À la croisée de l’histoire, de l’ésotérisme et de la bande dessinée, Arnaud de la Croix a bâti une œuvre puissante, atypique, singulière, tant par les champs sur lesquels portent ses essais que par la manière audacieuse et novatrice dont il interroge les courants cachés, les strates enfouies de la culture.
Philosophe de formation, éditeur, essayiste, historien par passion, il a développé une méthodologie herméneutique d’une extrême cohérence qui, se focalisant sur des sujets minorés ou tabous, sur des zones historiques, anthropologiques qui dérangent, délivre une double approche, à savoir l’adoption simultanée d’une lecture majeure et mineure de l’Histoire pour reprendre les concepts de Gilles Deleuze et de Félix Guattari.
Au nombre des livres sur le Moyen Âge, on citera Les Templiers. Des croisades au bûcher, L’érotisme au Moyen Âge, Hildegarde de Bingen, la langue inconnue, Arthur, Merlin et le Graal, un mythe revisité, Hildegarde de Bingen et la naturopathie. Renouer avec la loi du vivant, co-écrit avec Karin Schepens, qui vient de paraitre, parmi les essais sur la Deuxième Guerre mondiale, Hitler et la franc-maçonnerie, La religion d’Hitler, Ils admiraient Hitler, Himmler et le Graal, Degrelle, La Seconde Guerre mondiale en BD. Du côté de l’occultisme et de sujets à l’interface de la muse Clio et de l’ésotérisme, L’alchimie, histoire et actualité, Treize livres maudits, Le pacte avec le diable, de saint Augustin à David Bowie, Les Illuminati, et enfin du côté du neuvième art, Pour lire la bande dessinée, Blueberry, une légende de l’Ouest, Les prémonitions d’Edgar P. Jacobs, Hergé occulte, la ligne sombre. Esthétisme et érotisme nazis, son dernier essai qui vient de paraitre, portant sur un sujet hautement inflammable, délivre la quintessence de sa méthode.
Ton trio de passions, tes trois champs de réflexion s’appellent histoire, ésotérisme et bande dessinée. Dans le corps et le corpus de l’Histoire, tu as étudié deux périodes, le Moyen Âge et le 20ème siècle. Tu viens de la philosophie, ton premier essai critique porte sur Roland Barthes (Barthes. Pour une éthique des signes). D’où vient ton appétence pour ces trois champs et à quels niveaux se recoupent-ils ? Quels liens, exotériques ou ésotériques, décèles-tu entre ce que j’appellerais tes trois anneaux borroméens ? Enfin, la philosophie t’a‑t-elle légué une manière qui lui est propre de travailler des questionnements portant sur des continents extra-philosophiques ?
Eh bien, je ne suis pas un lecteur assidu de Lacan, aussi j’ai dû effectuer une petite recherche pour connaitre la signification des « anneaux borroméens ». C’est assez bien vu, ces trois anneaux entrelacés : j’ai noué des rapports passionnels avec l’histoire – ustoria, l’enquête en grec ancien –, avec l’ésotérisme – savoir caché –, et, oui, la bande dessinée – médium mixte, impur, mêlant images et mots en une étrange alchimie. Lors de mes études de philosophie, j’ai eu la chance de suivre durant quelques mois l’enseignement de Foucault (qui était un homme délicieux). Il avait entamé son cours, qui portait sur l’histoire de la sexualité en Occident, par cet avertissement : ne me demandez pas si je vais parler en philosophe ou en historien, je refuse de répondre à cette question. Il abordait l’histoire avec les outils conceptuels du philosophe – et il y eut des historiens « de profession » pour le lui reprocher – tout en procédant à une enquête rigoureuse dans les archives. Je ne vais pas me comparer à Foucault, mais je m’aperçois que ma démarche, finalement, s’est inscrite dans cette perspective.
