Simplicité et Espérance

Colette NYS-MAZURE, Célébration du quotidien suivi de Sans y toucher, Postface d’Anne Prouteau, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 320 p., 9 €, ISBN :

nys mazure celebration de la lecture« J’ai besoin de vous écrire. Je souhaite correspondre avec vous. Une envie obstinée de partager les plaisirs et les peines du chemin quotidien. Dans ce monde, il fait de plus en plus froid, de plus en plus seul : que la parole et les gestes circulent entre nous ! Si la mesure de nos pas diffère et si nous ne butons pas sur les mêmes cailloux, notre aventure n’est-elle pas commune ? » Dans l’incipit de Célébration du quotidien, Colette Nys-Mazure choisit la correspondance comme « mode de communication modeste et juste » pour nous entretenir du merveilleux du quotidien. Elle coud en mots un patchwork de tissus-pensées extraits du fil des jours, au creux d’un moment (d’ici et de maintenant, d’un matin, à bord de la nuit), d’un espace (d’une cuisine, en transit, d’un balcon, de la patrie des livres), d’une expérience (d’une vie de femme, d’un itinéraire maternel, du désastre, de Pâques, du Royaume) ou d’un état (avec enthousiasme, d’une solitude, du silence). Chaque morceau assemblé présente une texture, des coloris, des motifs propres, mais une couture – nette et ferme – les unit en une protection harmonieuse tout en douceur et en lumière.

Suivre les partitions des jours qui reviennent et s’ouvrir à leurs légères variations, aux étincelantes altérations qui vivifient le hic et nunc. S’étonner, s’émerveiller du tangible, du routinier, même de l’insignifiant car « il n’y a peut-être pas de petites choses, seulement des choses vécues petitement ». Face à l’adversité, aux douleurs qui aspirent et paralysent, rejouer les gestes automatisés, s’en tenir aux répétitions intériorisées, se reposer sur le soutien indéfectible du quotidien. Se réjouir, s’enthousiasmer. Se recueillir. Accepter parfois le déséquilibre du changement, ressentir l’aspiration du mouvement, « partir pour mieux retrouver ». Mais plus encore « bouger, quitter sa vision et ses certitudes afin de nuancer ses positions, évoluer ». Dans cette riche et émouvante introspection partagée, Nys-Mazure ne se cantonne pas à aller à sa propre rencontre ; elle tend vers autrui, l’autre opaque et opacifié par les préjugés et les habitudes. Des souvenirs surgissent aussi, immanquablement, et imagent les réflexions, sans nostalgie pour autant ; c’est ainsi que l’autrice retrouve ses disparus et s’octroie le droit de les évoquer au présent car « tout demeure ». Simplicité et Espérance.

L’objection affleure : tout dépend du quotidien… ! Quand il s’inscrit dans le confort et la tranquillité relative, louons-le ! Mais lorsqu’il est pétri de précarité, d’enfermement, d’asphyxie, de lourdeur et de violence, lorsqu’il a pour seul horizon la maladie, la guerre, la misère, l’exil ou la souffrance, lorsqu’il se mue en un étau dont la pression continuelle menace et éreinte, quel espace reste-t-il pour être réceptif à sa beauté ? Nys-Mazure n’en disconvient pas, elle n’élude pas l’écueil de la réalité, elle choisit juste obstinément de se (re)centrer : « Je vis ma vie, étroite et bornée à coup sûr, mais c’est la mienne et je l’aime, je ne veux pas la gâcher. » D’autant que celle-ci a connu son lot de drames et de pertes immenses, dont celle de l’amie Élisabeth dont la présence plane en ces pages. Devant une telle ferveur, tout jugement hâtif vacille donc et l’ouïe s’affine. Un sage murmure atteint au cœur : « Si nous étions présents à nous-mêmes, si nous ne nous absentions pas en regrets ou désirs, nous dilaterions notre existence, nous ne perdrions aucune parcelle de vie. »

Espace Nord réédite un livre particulier, délicieusement hybride, paru initialement en 1997 et formellement défini par Anne Prouteau dans sa postface comme étant « à la croisée de l’essai, du journal intime, du genre épistolaire, du récit poétique ». De courts textes, rehaussés de poèmes, interrompus de phrases en suspens. Des plongées dans l’intime. Des ouvertures aux multiples dimensions du monde, soutenues d’une foi vibrant au plus profond. Des secousses nécessaires qui appellent « la joie du vif plutôt que le poids du mort ». Enfin, Sans y toucher, dont la première publication remonte à 2005, complète l’ouvrage, et prolonge la correspondance en débutant par un « Je t’écris ». Chacune des quinze nouvelles porte un écho fictionnel à la Célébration du quotidien : la conscience d’être en vie, l’art, l’enfantement, les jardins, mais aussi la rupture, le manque, la mort. La délicatesse et la finesse de l’autrice emplissent le recueil, comme son énergie éminemment poétique. Laissons-lui d’ailleurs le mot de la fin : « Les mots circulent, le souffle les porte ; le mien est poétique et envahit tout le territoire, quel que soit le genre. »

Samia Hammami

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