Voyage au centre de Bruxelles, cet îlot sacrément mystérieux

Depuis l’indépendance de la Bel­gique, sa cap­i­tale sur­prend les écrivains. Chef-lieu de province pour cer­tains, ville refuge pour d’autres, terre d’asile, asile d’aliénés, pré­face aux charmes du pays, cité fan­tôme, mosaïque de quartiers, cock­tail d’idiomes et d’accents, Brux­elles sus­cite les réac­tions les plus divers­es auprès des auteurs qui la nar­rent. La per­plex­ité le dis­pute au dégoût, au sai­sisse­ment, au respect, à l’ironie ou à l’émerveillement… tout y passe. Le lieu sem­ble insai­siss­able, aus­si dif­fi­cile à por­trai­tur­er qu’un mod­èle remuant et entrap­erçu.

Victor Hugo

Vic­tor Hugo

À lire le foi­son­nement de textes qu’elle a inspirés, on se sent en présence d’une ville véri­ta­ble­ment étrange. Un choix s’imposait. Par­lons d’abord des pre­miers à pren­dre la plume pour ten­ter la gageure. Ce furent les vis­i­teurs étrangers. Et pour cause. Quand le coup d’État de Napoléon III survint en 1851, près de huit cents intel­lectuels et écrivains français, Vic­tor Hugo en tête, trou­vèrent refuge en Bel­gique, et prin­ci­pale­ment à Brux­elles, le pays avait vingt ans et ne pos­sé­dait pas encore sa pro­pre lit­téra­ture. C’était sans doute l’âge req­uis pour prof­iter de ces répéti­teurs inat­ten­dus et entamer une for­ma­tion sous leur férule. Longtemps les antholo­gies lit­téraires portèrent d’ailleurs le titre de Mod­èles français. Camille Lemon­nier qui, avant de devenir le « maréchal des let­tres belges », con­nut cette péri­ode, l’évoquera d’une mémoire fidèle dans La Vie belge. « Ce fut en Bel­gique comme une petite France qui se mit à remuer les esprits. Les pro­scrits furent des éveilleurs. À pleines mains ils semèrent l’âme de chez eux[1]. » Et de citer en par­ti­c­uli­er l’orateur Ban­cel, qu’il allait écouter à l’université libre de Brux­elles pour forg­er son pro­pre style. Quant à l’écriture, celles des œuvres des grands auteurs français, il se sou­vien­dra avec délice d’avoir pu les décou­vrir en édi­tion pirate – déjà ! – dans sa ville où la con­tre­façon employa un temps près de trois mille typographes. Si cela per­mit aux étu­di­ants belges impé­cu­nieux de con­naître la lit­téra­ture, c’était moins du goût des auteurs. Balzac, pour ne citer que lui, appré­ci­ait mod­éré­ment que ses livres ven­dus 7,5 francs à Paris fussent disponibles ici pour 75 cen­times.

Copie conforme

Cette pra­tique, de notoriété publique, inspi­ra d’ailleurs à Vic­tor Hugo un petit por­trait en miroir de la ville. « Au demeu­rant, Brux­elles est bien la ville de la con­tre­façon. Il y a des gamins comme à Paris ; le fron­ton grec de sa Cham­bre des États ressem­ble au fron­ton grec de notre Cham­bre des députés ; le ruban ama­rante de Léopold est une con­tre­façon de la légion d’honneur ; les deux tours car­rées de Sainte-Gud­ule, belles par ailleurs, ont un faux air de Notre-Dame. Enfin, par un curieux hasard, la petite riv­ière qui passe à Brux­elles ne s’appelle pas tout à fait la Seine, mais la Senne[2]. » Par­ti de Paris pré­cipi­ta­m­ment où il craig­nait le pire après le coup d’État, il débar­que à Brux­elles avec presque pour seul bagage son passe­port… au nom de Lan­vin, imprimeur.

