Colette Nys-Mazure : l’émerveillement au quotidien

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Colette Nys-Mazure

Ce n’est pas tous les jours qu’un(e) auteur(e) belge vend ses recueils de poèmes à plusieurs mil­liers d’exemplaires, entre autres suc­cès pour ses essais et ses nou­velles. Petite vis­ite d’une cui­sine où Colette Nys-Mazure pré­pare cette recette qui marche.

Toi la dis­per­sée l’éparpillée la mul­ti­ple / femme aux mille facettes / tu rêves d’unité d’élément sim­ple de roc pur // toi l’écartelée la partagée / la con­ciliante / caméléon du cœur com­plice / tu veux le métal le cristal l’épée nue // tu t’essouffles à résoudre la quad­ra­ture du cer­cle. De ce poème (Feux…, p. 49), Colette Nys-Mazure dit qu’il lui ressem­ble par­faite­ment. L’a‑t-elle écrit comme un auto­por­trait ? Peu importe, cet aveux suf­fit et ceux qui la con­nais­sent ou qui la lisent avec atten­tion retrou­veront ici et là à tra­vers son œuvre, un vers, une stro­phe ou quelques phras­es où ils sen­tiront la voix intime d’une auteure qui s’expose à livre ouvert. Quoi que le poème pré­tende et si vrai soit-il, il ne faut pas le pren­dre au pied de la let­tre ; il n’est, dans sa den­sité lit­téraire, qu’un mélange d’aspirations pro­fondes et de rapi­des regards sur soi d’une femme qui rêve d’unité. D’autant plus que le poème ne dit pas assez cette sim­plic­ité et cette sincérité, toutes deux désar­mantes et y com­pris pour elle-même, qui car­ac­térisent Colette Nys-Mazure. Depuis le temps que je la con­nais, je ne l’ai jamais vue que calme mais ardente, portée par la force tran­quille de sa fer­veur et tou­jours prête à s’émerveiller ; je n’arrive pas à l’imaginer lasse ou fatiguée.

De fait, à voir ce qu’elle pub­lie, elle a bien de l’énergie : pas moins de qua­tre livres dans l’année écoulée, sans compter les réédi­tions et l’une ou l’autre col­lab­o­ra­tion bib­lio­philique avec des artistes, tout cela avec un pub­lic sans cesse crois­sant de lecteurs. Bien sûr, depuis plus d’une trentaine d’années qu’elle écrit, elle a accu­mulé mais cela n’a pas suf­fi ; elle est aus­si restée atten­tive à la poésie, tou­jours aux aguets de ce qui s’écrit, et elle n’a jamais hésité à pren­dre un train pour aller, dans une école, partager avec des enfants ses plaisirs de lec­trice. S’il reste à débat­tre de son œuvre, on ne peut toute­fois nier que son suc­cès est le fruit d’un engage­ment total et d’un con­stant souci, mué en plaisir, d’aller à la ren­con­tre de l’autre ou d’être disponible pour le recevoir. Et la ren­con­tre peut avoir lieu dans un train, à une ter­rasse de café, se tenir par cor­re­spon­dance dans le silence du bureau ou encore, en négatif, per­sis­ter dans la mémoire le temps d’un deuil. Colette Nys-Mazure mul­ti­plie les exem­ples de cette manière de touch­er l’autre et, si elle pra­tique la poésie pour vivre mieux, plus loin, plus haut, on com­prend que l’écriture n’est que la trace par­tielle de l’aventure d’une vie.

La multiple

nys-mazure sans y toucherÀ relire l’essentiel de son œuvre (ces Feux dans la nuit, allumés de loin en loin, balis­es de l’infini), on voit que Colette Nys-mazure a d’emblée trou­vé un ton mais que la mul­ti­ple l’a décliné en trois écri­t­ures : d’abord ces poèmes plutôt cristallins et un peu éclatés (comme cet « auto­por­trait » que je cite ci-dessus) puis ces autres qui ne sont somme toute que la mise graphique en vers d’une cadence de prose (qui, sans doute, font une par­tie de son suc­cès car ils ne posent pas les prob­lèmes de lec­ture générale­ment reprochés à la poésie) et enfin la prose dont elle adapte la longueur aux néces­sités du sujet. Trois formes qu’elle décline et entremêle, ce qui fait qu’un livre comme Seuils de Loire tient à la fois du recueil, de l’essai, du jour­nal intime et du car­net de voy­age. Poésie et vie se con­fondent. Quoique par­fois elle hésite (l’écartelée la partagée), ce qu’elle dit relève plus sou­vent d’un quo­ti­di­en facile­ment iden­ti­fi­able que de l’abstraction méta­physique mais il y aurait une longue analyse à faire de la part du mys­tère des choses qu’elle entre­tient. Car si Colette Nys-Mazure est, dans son tra­vail, descrip­tive, elle n’est pas nar­ra­tive ou, pour mieux dire, elle ne fait qu’évoquer le néces­saire ; une con­ci­sion naturelle dans le poème mais qui, dans la prose, ne laisse affleur­er que quelques élé­ments que le lecteur com­plète selon son émo­tion. En ceci, elle entre­tient un flou pas­sion­nel à moins qu’elle ne sup­pose que tout le monde ressent les choses comme elle. Il faut aus­si not­er que cet art de l’ellipse laisse par­fois place à un cer­tain flot­te­ment voire aux con­tra­dic­tions, accep­tées par l’auteure. Il n’est même pas tou­jours besoin de lire pour s’en ren­dre compte : la cou­ver­ture du recueil de nou­velles Sans y touch­er, au titre emblé­ma­tique, présente un por­trait de Van Rys­sel­berghe d’une jeune femme (dans laque­lle Colette Nys-Mazure se retrou­ve – c’est elle qui choisit ses cou­ver­tures) cam­pée de face mais au regard un peu absent qui serre les doigts sur la poignée d’une porte à laque­lle elle s’adosse : le tableau illus­tre par­faite­ment la manière d’écrire. Résoudre la quad­ra­ture du cer­cle.