Le questionnement philosophique en tant que tel, le grand jeu de l’esprit, me séduit et je n’ai jamais cessé de lire les philosophes. Pourtant, le matériau auquel je me suis attaché, c’est bien l’histoire, intrication d’événements, d’actions et de défis structurels qui nous a conduits là où nous nous situons à présent, une espèce vivante qui se meut au bord de l’abîme.
Y a‑t-il une « philosophie occulte », comme disaient les Anciens ? Aristote le réaliste pratiquait lui-même, semble-t-il, un discours exotérique et un autre, réservé aux initiés. Percer des mystères, résoudre des énigmes, c’est le chemin que j’ai privilégié, par gout de l’étrangeté. Qui étaient, en réalité, les templiers, les Illuminati ou les nazis ? J’ai tenté d’approcher ces questions, qu’un brouillard de légendes et de rumeurs obscurcit.
J’ai longtemps hésité entre le dessin et l’écriture. Ceci explique sans doute mon appétit pour la BD, forme elle-même ambivalente à laquelle je ne pouvais que m’intéresser. D’autant que plusieurs des grands créateurs, dans ce domaine, sont aussi des passionnés d’histoire et que le monde dit occulte ne les laissait pas du tout indifférents. Je songe en particulier à Hergé, Jacobs, Charlier et Giraud ou encore Pratt, tous férus d’histoire comme d’ésotérisme.
Quelle est ta méthodologie quand tu fais œuvre d’historien ? L’enjeu de tes travaux est-il de déplacer la focale habituellement dirigée sur l’histoire officielle et de la poser sur des zones laissées en friche, refoulées, abandonnées à leur silence, voire maudites ? Mais, en même temps, il me semble que tu empoignes la matière de l’Histoire que l’on dira officielle (écrite par les vainqueurs comme disait Walter Benjamin) et que ton angle de vue redistribue les cartes de l’intelligibilité des événements, débusque une autre réalité derrière le mythe ou derrières les versions dominantes qui musellent les lectures alternatives.
Ma méthode, survenue au fil du travail, a en effet consisté, je le comprends rétrospectivement comme au vu de ta question, à déjouer l’alternative qui contraint (qui nous contraint tous, continuellement) à choisir notre camp : celui du rationnel ou de l’irrationnel, de l’académisme ou de la marginalité, de l’histoire soi-disant officielle ou de la pensée prétendument complotiste. Il existe, je vais prendre cet exemple car je lui ai consacré quatre ouvrages, deux approches en apparence contradictoires de l’histoire de l’ordre du Temple. Pour les uns, en gros les tenants de l’histoire « officielle », les accusations lancées contre les chevaliers templiers lors du procès de l’ordre, hérésie, sodomie, pratiques magiques, sont autant d’inventions destinées, par le roi de France qui voulait leur perte, à faire condamner le Temple. Selon les autres (tenants de « l’histoire secrète », parmi lesquels on trouve tout de même le grand historien Jules Michelet ou la médiéviste Régine Pernoud), il aurait bien existé, au sein de l’organisation templière, un « noyau hétérodoxe », adonné à des pratiques et croyances interdites. J’ai étudié au plus près les témoignages recueillis ou extorqués lors du procès, car ces documents sont heureusement parvenus jusqu’à nous. Et, ce que je pense avoir découvert, c’est qu’il y avait bien un « rite honteux » et secret qui se pratiquait lors de la réception des nouveaux chevaliers au sein de l’ordre, sans pour autant que le Temple constitue une organisation hérétique. Il s’agissait plutôt d’une forme violente de bizutage, destinée par la transgression (cracher sur la croix et renier le Christ) à s’assurer l’obéissance absolue de jeunes gens issus de la chevalerie et réputés indisciplinés, désormais compromis par ce rite de passage. On retrouve ce type de mécanisme dans les bandes urbaines aujourd’hui et j’en ai retrouvé la trace… jusqu’au sein de l’armée belge. Mon hypothèse explicative – que certains historiens ont prise en compte et d’autres pas – renvoie ainsi dos à dos les deux approches classiques (accusations inventées versus ordre hérétique) tout en les assumant chacune : non, le temple n’était pas hérétique et, oui, l’accusation d’un « rite infâme » n’était pas totalement dénuée de fondement. Je m’aperçois que j’ai procédé de manière analogue en traitant du nazisme ou des Illuminati : chercher à comprendre la réalité derrière le mythe.