Un ami bien­veil­lant lui avait prêté le sien. Si les autorités belges ten­tent de canalis­er un tant soit peu ce débar­que­ment soudain et com­pro­met­tant, elles font bon accueil aux réfugiés et spé­ciale­ment à l’écrivain célèbre, qui logera bien­tôt à la Grand-Place. Il fait à ce point l’objet de soins jaloux et de pro­tec­tion au cas où le nou­veau régime atten­terait à sa lib­erté que le bourgmestre se sent tenu de le ras­sur­er en ces ter­mes : « Au moin­dre péril, criez ; nous sommes en face, à l’Hôtel de Ville ! » S’il peut écrire à sa guise son pam­phlet Napoléon-le-Petit, il lui est cepen­dant glis­sé qu’il serait préférable si pos­si­ble de le pub­li­er ailleurs. Ne souhai­tant pas embar­rass­er son juvénile pays d’accueil ni plac­er les autres pro­scrits en dan­ger, il acqui­escera. L’endroit lui con­vient d’ailleurs pour écrire et, très vite, la ville le séduit. Il s’attendrit, comme rarement. « Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gou­verne un peu la ville. Vrai, tous ces Belges sont char­mants. Ils dis­ent qu’ils détes­tent les Français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons Belges[3]. » Dès lors, précé­dant beau­coup d’autres de ses com­pa­tri­otes, pour se situer, il ira chercher des références dans la pein­ture fla­mande, comme si les rues rece­laient des tableaux vivants issus de cette école. « Le mar­di gras est ici très folâtre et assez farce. De ma fenêtre sur la Grande Place, je voy­ais le cen­tre des mas­ca­rades. Ma vit­re était une stalle. Les Fla­mands ont l’air endor­mi toute l’année, le mar­di gras la gaîté les prend et les rend fous. Ils sont alors très drôles. Ils se met­tent à cinq dans la même blouse avec des cha­peaux énormes et dansent comme cela. Ils se bar­bouil­lent, ils s’enfarinent, ils se noir­cis­sent, ils se rougis­sent, ils se jau­nis­sent, ils sont à crev­er de rire. J’avais hier ma Grande Place rem­plie de Téniers et de Cal­lots. Et puis des trompes assour­dis­santes toute la nuit. De ma croisée, je lisais cette affiche : “Société des Croc­o­diles. Dernier grand bal”[4]. »

Au pays du rêve

Gérard de Nerval

Gérard de Ner­val

Une quin­zaine d’années plus tôt, Gérard de Ner­val avait déjà été man­daté par le min­istère de l’Intérieur français afin d’enquêter sur la pra­tique de la con­tre­façon. On ignore à quel point le poète prit cette tâche à cœur ni où aboutirent pareilles recherch­es mais il s’avère que son séjour lui aura procuré le motif de splen­dides envolées lyriques. « Imag­inez au cen­tre du pays le plus plat de la terre, une ville qui n’est que mon­tagnes : mon­tagne de la Cour, mon­tagne du Parc, mon­tagne des Larmes, mon­tagne aux Herbes potagères, etc. On y éreinte les chevaux ou les chiens pour une course de dix min­utes ; tout flâneur y devient pous­sif ; des rues embrouil­lées au point de pass­er les unes sous les autres ; des quartiers plongés dans les abîmes, tan­dis que d’autres se couron­nent de toits neigeux comme les Alpes, le tout offrant du reste un beau spec­ta­cle, tant d’en haut que d’en bas. On y ren­con­tre dans la rue Royale, une vaste trouée d’où l’on peut voir, à vol d’oiseau, le reste de Brux­elles mieux qu’on ne voit Paris du haut de Notre-Dame. Les couch­ers de soleil y sont d’un effet prodigieux. Sainte Gud­ule s’avance à gauche sur sa mon­tagne escarpée comme une femme age­nouil­lée au bord de la mer et qui lève les bras vers Dieu ; plus loin au sein des flots tour­men­tés que fig­urent les toits, le bâti­ment de l’hôtel de ville élève son mât gigan­tesque ; ensuite vient un amas con­fus de toits en escaliers, de clochers, de tours, de dômes… Voilà Brux­elles[5] ! » Cette vision hal­lu­cinée prend sans doute sa source dans une émo­tion lyrique. L’auteur d’Aurélia, chroniqueur dra­ma­tique, par ailleurs, était venu à La Mon­naie écouter Jen­ny Colon, sa sopra­no de prédilec­tion. Il tenait aus­si à apercevoir deux autres dames chères à son cœur, la pianiste Marie Pleyel et rien moins que Louise-Marie, pre­mière reine des Belges. Cette propen­sion à la vénéra­tion et au fan­tas­tique explique peut-être son sui­cide au coin des rues de la Lanterne et de la Grande Tuerie, sur­venu en 1855, cinq jours après l’incendie qui devait rav­ager l’Opéra. Le ton était don­né. Et pour­tant, un voy­age précé­dent s’était présen­té sous un jour net­te­ment plus prime­sauti­er. Sous pré­texte d’écrire en duo les Con­fes­sions de deux gen­til­shommes périgour­dins, Théophile Gau­ti­er et lui se rendirent en Bel­gique. L’avance de ce roman, jamais écrit, finança une quête très par­ti­c­ulière. Les deux hommes par­taient à la recherche de belles blondes plan­tureuses échap­pées des tableaux de Rubens. La fuite de celles-ci devait être très pré­cip­itée car ils ne purent en apercevoir. Bien plus tard, Théophile Gau­ti­er reprit l’ébauche de ces Con­fes­sions pour écrire son fameux Cap­i­taine Fra­casse. Il est frap­pant de con­stater en lisant Zigza­gs, où ce dernier évoque ce voy­age, com­bi­en les deux com­pères ont perçu dif­férem­ment la ville. « Après avoir tra­ver­sé une infinité de rues bor­dées de maisons avec des toits en escaliers, nous débouchâmes tout à coup sur la place de l’Hôtel de Ville (sic) ; c’est la plus vive sur­prise que j’ai éprou­vée de tout mon voy­age. Il me sem­bla que j’entrais dans une autre époque et que le fan­tôme du Moyen Âge se dres­sait subite­ment devant moi ; je croy­ais que de pareils effets n’existaient plus qu’au Dio­ra­ma ou dans les gravures anglais­es.”