La cuisine et Dieu

J’évoquais la cui­sine ; omniprésente ici, elle est le foy­er au sens pre­mier du terme, le cen­tre de la mai­son. Et il est sou­vent ques­tion de nour­ri­t­ure, de fruits et puis de fleurs. La cui­sine devient qua­si­ment une rai­son d’être car si Colette cul­tive le sens de la (grande) famille, elle accueille aus­si volon­tiers et il fau­dra que l’arrivant puisse chez elle, à plus d’un titre, se restau­r­er. De cette ouver­ture aux autres, de cette sen­si­bil­ité à la vie per­son­nelle d’autrui, elle tire les mots qu’elle va ajuster en un équili­bre d’aveux et de dis­cré­tion. Elle a gardé ce regard d’enfant sur les choses mais elle est femme aus­si, un peu mil­i­tante par­fois (comme quand, à la demande de la SNCF, elle partage pen­dant plusieurs semaines la vie des cheminotes qu’elle écrira dans Bat­te­ment d’elles). Elle par­le moins des hommes mais dans ses nom­breux por­traits de femmes et d’enfants, elle écrit avec ten­dresse et com­pas­sion ces petits bobos et ces grandes fêlures qui con­stituent une vie, ces petits secrets qui nous sont essen­tiels mais parais­sent anodins à ceux qui n’en vivent pas l’émotion. Caméléon de cœur com­plice.

nys-mazure seuils de loire

De même qu’elle scrute et révèle cette intim­ité, elle agit, pour repren­dre le mot de René Char, en « éveilleur » pour une ini­ti­a­tion à la vie poé­tique dans La chair du poème. Se faisant, elle sait très bien que « l’éveilleur » est le tout pre­mier à prof­iter de ce qu’il apporte. Et en une série de brefs essais, elle irrigue le quo­ti­di­en du lecteur à la source de la poésie et amène l’un et l’autre à se ren­con­tr­er. Toute­fois, j’émettrai trois réserves sur ce livre qui n’est pas son meilleur : d’abord (mais l’éditeur a ici une respon­s­abil­ité), elle ne touche guère qu’au pat­ri­moine poé­tique fran­coph­o­ne ; ensuite, portée sans doute par son ent­hou­si­asme, elle utilise par­fois une rhé­torique exces­sive, empha­tique ; enfin, et surtout, si elle ne pra­tique aucun prosé­lytisme, elle ne cache pas que sa ren­con­tre avec la poésie coïn­cide avec sa ren­con­tre avec Dieu… Pour celui qui ne partage pas ses con­vic­tions, le pro­pos est sin­gulière­ment biaisé ; tant dans ses analy­ses de poème que dans la fer­veur qu’elle met à les faire décou­vrir, son approche relève d’une vision de la vie qui met le fait lit­téraire dans une per­spec­tive par­ti­c­ulière. L’essai, bien sûr, ne se veut pas sci­en­tifique mais le choix d’une auteure qui, ancien pro­fesseur, con­tin­ue à pra­ti­quer la péd­a­gogie. Mais ici, dans ces sur­gisse­ments pas­sion­nés, la femme aux mille facettes ne me con­va­inc pas. Il n’empêche qu’elle ren­dra sans doute ser­vice à de nom­breux lecteurs et, au fond, à la poésie.

Chez Colette Nys-Mazure, la vie et l’œuvre s’entremêlent, il n’y a pas de dis­tinc­tion, l’une donne le reflet de l’autre. Si elle place la parole en con­tre­point à la souf­france du monde et le poème comme con­tre­poids à la dic­tature, c’est avec une con­vic­tion qui la tra­verse tout entière et la mobilise à chaque instant, non pas néces­saire­ment pour ali­menter les grandes caus­es mais bien plus sou­vent pour sus­citer le petit geste qui apaise un cha­grin ou amorce l’émerveillement. Rien ne finit. Chaque jour je com­mence et je passe le relais ou J’ai entre­vu le pou­voir de salut pour celui qui écrit et celui qui lit ; il y a une qual­ité d’attention et un con­stant tra­vail de passeuse mais aus­si, der­rière la croy­ance, une béat­i­tude qui va son chemin sans s’interroger, une exal­ta­tion pour le pou­voir des mots mal­gré le tra­vail de ratures et de repris­es con­tre le chaos, l’informe et le con­fus, un espoir de fomenter une épidémie de l’étonnement. Au lecteur de choisir si cela l’enchante ou le dérange.

Elle écrit qu’elle aurait aimé jouer d’un instru­ment de musique ou, ailleurs, qu’elle aurait aimé pein­dre. En tête-à-tête, elle me con­fie qu’elle souhait­erait réus­sir un grand roman. Il y a des gens qui ont des désirs moins estimables.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°133 (2004)