Je vois une corrélation intime entre ton intérêt pour l’occultisme et ton attention à ce qui a été occulté dans l’Histoire. Tu éclaires le dessous des cartes, tu soulèves ce qui lézarde et met à mal la vulgate, ce que le savoir institué entend taire ou considère comme suspect, illégitime. Procèdes-tu avec le regard du philosophe ou du limier, du détective, celui du reporter Tintin, quand tu analyses le nazisme, le rexisme, les hérésies, les Templiers, la christianisation de l’Occident, les Illuminati, la magie noire, la franc-maçonnerie ou encore l’œuvre d’Hergé ?
Là, je serai plus bref, des éléments de réponse ayant déjà été livrés plus haut. Tintin, exactement, c’est un modèle, un pattern, un idéal type à mes yeux. Hergé, pour son reporter, s’est inspiré d’Albert Londres, dont j’ai récemment découvert l’œuvre avec surprise et délectation. Voilà un journaliste d’investigation qui, dans les années 1920, s’introduit, malgré tous les obstacles que l’administration s’ingénie à dresser devant lui, au cœur des asiles de France. Dans le livre-reportage qu’il leur consacre, il dénonce le fait que l’on emprisonne les « fous » plutôt que de les soigner. Foucault, qui a parlé du « grand renfermement », aurait apprécié, je pense. Hergé à son tour, pour des raisons discutables, car il est initialement sous la coupe de son mentor, l’abbé Norbert Wallez, qui dirige le quotidien conservateur Le XXe siècle et admire Mussolini, dénonce d’abord, dans Les cigares du pharaon par exemple, une conspiration internationale d’inspiration « judéo-maçonnique ». Seulement voilà, s’il y a des complots imaginaires – et le judéo-maçonnisme en est un, directement hérité des fameux Protocoles des Sages de Sion, un faux apparu en Russie en 1903 qui prétend exposer les plans de conquête mondiale des Juifs –, il existe aussi de véritables conspirations. Il semble par exemple que l’assassinat de Kennedy, à Dallas en 1963, contrairement à la version officielle, ne soit pas le fait d’un tireur isolé ayant agi « spontanément ». C’est pourquoi la démarche de Tintin n’est pas récusable en soi. Mais comment distinguer vrais et faux complots ? Cette question m’a beaucoup préoccupé, qui montre que le réel est toujours plus complexe et ambigu que prévu.
Quels sont les historiens, les écoles avec lesquels tu ressens une filiation ou qui t’ont transmis des outils conceptuels ?
J’ai déjà cité Foucault. Je citerais aussi Deleuze, qui parle d’agencements, et surtout Montaigne, sceptique indécrottable, qui ne cesse de pratiquer la « suspension du jugement », l’épochê des Grecs. Dans le champ historique, je citerais Marc Bloch, Jacques Le Goff, Georges Duby, parce qu’ils sont, chacun à leur façon, les adeptes d’une forme d’anthropologie historique, mêlant méthode historique et enseignements de l’ethnologie. Je les cite également pour une autre raison : parce que ces trois grands médiévistes ont montré que l’essai est aussi, du moins est possiblement, une écriture. Et, pour finir, je citerais l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, grand écrivain, lui aussi, qui se disait « anarchiste de droite ». Je me définis plutôt comme un homme de gauche, néanmoins l’apparente contradiction, l’ambivalence paradoxale ne sont pas pour me déplaire. Question de défaire les camps, les retranchements. Il y a un proverbe médiéval que j’apprécie beaucoup, tant il me parait d’une justesse intempestive : « L’homme [l’être humain] a la tête dans le ciel, le corps sur la terre et les pieds en enfer ».