« Qu’on se fig­ure une grande place dont tout un côté est occupé par l’Hôtel de Ville, un édi­fice mirac­uleux avec un rang d’arcades comme le palais ducal à Venise, ses clo­chetons entourés de petits bal­cons à ram­pes découpées, un grand toit rem­pli de lucarnes his­toriées, et puis un bef­froi de la hau­teur et de la témérité la plus auda­cieuse, tail­ladé à jour, si frêle que le vent sem­ble l’incliner et tout en haut, un archange doré, les ailes ouvertes et l’épée à la main[6]. »

L’hôte d’un Grand Miroir

Le con­traste atteint son comble, s’agissant de Charles Baude­laire. Au départ, le poète n’avait nulle inten­tion d’écrire sur la ville quand il y fit son entrée le 24 avril 1864. Deux motifs pré­cis l’y avaient attiré. Désir­ant ren­flouer ses finances, il comp­tait à cette fin sur un cycle de con­férences lit­téraires por­tant notam­ment sur Eugène Delacroix et Théophile Gau­ti­er. Par­ti débor­dant d’optimisme, con­fi­ant dans cette ville pleine de promess­es, l’auteur des Fleurs du mal dut bien­tôt déchanter. Les fusées de son esprit et le ton incisif de ses pro­pos eurent tôt fait de vider les salles plus vite qu’elles ne s’étaient rem­plies. L’autre motif prove­nait de la nou­velle selon laque­lle Vic­tor Hugo venait de recevoir une avance con­sid­érable pour l’écriture des Mis­érables. Aux dires de cer­tains, l’éditeur belge Lacroix lui aurait remis la somme de deux cent mille francs. D’autres, l’œil com­plice, avisés des tar­ifs en vigueur à Paris, s’avançaient jusqu’à trois cents. Baude­laire brûlait de ren­con­tr­er cet oiseau rare. Mal­heureuse­ment, l’envergure de cet alba­tros de l’édition l’empêcha de marcher jusqu’à lui. Dépité, il se mit à errer dans ce par­adis devenu arti­fi­ciel à ses yeux et qu’il prit en grippe. Et les huit allers et retours effec­tués chaque jour d’un bout à l’autre des galeries Saint-Hubert, soit 2000 pas, en guise de foot­ing avant la let­tre, ne suf­firent pas à préserv­er sa san­té men­tale. La mélan­col­ie l’envahit, bien­tôt accom­pa­g­née d’une acri­monie crois­sante. Tous ses mal­heurs furent portés au compte de cette ville hor­ri­ble et de ses habi­tants aus­si incultes que laids. « Chaque ville a une odeur. (…) Brux­elles sent le savon noir. Les cham­bres d’hôtel sen­tent le savon noir. Les lits sen­tent le savon noir. On lave les façades et les trot­toirs, même quand il pleut à flots. Manie nationale…”

