­tive, voire assez psy­chologique. Finale­ment quel que soit le sujet, le livre a un niveau de dif­fi­culté assez con­stant. Par exem­ple, je sup­pose que le lecteur d’Hergé con­naît bien son œuvre, je n’explique pas le con­tenu de chaque vol­ume de Tintin. Par con­tre, dans le cas des deux autres, je con­tex­tu­alise beau­coup, je rap­pelle des faits his­toriques, je situe les auteurs admirés ou détestés. C’est un rap­port tech­nique qui m’intéresse beau­coup, le rap­port de l’avant-plan et de l’arrière-plan. L’art du biographe tient beau­coup à la manière d’entrelacer ces niveaux. Le dosage est assez com­pliqué.

Quelle est la part d’invention, de fic­tion dans vos biogra­phies ?

Le tra­vail du biographe est un tra­vail de doc­u­men­ta­tion mais aus­si, dans une moin­dre mesure, d’imagination. J’instille aus­si de petits morceaux de mon vécu dans la façon dont j’aborde cer­taines ques­tions, celle de l’argent par exem­ple. Mais je ne romance jamais volon­taire­ment. Je ne crois pas que le car­ac­tère lit­téraire d’une biogra­phie vienne de l’introduction d’une part de fic­tion. L’art du biographe est dans sa manière de racon­ter. De faire enten­dre la voix du sujet en ne s’interdisant pas de faire enten­dre un peu la sienne notam­ment. Il doit maîtris­er l’art du réc­it, la façon d’aménager les faits, ne pas tout dire, ne pas trop anticiper.

Une fois le tra­vail, le livre ter­minés, quel est votre rap­port à vos biographiés ?

Je suis un biographe absol­u­ment fidèle. J’ai écrit sur des gens qui m’intéressaient depuis longtemps et qui con­tin­u­ent à m’intéresser. Je suis encore avide d’avoir des doc­u­ments, des infor­ma­tions sur eux dans l’idée que, peut-être, je pour­rais revoir le texte, l’améliorer, le com­pléter. Intel­lectuelle­ment, humaine­ment, je reste pas­sion­né. J’ai une empathie et une com­préhen­sion crois­santes pour les gens dont j’ai écrit la vie. Je prends rapi­de­ment à cœur ce qu’on dit d’eux. J’ai beau­coup de mal à enten­dre des rumeurs sur Hergé. Je réagis de manière affec­tive et par­fois un peu exces­sive. Si j’accepte tout à fait les cri­tiques, je n’accepte pas les accu­sa­tions infondées, les pro­pos malveil­lants, les médi­s­ances, les approx­i­ma­tions. En un sens, je suis un biographe ami­cal. Atten­tion, un ami peut par­fois être gêné par le com­porte­ment de l’autre, se brouiller avec lui. Mais se brouiller en ami, ce n’est pas la même chose que de se brouiller en enne­mi. On peut être en désac­cord vif sur une ques­tion, même sur des sujets graves, mais on garde une part de com­préhen­sion. Je com­prends qu’une vision plus sci­en­tifique de la biogra­phie rejette cette dimen­sion. Per­son­nelle­ment, je ne peux pas écrire sur quelqu’un qui me soit indif­férent. J’avais com­mencé une biogra­phie de Magritte que j’ai inter­rompue pour plusieurs raisons, entre autre parce que je ne me sen­tais pas en sym­pa­thie avec lui. Je n’avais pas envie de pass­er mes soirées avec lui. C’est une de mes lim­ites.

Michel Zumkir 

Bibliographie

  • Jacques De Deck­er :

Ibsen, Gal­li­mard, coll « Folio biogra­phies », n°11, 2006, 226 p.

Wag­n­er, Gal­li­mard, coll « Folio biogra­phies », n°70, 2010, 280 p.

  • Philippe Paquet :

Madame Chi­ang Kai-shek. Un siè­cle d’histoire de la Chine, Pré­face de Simon Leys, Gal­li­mard, coll. « La Suite des temps », 2010, 776 p.

Simon Leys, Nav­i­ga­teur entre les mon­des, Gal­li­mard, coll. « La Suite des temps », 2016, 672 p.

  • Benoît Peeters :

Hergé, fils de Tintin, nou­velle édi­tion 2016 (pre­mière édi­tion, 2002), Flam­mar­i­on, coll. « Grandes biogra­phies », 2016, 526 p.

Der­ri­da, Flam­mar­i­on, coll. « Grandes biogra­phies », 2010, 742 p.

Trois ans avec Der­ri­da. Les car­nets d’un biographe, Flam­mar­i­on, 2010, 248 p.

Paul Valéry. Une vie, Flam­mar­i­on, coll. « Champs », 2016, 396 p. Ce livre a d’abord paru, en 2014, sous le titre Valéry. Ten­ter de vivre, Flam­mar­i­on.


[1] « Folio biogra­phies » est une col­lec­tion « de textes inédits s’adressant à un large pub­lic curieux de décou­vrir le des­tin unique de grandes per­son­nal­ités » dix­it le dossier de presse. D’autres auteurs belges y ont œuvré : Jean-Bap­tiste Baron­ian (n°40 : Ver­laine et n°58 : Rim­baud), Daniel Sal­va­tore Schif­fer (n° 55 : Oscar Wilde et n° 121 : Lord Byron), Michel Draguet (n° 107 : Magritte), Ray­mond Trous­son (n°26 : Diderot et n° 85 : Rousseau).

[2] Prix de la Biogra­phie (His­toire) de l’A­cadémie française, Prix des Ambas­sadeurs, Grand Prix de la Biogra­phie poli­tique, Grand Prix bien­nal de la Biogra­phie du Cer­cle Gaulois, Prix de la Fon­da­tion cul­turelle fran­co-taïwanaise sous l’égide de l’A­cadémie des sci­ences morales et poli­tiques de l’In­sti­tut de France. Pour sa biogra­phie de Simon Leys, Philippe Paquet a reçu le Prix Académie (médaille de ver­meil) de l’Académie française et le Prix de la Fon­da­tion Mar­tine Aublet.

[3] Omnibus, Édi­tions de Minu­it, 1976. Une nou­velle édi­tion a paru aux Impres­sions nou­velles, aug­men­té d’une pré­face, en 2001.

[4] Paul Valéry. Une vie d’écrivain ?, Les impres­sions nou­velles, 1989.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 193 (2017)