À la santé de Mlle Beulemans

Frantz FONSON et Fer­nand WICHELER, Le Mariage de Mlle Beule­mans, Brux­elles, Impres­sions Nou­velles, coll. « Espace Nord », 2015, 233 p., 8,5 € / epub : 5,99 €

le mariage de mademoiselle beulemansVotre servi­teur recon­naît s’être trou­vé légère­ment embar­rassé lorsqu’on lui a demandé de noir­cir deux ou trois feuil­lets sur Le Mariage de Mlle Beule­mans. La col­lec­tion Espace Nord réédi­tait la pièce de Fon­son et Wichel­er et l’on devait bien en dire quelques mots. Mais Mlle Beule­mans n’avait-elle pas déjà fait couler assez d’en­cre ? Et com­ment ne pas éprou­ver une cer­taine méfi­ance envers cette his­to­ri­ette fleu­rant bon la naph­taline et les valeurs bour­geois­es, qui comme une vul­gaire ker­messe de vil­lage se ter­mi­nait sur les cuiv­res lour­dauds et empâtés de la Bra­bançonne ? Il fal­lait donc com­mencer par relire le texte. Et puis, quelque peu sur­pris, con­trar­ié même, se deman­der d’où Mlle Beule­mans – à un âge aus­si avancé – con­tin­u­ait à tir­er sa fraîcheur indé­ni­able.

Tout le monde con­naît Le Mariage de Mlle Beule­mans : la pièce est imman­quable­ment dif­fusée par les chaînes de télévi­sion nationales au moment des fêtes de fin d’an­née. Mlle Beule­mans est un peu à la Bel­gique ce que La Chauve-Souris est aux pays de langue alle­mande : le mar­ronnier de la scène théâ­trale, la preuve annuelle que cul­ture et diver­tisse­ment peu­vent occa­sion­nelle­ment se ren­con­tr­er pour le plaisir de tous, jusqu’aux moins théâtreux d’en­tre nous. Mlle Beule­mans est donc devenu un clas­sique, dans le sens le plus incon­testable du terme, c’est-à-dire une œuvre qui a su tra­vers­er le temps sans jamais en subir les out­rages. Mais d’où vient l’é­ton­nante longévité de la jeune fille ? L’in­trigue ? Une his­to­ri­ette certes plaisante et rehaussée de bur­lesque, mais sans grand intérêt nar­ratif. La forme ? Un vaude­ville des plus banals. Alors ? Com­ment une petite farce grif­fon­née il y a cent-dix ans pour bouch­er le trou d’une sai­son est-elle dev­enue l’un des plus grands suc­cès du réper­toire théâ­tral belge ?

Rap­pel des faits. Mars 1910, Frantz Fon­son, directeur de la salle de théâtre l’Olympia à Brux­elles, se trou­ve dans une fâcheuse sit­u­a­tion : une troupe parisi­enne pro­gram­mée ce mois-là vient de se désis­ter sans crier gare. Pris de court, il décide de faire appel à son ami le jour­nal­iste Fer­nand Wichel­er pour com­pos­er une petite comédie “bouche-trou” des­tinée rem­plac­er la pièce annulée. Quelques jours de tra­vail acharné plus tard (et prob­a­ble­ment aus­si quelques gueuzes et autres lam­bics pour se refroidir les méninges en fin de journée), Le Mariage de Mlle Beule­mans est prêt à être mon­té dans la hâte. La suite est notoire : suc­cès nation­al, inter­na­tion­al, plané­taire même ! Après une série de représen­ta­tions tri­om­phales à Brux­elles, la pièce est pro­duite à Paris – où elle sera jouée plus de trois cent fois –, puis traduite et adap­tée dans qua­torze langues. C’est ain­si que Beule­mans se retrou­ve négo­ciant en vins et en bières au pays de Galles ou marc­hand de riz au Japon.