« Fadeur générale de la vie. Cig­a­res, légumes, fleurs, fruits, cui­sine, yeux, cheveux, tout est fade, tout est triste, insipi­de, endor­mi. La phy­s­ionomie humaine vague, som­bre, endormie. Le vis­age belge ou plutôt brux­el­lois, est obscur, informe, bla­fard ou vineux, bizarre con­struc­tion de mâchoires, stu­pid­ité menaçante. La démarche du Belge est lourde. Ils marchent en regar­dant sans cesse der­rière eux, et se cog­nent sans cesse[7]. »

Bruxelles, porte d’or de la Belgique

Une dizaine d’années plus tard, l’écrivain et pein­tre français Eugène Fro­mentin vint à son tour vis­iter la Bel­gique, attiré par la pein­ture fla­mande bien exposée dans le nou­veau musée des Beaux-arts qu’il présen­tera dans son livre, Les Maîtres d’autrefois. C’est peu dire qu’entre ces deux cri­tiques d’art, Baude­laire et lui, le juge­ment dif­fère. « La Bel­gique est un livre d’art mag­nifique dont, heureuse­ment pour la gloire provin­ciale, les chapitres sont un peu partout, mais dont la pré­face est à Brux­elles et n’est qu’à Brux­elles. À toute per­son­ne qui serait ten­tée de sauter la pré­face pour courir au livre, je dirais qu’elle a tort, qu’elle ouvre le livre trop tôt et qu’elle le lira mal.” 

“Cette pré­face est fort belle en soi ; elle est en out­re un doc­u­ment que rien ne sup­plée ; elle aver­tit de ce qu’on doit voir, pré­pare à tout, fait tout devin­er, tout com­pren­dre; elle met de l’ordre au sein de cette con­fu­sion de noms pro­pres et d’ouvrages qui s’embrouillent dans la mul­ti­tude de chapelles, où le hasard les a dis­séminés et se classent ici sans équiv­oque, grâce au tact par­fait qui les a réu­nis et cat­a­logués. » Et d’ajouter, avec non moins de tact : « En Bel­gique, il pleut, sans méchanceté[8]. » Si Baude­laire ne con­nut pas avec le pub­lic brux­el­lois la ren­con­tre espérée, il en fit en revanche une autre tout à fait inat­ten­due. Un jour, au tour­nant de la rue Raven­stein qu’il gravis­sait, déboula en sens inverse un jeune homme plein d’entrain qui, d’un pas pressé, man­qua de le ren­vers­er. D’un mot choisi, il tança l’insolent d’un sonore « Clampin ! » tan­dis qu’à ses côtés le pein­tre Vogels voulait le cor­riger de sa badine. Baude­laire ne sut jamais qu’en cet instant pré­cis deux lit­téra­tures, la française et la belge, s’étaient croisées par l’entremise d’un jeune homme en marche vers la recon­nais­sance dénom­mé Camille Lemon­nier. C’est prin­ci­pale­ment à sa venue, en effet, ou plutôt à sa suite, qu’apparaîtront des auteurs belges comme la Jeune Bel­gique com­mençant à s’exprimer de leur pro­pre voix. Or cette voix se cherchera longtemps. En ces temps-là, le nou­veau prosa­teur belge ne se sent pas encore à l’aise dans le français académique, demeu­rant une langue apprise. Elle n’est ni celle de son édu­ca­tion ni celle pra­tiquée dans la rue. Camille Lemon­nier, lui-même, qui, par l’écriture d’Un mâle, fera plus tard l’admiration de Zola, d’Huysmans et, in extrem­is, celle de Flaubert, a con­fié avec humil­ité et drô­lerie ce manque de con­fi­ance. « La Bel­gique vivait aus­si sur quelques cen­taines de mots que l’emploi d’une dou­ble langue fla­mande et française finis­sait par mix­tur­er au point d’en faire une sorte de patois hybride et tor­turé. Faut-il le dire ? Même aujourd’hui [1913], après l’effort con­tinu de l’initiation, l’écrivain n’est pas tou­jours assuré de par­ler un français où l’appropriation exacte des mots soit observée. Le sens des voca­bles, leur con­ve­nance par rap­port au dis­cours, la valeur d’attribution sans laque­lle une langue n’est qu’un jar­gon nous man­quent au même titre que le goût, qui n’est, lui aus­si, que le sens des con­ve­nances par rap­port au sujet traité, à ses pro­por­tions et à ses modes d’expression. Je sais bien, nous avons autre chose ; mais avec un génie riche et imagé, nous n’en sommes pas moins sou­vent lourds, sur­chargés et dif­fus. Notre style est laborieux et tient d’un ouvrage d’art com­pliqué où, avec des marteaux à chau­dron­ner des loco­mo­tives, on ajusterait de petites orfèvreries[9]. »