Arnaud, ouvrons la boite multicolore de ta passion pour la bande dessinée. Rappelons aussi que tu as été éditeur. Tu as scénarisé une BD sur la franc-maçonnerie (avec le dessinateur Philippe Bercovici), une autre sur la Deuxième Guerre mondiale (avec le dessinateur Vicente Cifuentes), tu travailles en ce moment à un essai graphique sur la Première Guerre mondiale. Quels sont les défis à relever quand tu te lances dans une bande dessinée historique ? Adoptes-tu le point de vue d’un historien engagé ? L’objectivité des faits, de leur enchainement doit-elle primer même si l’interprétation historiographique qu’on en donne est teintée de subjectivité ? Comment te situes-tu par rapport à la phrase de Nietzsche, « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations » ?
Quand je me lance dans un projet BD, je me mesure avant tout avec les grands scénaristes de bande dessinée que j’admire : Charlier, Greg, Pratt pour citer le trio de tête à mes yeux, mais il y en a d’autres (j’ai côtoyé Jacques Martin dont j’ai été le dernier éditeur et j’ai eu de longs et passionnants échanges avec ce féru d’histoire ; Van Hamme, pour ne citer que lui, a réalisé avec XIII ou Thorgal un travail de technicien virtuose). J’admire certains « auteurs-techniciens », tels Stanislas-André Steeman ou Mary Higgins Clark, à ses débuts.
Cependant, oui, au-delà de la technique narrative, je veux insuffler à ces projets un esprit de synthèse qui permette au lecteur de dépasser les positions tranchées dont j’ai parlé et qui ne me semblent pas refléter les nuances de la réalité. Ainsi, dans La Seconde Guerre mondiale en BD, album dont le succès m’a surpris (il sera bientôt traduit aux États-Unis), je montre que les crimes de guerre sont l’apanage, si on peut dire, de tous les camps. En ce sens, je donne raison à Nietzsche, philosophe de l’ambivalence s’il en est, indiquant qu’il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Et pourtant, il faut aussi lui donner tort : c’est au nom de la vérité que les interprétations peuvent être mises en exergue en tant que telles, car il y a bien des faits. On l’a redécouvert à l’occasion de l’offensive négationniste, la Shoah a bien eu lieu, même si l’on n’a pas fini de débattre au sujet de ses modalités. Ce n’est pas parce que l’on se trompe au sujet de la composition du menu que le banquet n’a pas eu lieu. C’est ce gap, cet écart entre les faits et le récit des faits qui explique que l’histoire n’est jamais finie. C’est un continuel work in progress et c’est ce qui la rend passionnante.
En quoi l’histoire du nazisme, de l’ésotérisme nazi, celle des complots au fil des siècles, des mouvements religieux, politiques qui ont été écrasés nous aident-elles à comprendre et à agir sur le présent ?
On a pu croire, lorsque l’hégémonie du capitalisme s’est affirmée et, avec celle-ci, le Nouvel Ordre Mondial, que Bush Sr. appelait de ses vœux dans son discours présidentiel du 25 septembre 1990, que nous assistions à « la fin de l’histoire », pour reprendre la formule de Francis Fukuyama, penseur lié au Département d’État américain. Très vite, cependant, le géopoliticien Samuel P. Huntington a répondu que ce qui s’annonçait plutôt, au vu de la guerre qui faisait alors rage en ex-Yougoslavie, c’était « le choc des civilisations ». L’ouvrage éponyme (1996) a beaucoup déplu à l’époque, pourtant il se révèle, depuis, prémonitoire à plus d’un titre.