Mais qui est donc cette Mlle Beule­mans qui déchaîne les foules ? L’his­toire : Albert Delpierre, jeune Parisien élé­gant, est envoyé par son père chez le brasseur Beule­mans pour « appren­dre le com­merce en Bel­gique » (tiens, un sta­giaire, déjà !). Beule­mans, con­trar­ié par son échec à l’élec­tion pour la prési­dence d’hon­neur du Comité des brasseurs, ne mon­tre aucune sym­pa­thie envers le jeune homme, qu’il accuse de tou­jours « faire des embar­ras ». Albert tombe mal­gré tout amoureux de Suzanne, la fille de Beule­mans, mal­heureuse­ment déjà fiancée à Séraphin Meule­meester, le fils d’un brasseur con­cur­rent. Le mariage pour­rait être une aubaine pour les deux familles, mais Suzanne apprend par la bonne que Séraphin est le père d’un enfant illégitime. N’é­coutant que son bon cœur, Suzanne con­va­inc alors Séraphin de rompre leurs fiançailles et d’épouser la mère de l’en­fant. Peu de temps après, le Comité procède à une nou­velle élec­tion. Beule­mans se présente à nou­veau et décou­vre que Meule­meester Père sera son rival prin­ci­pal. Le scrutin prend donc une tour­nure per­son­nelle. Dans l’ef­fer­ves­cence des événe­ments, Suzanne et Albert s’avouent leur amour. Albert voudrait deman­der la main de Suzanne immé­di­ate­ment, mais celle-ci sol­licite aupar­a­vant un dernier ser­vice : il doit l’aider à faire élire son père à la prési­dence du Comité. Albert accepte et rassem­ble toutes ses con­nais­sances du « brus­se­leir » pour pronon­cer un dis­cours mémorable en faveur de Beule­mans. Beule­mans élu accorde la main de sa fille au jeune Parisien.

Une his­toire drôle et bien ficelée donc, mais qui ne jus­ti­fie pas un tel reten­tisse­ment. Com­ment alors com­pren­dre que l’œu­vre ait soulevé autant d’en­t­hou­si­asme jusqu’à aujour­d’hui ? C’est qu’il s’ag­it avant tout d’un suc­cès cul­turel et lin­guis­tique. Car Le Mariage de Mlle Beule­mans c’est un peu Bien­v­enue chez les Ch’tis avant l’heure. La pièce est en effet la pre­mière à oser con­fron­ter un par­ler dialec­tal (le « brus­se­leir », la langue du cœur) à une langue dom­i­nante (le français offi­ciel, celui d’Al­bert, qui insup­porte telle­ment Beule­mans). C’est ain­si que la plu­part des effets comiques reposent sur l’in­ca­pac­ité d’Al­bert (dit « le fran­squil­lon ») à se faire com­pren­dre et donc appréci­er des Brux­el­lois. Beule­mans Père reproche par exem­ple au Parisien de « pin­cer le français » ; il s’é­touffe presque en l’en­ten­dant utilis­er des mots comme « dex­térité » ou « ostracisme » – mots qu’il réu­tilis­era par la suite de manière fau­tive pour le plus grand plaisir du spec­ta­teur. Et la pièce de se ter­min­er en apothéose lan­gag­ière sur un tru­cu­lent dis­cours d’Al­bert, celui-ci ayant enfin appris à s’ex­primer en brux­el­lois (« à par­ler comme nous », pour repren­dre les mots de Suzanne).

Le Mariage de Mlle Beule­mans est donc la célébra­tion d’un par­ler local (le brux­el­lois) auquel on recon­naît pour la pre­mière fois une légitim­ité aux côté de la langue offi­cielle (le français). Une révo­lu­tion cul­turelle et lin­guis­tique telle qu’elle inspir­era à Mar­cel Pag­nol sa fameuse Trilo­gie mar­seil­laise. Mais ceci est une autre his­toire…

Maxime Hanchir

Sources :

  • José GÉAL, « Pré­face », dans Frantz FONSON et Fer­nand WICHELER, Le Mariage de Mlle Beule­mans, Brux­elles, Impres­sions Nou­velles, coll. « Espace Nord », 2015, p. 5–7.
  • Paul ÉMOND, « Post­face », dans Frantz FONSON et Fer­nand WICHELER, Le Mariage de Mlle Beule­mans, Brux­elles, Impres­sions Nou­velles, coll. « Espace Nord », 2015, p. 201–229.