Feuilletons littéraires

Si, dès 1851, les écrivains pro­scrits comme Hugo ou réfugiés comme Dumas, fuyant ses créanciers, étaient con­nus des habi­tants, ce n’était pas par la lec­ture de leurs œuvres, fussent-elles de con­tre­bande. Une grande par­tie de la pop­u­la­tion, non sco­lar­isée, demeu­rait anal­phabète. La décou­verte des Trois Mous­que­taires se fai­sait alors par les spec­ta­cles de mar­i­on­nettes. Et Brux­elles regorgeait de ces théâtres où le mon­treur, illet­tré lui aus­si, recourait à un ami plus instru­it pour lui racon­ter le roman. L’œuvre se trou­vait ensuite découpée à la manière d’un feuil­leton dont les innom­brables épisodes cor­re­spondaient à autant de soirées. Pour les œuvres de grande ampleur, les spec­ta­teurs absents s’adressaient aux voisins ou à leurs proches pour se tenir à jour. Les séries télévisées inter­minables n’ont donc rien inven­té. Quant au texte, l’usage était d’adapter libre­ment la let­tre au prof­it de l’esprit. Out­re les péripéties inédites et l’apparition sur scène de per­son­nages sor­tis d’une autre pièce par la facétie d’un assis­tant, cette licence por­tait essen­tielle­ment sur l’usage de la langue. Dumas par­ve­nait donc aux autochtones par le fil­tre d’un mon­treur, con­tant de mémoire dans le plus tru­cu­lent par­lé brux­el­lois. Ceci explique, au tra­vers d’œuvres comme la saga de La famille Kaeke­broeck, de Léopold Courou­ble, ou surtout du Mariage de Mlle Beule­mans, la con­fronta­tion de per­son­nages par­lant soit le français soit le brux­el­lois. On com­prend mieux aus­si que les auteurs qui, les yeux éblouis, assistèrent dans l’enfance à ces spec­ta­cles, aient choisi d’écrire pour les mar­i­on­nettes. Par­mi ceux-ci fig­urent cer­tains des plus grands comme Mau­rice Maeter­linck et, bien sûr, Michel de Ghelderode. Il ne reniera jamais cette pas­sion. « Qui n’a pas con­nu les Toone d’autrefois (…) n’a pas le droit de par­ler des Marolles et du génie pop­u­laire. Ces Marol­liens de haute race vous anéan­tis­saient tous les Beule­mans par­o­diques et pseu­do-brux­el­lois en trois répliques d’acier et vous créaient une langue poé­tique à leur usage, d’avant Jar­ry et le Dadaïsme, d’avant tous les sno­bismes folk­loriques, sur­réal­isme et pop­ulisme de con­tre­bande.”


Lire aus­si : L’in­ven­tion du marol­lien lit­téraire  (Paul Aron, C.I. n° 186, 2015)


« Étant don­né, d’autre part, que ces Marol­liens vous par­lent un français que Mon­sieur de Riche­lieu n’eût pas trou­vé mau­vais dans l’Illustre Mai­son qu’il créa pour intern­er les écrivains de son siè­cle. Mais j’en dis trop : c’est que j’ai la foi. Écœuré du théâtre, dégoûté des cabots pré­ten­tieux et hargneux, je reviens à Toone, comme à mes enfances, retrou­ver la pureté[10]. »