J’ai eu une discussion intéressante à ce sujet, lors d’une conférence que j’ai donnée après la crise financière de 2008, crise qui selon moi, comme le krach boursier de 1929, annonçait à terme une guerre, avec le regretté Philippe Moureaux, politicien mais aussi historien. Moureaux récusait l’analyse d’Huntington (parce qu’il plaidait pour une société multiculturelle et pensait, malentendu très commun, que Le choc des civilisations s’inscrivait en faux contre cette perspective, alors qu’Huntington cherche à prévenir les conflits). Moureaux, par contre, m’a dit que je voyais juste en désignant l’effondrement de l’URSS, advenu dans les années 1989–1991, comme ce moment où le Welfare State, l’État-Providence a commencé à s’effondrer en Europe, puisqu’il n’était plus nécessaire de prémunir la population du continent de la tentation communisante. Les masques tombaient, le capitalisme paraissant triompher de toute alternative digne de ce nom, en Russie comme en Chine.
Nous allions, depuis, rejoindre à marche forcée le mode de vie américain, celui de la guerre de tous contre tous, dont l’actuelle présidence offre comme la caricature. La gauche, tétanisée, abandonnait largement le plan économico-social, devenu aujourd’hui la proie des partis « d’extrême droite », pour se réfugier dans une posture morale, celle de la « reconnaissance des minorités ». Au plan géopolitique, on quittait le monde bipolaire des deux blocs, non pour un monde unipolaire comme les États-Unis l’avaient un instant rêvé (le rêve de la « mondialisation heureuse », celui du « capitalisme mondial intégré » comme l’appelait Guattari), pour rejoindre le monde multipolaire annoncé par Huntington. Au sein de celui-ci, les tensions conflictuelles n’ont pas tardé à se faire jour, la Fédération de Russie éprouvant la nostalgie de l’ex-URSS, la Chine, empire millénaire ayant relevé la tête et constituant désormais le seul rival sérieux des États-Unis, aux plans économique, technologique, militaire. Ce que l’Amérique vit comme une menace, tandis que l’Empire du Milieu se sent brimé dans son développement… C’est exactement la situation qui a donné lieu au premier conflit mondial, lorsque la Grande-Bretagne dominait les mers, le commerce mondial, et largement les colonies, tandis que l’Allemagne se présentait au centre du continent comme la grande puissance émergente, aux plans industriel et militaire, menaçante aux yeux des Britanniques, brimée dans son ascension dans l’esprit du Kaiser. Je travaille actuellement à un album de synthèse sur le sujet, et les ressemblances sont étonnantes.
Quoi qu’il en soit, qu’il y ait ou non analogie entre les deux séquences historiques, le fait est que la course aux armements, comme dans les années 1910, bat son plein et que le sentiment diffus d’un nouvel avant-guerre se répand dans l’atmosphère tel un gaz toxique, reléguant le risque épidémiologique ou la crise climatique au rang de soucis puérils. Ce contexte anxiogène, qui s’accompagne de la montée en puissance de l’IA, dont on pressent bien qu’elle menace un marché de l’emploi déjà peu enthousiasmant, génère à la fois l’usage forcené d’anxiolytiques et de psychotropes, une déferlante de pathologies mentales et… un recours à la spiritualité, notamment religieuse. Redécouverte du chamanisme, rituels magico-religieux, croyance au « monde invisible », tout ceci peut-il nous aider à franchir un cap particulièrement dangereux ?
C’est la question qui figurait déjà au cœur de l’ésotérisme nazi – le parti national-socialiste, ne l’oublions pas, constitue à l’origine l’émanation exotérique d’une société secrète, la Thule-Gesellschaft, qui faisait de la race présumée aryenne une entité pourvue de pouvoirs quasi surnaturels, destinée à sauver le monde. Hitler à son tour percevait son action comme rédemptrice, destinée à sauver l’espèce humaine de la destruction (j’ai mis en exergue les passages apocalyptiques de Mein Kampf dans plusieurs de mes essais). Quant aux croyances religieuses persécutées par l’Église au Moyen Âge et connues sous le nom de « cathares », croyances elles-mêmes apparentées au gnosticisme antique, elles percevaient le monde matériel comme créé par un mauvais démiurge. Ce mépris du monde physique et de la corporéité se retrouvent à présent au cœur du projet transhumaniste, visant à l’immortalité d’un être réduit, non plus à l’étincelle divine résidant dans l’âme humaine selon les gnostiques et les cathares, mais à une sorte de disque dur quasi immatériel. Racialisme et aspiration à la décorporation ont de beaux jours devant eux, je pense.