Bruxelles, roman sans fleuve

Si les pro­scrits français avaient élu domi­cile à la Tav­erne royale (l’actuel Arca­di) sise à l’extrémité des galeries Saint-Hubert, les nou­velles recrues de la Jeune Bel­gique avaient sym­bol­ique­ment repris cette place avec leur devise « Soyons nous ! ». Plus tard, en 1937, un peu en con­tre­bas de la même rue, dans une impasse, celle des Cadeaux, qu’une porte referme la nuit, se for­ma un aréopage, le Groupe du lun­di. Il comp­tait par­mi ses vingt mem­bres les meilleures plumes, à savoir Mar­cel Thiry, Charles Plis­nier, Robert Poulet, Marie Gev­ers, Michel de Ghelderode, Franz Hel­lens, entre autres. En six pages, leur man­i­feste déclarait inepte le région­al­isme et entendait faire par­tie pleine et entière de la lit­téra­ture française. Les mem­bres s’engageaient à être présents à chaque séance et à ne pas dire de mal de leurs con­frères. Cette asso­ci­a­tion aux nobles ambi­tions si l’en est eut pour effet, comme dom­mage col­latéral, en ce qui con­cerne Brux­elles, de devoir voy­ager incog­ni­to. Afin d’être pub­lié en France, il ne fal­lait plus la présen­ter que sous voile, « la ville de B. », « Cette étrange cité »,… Il en résul­ta un phénomène inso­lite. Au tra­vers de la lit­téra­ture de cette époque, Brux­elles s’enveloppa d’un suaire et se pro­fi­la en fan­tôme. Brux­elles, durant cinquante ans, devint l’équivalent de la sil­hou­ette d’Hitchcock dans ses pro­pres films. C’est peut-être à la suite des inter­ro­ga­tions sur la bel­gi­tude au début des années 80 (mais il faudrait plusieurs thès­es sur la ques­tion) que les écrivains belges ont abor­dé Brux­elles avec leur pro­pre sen­si­bil­ité. Par­mi les auteurs belges con­tem­po­rains, j’en ai choisi trois dont le point com­mun est de par­ler de Brux­elles à tra­vers un fil­tre. L’énigme resterait-elle entière ? Xavier Han­otte a eu l’audace d’écrire un roman, pub­lié en France, où, dans un bureau de la police judi­ci­aire, se mélan­gent tous les idiomes de notre roy­aume. Avec sous-titres en prime. Il y promène même ses per­son­nages dans cette impasse des Cadeaux, celle des Lundistes. Offici­er de police, Barthéle­my Dussert, dévoyé de l’écriture, est un tra­duc­teur dans l’âme. Mais, par-dessus tout, il n’admettra jamais de pass­er pour un Brux­el­lois. C’est un Wal­lon bon teint, voire un Bra­bançon, comme dis­ait Jean Muno. Et, faisant son marché, il choisira son pro­pre cen­tre de Brux­elles. Cha­cun a le sien. « Presque en courant je m’engouffrai sous les ver­rières du Pas­sage du Nord puis tra­ver­sai la rue Neuve. Lorsque je péné­trai enfin dans le quadri­latère néo-clas­sique de la place des Mar­tyrs, l’animation des grandes artères toutes proches s’éteignit aus­sitôt. Je res­pi­rai. Fouler les pavés de cette place, c’était en quelque sorte tra­vers­er le miroir et, au cœur même de la ville, en décou­vrir chaque fois l’axe secret, autour duquel tour­nait sa vraie vie, silen­cieuse et feu­trée. En défini­tive, il y avait plus de réal­ité dans le silence solid­i­fié de ce lieu que dans toutes les rues bruyantes, grouil­lantes et défig­urées d’un Brux­elles où le long règne des pro­mo­teurs immo­biliers s’était traduit par plus de vides que de pleins. Et s’il fal­lait trou­ver un sens à cette ville, c’était bien ici, dans cette arène sévère qu’une récente restau­ra­tion n’avait su met­tre au pas, plutôt que dans une Grand-Place dis­sim­u­lant mal sous les ors sa nature racoleuse de baraque foraine et de piège à touristes[11]. » Terre d’asile narre les dif­fi­cultés d’un émi­gré chilien, vic­time du coup d’État de Pinochet, à s’adapter à la men­tal­ité belge et par­ti­c­ulière­ment brux­el­loise. Ce roman de Pierre Mertens pré­fig­ure Les éblouisse­ments où il suit pas à pas les erre­ments du poète expres­sion­niste alle­mand Got­tfried Benn dans les rues de Brux­elles. Là aus­si, c’est à tra­vers un tiers que s’exprime cette inter­ro­ga­tion sur la ville. Il existe des villes secrètes. Brux­elles sem­ble avoir un secret. Com­ment vivre sur un îlot sans jamais apercevoir la mer, un fleuve ou même une riv­ière ? « Quelle autre cap­i­tale a sup­primé sa riv­ière? Les Brux­el­lois n’ont jamais fait le deuil de la Senne. Ils ont le sen­ti­ment de se trou­ver nulle part. La ville fut tirée de son rêve d’être un port. Il n’y a plus que le spec­tre d’un fleuve qui erre entre les façades ravalées, et se cogne à des éclus­es imag­i­naires. Mais qu’une ville ait été baignée par les eaux, qu’elle ait fail­li lier son des­tin à l’océan, elle ne l’oubliera plus. Ses égouts réveil­lent à tout moment une douleur fan­toma­le telle qu’en éprou­vent les amputés. Celui qui marche sur le cours enfoui d’une riv­ière ne sait pas pourquoi, soudain, ses jambes s’alourdissent, ni quels poi­sons l’entraînent dans une songerie qui ne lui appar­tient pas, ou lui restituent une mémoire qui n’est pas la sienne : il se rap­pelle alors que, jadis, la mer a défer­lé ici et qu’au fond des car­rières de sable qui cein­turent la ville les enfants qui jouent à la guerre trou­vent encore des coquil­lages fos­siles et des dents de requins[12]. » Le per­son­nage de François Emmanuel dans Le sen­ti­ment du fleuve est peut-être, dans cette quête, sur le point de brûler. Débar­quant à Brux­elles, il con­state d’emblée que les habi­tants par­lent sa langue mais avec un autre accent. Héri­ti­er d’un oncle dont il ne sait rien, il décide d’occuper sa mai­son, dormir dans son lit, chauss­er ses pan­tou­fles, réen­gager sa femme d’ouvrage, bref, se gliss­er dans sa vie. Mais il igno­rait encore que son oncle était un tiroir à secrets à l’image de la ville. « Four­rés en pagaille dans le sec­ond tiroir de son bureau, les vieux plans de la ville actuelle ren­fer­maient peut-être un secret ana­logue. Sou­vent ils étaient sil­lon­nés par un trait à l’encre noire qui sin­u­ait de rue en rue pour com­pos­er des lignes d’erres embrouil­lées et vague­ment cir­cu­laires. Par­fois il avait tracé en surim­pres­sion des rues, le cours d’eau et ses afflu­ents, et entouré d’un trait cer­tains noms mar­itimes (rue de la Grande Île, rue du Chien Marin, quai aux Pier­res de Taille) comme pour soulign­er que la ville avait été autre­fois un port de mer. En com­para­nt, en super­posant les itinéraires grif­fon­nés, je retrou­vais par­fois des frag­ments de tra­jec­toires iden­tiques et surtout des croix, comme rageuse­ment tracées, autour desquelles il sem­blait rôder. Une des croix n’était pas très éloignée de chez moi, à peine quelques rues, il y avait un léger ver­tige à penser que je pou­vais me diriger vers cet endroit et à par­tir de là descen­dre, qui sait, d’indice en indice vers le cen­tre de l’énigme[13]. »

Yvan Dusausoit

[1] Camille Lemon­nier, La Vie belge, Paris, Fasquelle, 1905, p. 76.
[2] Vic­tor Hugo.
[3] Vic­tor Hugo, Let­tre à Adèle, 26 févri­er 1852.
[4] Idem.
[5] Gérard de Ner­val, Sou­venirs d’Allemagne.
[6] Théophile Gau­ti­er, Zigza­gs.
[7] Charles Baude­laire, La Bel­gique désha­bil­lée.
[8] Eugène Fro­mentin, Les Maîtres d’autrefois, Paris, Librairie Floucq, 1941.
[9] Camille Lemon­nier, Une vie d’écrivain, Brux­elles, Labor, 1945, pp. 55–56.
[10] Michel de Ghelderode, «Toone Rex Marol­lo­rum », in Brochure com­mé­mora­tive des 50 ans d’activité de Toone IV.
[11] Xavier Han­otte, Manière noire, Paris, Bel­fond, 1995, p. 30.
[12] Pierre Mertens, Les éblouisse­ments, Paris, Seuil, 1987.
[13] François Emmanuel, Le sen­ti­ment du fleuve, Paris, Stock, 2003, p. 117.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n° 170 (2012)