Pour ma part, je leur préfère la spiritualité d’une Hildegarde de Bingen, religieuse rhénane qui au cours du 12ème siècle fonde deux couvents, compose de grands livres visionnaires (dont les illustrations, réalisées selon ses indications, en remontrent à l’art psychédélique), crée de toutes pièces une langue nouvelle, la « langue inconnue », prêche (contre les cathares) alors que c’était interdit aux femmes, compose des œuvres musicales hypnotiques que l’on redécouvre, tout en nous laissant des traités consacrés à la nature où les conseils de santé alternent avec les réflexions morales. Cette icône féminine et, sous certains aspects, féministe, naturopathe avant l’heure, nous permet peut-être, nonobstant les périls contemporains, de « renouer avec la loi du vivant », pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage, consacré à l’abbesse, que j’ai co-écrit avec Karin Schepens, publié cette année aux éditions Racine.
À la croisée de l’histoire, de l’ésotérisme et de la bande dessinée, Arnaud de la Croix a bâti une œuvre puissante, atypique, singulière, tant par les champs sur lesquels portent ses essais que par la manière audacieuse et novatrice dont il interroge les courants cachés, les strates enfouies de la culture.
Philosophe de formation, éditeur, essayiste, historien par passion, il a développé une méthodologie herméneutique d’une extrême cohérence qui, se focalisant sur des sujets minorés ou tabous, sur des zones historiques, anthropologiques qui dérangent, délivre une double approche, à savoir l’adoption simultanée d’une lecture majeure et mineure de l’Histoire pour reprendre les concepts de Gilles Deleuze et de Félix Guattari.
Au nombre des livres sur le Moyen Âge, on citera Les Templiers. Des croisades au bûcher, L’érotisme au Moyen Âge, Hildegarde de Bingen, la langue inconnue, Arthur, Merlin et le Graal, un mythe revisité, Hildegarde de Bingen et la naturopathie. Renouer avec la loi du vivant, co-écrit avec Karin Schepens, qui vient de paraitre, parmi les essais sur la Deuxième Guerre mondiale, Hitler et la franc-maçonnerie, La religion d’Hitler, Ils admiraient Hitler, Himmler et le Graal, Degrelle, La Seconde Guerre mondiale en BD. Du côté de l’occultisme et de sujets à l’interface de la muse Clio et de l’ésotérisme, L’alchimie, histoire et actualité, Treize livres maudits, Le pacte avec le diable, de saint Augustin à David Bowie, Les Illuminati, et enfin du côté du neuvième art, Pour lire la bande dessinée, Blueberry, une légende de l’Ouest, Les prémonitions d’Edgar P. Jacobs, Hergé occulte, la ligne sombre. Esthétisme et érotisme nazis, son dernier essai qui vient de paraitre, portant sur un sujet hautement inflammable, délivre la quintessence de sa méthode.
Véronique Bergen
Derniers livres parus
Arnaud DE LA CROIX, Hergé occulte. La ligne sombre, Préface de Numa Sadoul, Camion noir, 2021.
Philippe BERCOVICI, Arnaud DE LA CROIX, couleurs Sylvie SABATER, La véritable histoire du Moyen Âge, Le Lombard, 2022.
Arnaud DE LA CROIX, Les Templiers. Des croisades au bûcher, Racine, 2022.
Vicente CIFUENTES, Arnaud DE LA CROIX, La Seconde Guerre mondiale en BD, Le Lombard, 2024.
Arnaud DE LA CROIX, Esthétique et érotisme nazis, Éditions universitaires de l’Umons, coll. « Impertinentes », 2025.
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°224 (2025)




