Autrice de deux livres publiés aux éditions Corti, Donato (2023) et Sophia (2025), Éléonore de Duve a reçu l’Espiègle de la première œuvre en littérature générale fin 2024. Quelques mois plus tard, elle a été invitée à partager la scène d’ouverture du festival Passa Porta, aux côtés d’écrivains comme Jón Kalman Stefansson et Merethe Lindstrøm.
Elle nous reçoit chez elle, par une chaude journée de fin de printemps, fenêtres ouvertes sur une terrasse où poussent lavandes et lauriers roses, comme dans la Drôme où vivaient ses grands-parents, comme dans les romans de Giono qu’elle a lus chez eux.
Tu as fait des études de droit et es aujourd’hui avocate. L’envie d’écrire était-elle déjà là avant ce choix ? Comment est-elle née ?
J’ai pris gout à l’écriture assez tôt, mais j’écrivais comme on peut écrire à l’école. Le mouvement « lire-écrire » est très lié, chez moi. Pourtant, pour ce qui est de la lecture, même si j’ai lu beaucoup enfant et adolescente, j’ai ensuite eu une forme de passage à vide. Pendant les études, je n’ai pas le souvenir d’avoir lu beaucoup. J’étudiais, je sortais. Ensuite, lorsque j’ai commencé à travailler, j’ai manqué de temps et je me suis dirigée sans m’en rendre compte vers une littérature commerciale, mise en avant par les médias classiques. Je lisais ce qui venait à moi mais je n’y trouvais pas mon compte. Puis, il y a une dizaine d’années, je suis entrée dans une librairie particulière pour moi, et j’ai recommencé un chemin sans fin grâce au libraire. Je me suis dirigée vers des choses que je n’aurais jamais lues spontanément. Je me souviens avoir dit à mon libraire que ce qu’il me proposait n’était pas pour moi, que je n’y arriverais pas. Il m’a répondu : « Bien entendu, mais ce n’est pas grave ! » C’est comme ça que j’ai lu Husserl. Je n’en ai compris qu’une toute petite partie, mais ce que j’ai compris m’a marquée et m’accompagne encore aujourd’hui.
Est-ce que ton envie d’écrire est née de ces lectures-là ?
Je ne sais pas, il n’y a pas vraiment eu de déclic. J’ai commencé par écrire des nouvelles. À l’époque, j’étais chercheuse à l’université et avocate. Je cherchais et j’écrivais. Je ne sais pas pourquoi l’écriture de la fiction a débuté à ce moment-là.
Est-ce qu’il y avait déjà l’ambition d’être publiée, que l’écriture dépasse le simple passe-temps ?
J’ai tout d’abord donné ces nouvelles à lire à mon libraire. Je savais que cela ne fonctionnait pas, mais j’avais besoin d’un avis extérieur. Je sentais que l’écriture prenait beaucoup de place dans ma tête, qu’il y avait quelque chose de plus vaste qui commençait à s’élaborer.
Y a‑t-il un lien entre ton métier d’avocate et ton envie d’écrire ?
Oui, c’est la recherche et l’écriture. Je me rappelle m’être dit « j’aime chercher, j’aime écrire » et il faut que je continue à aimer chercher et écrire au-delà du domaine juridique, au-delà de cette écriture scientifique. Pour Donato, par exemple, je me suis dit « il n’y a qu’en écrivant que je pourrai chercher ».
Concernant les thèmes aussi, il y a une forte présence de la notion de justice dans tes textes. Est-ce qu’on peut dire que ta profession constitue une source d’inspiration ?
Oui, il y a des droits et des libertés fondamentales sur lesquelles on ne transige pas. garde des idéaux de justice sociale et ça nourrit mon écriture. Écrire sur des injustices est sans doute vain, mais cela permet de remettre un semblant d’ordre en moi quand j’essaie de faire le tour de ce qu’elles supposent, impliquent et signifient.
Dirais-tu qu’il y a une forme d’engagement littéraire de ta part, une volonté de dénoncer des injustices ?
Je ne sais pas. Je me sens trop petite. Dans l’acte, l’injustice sociale est quelque chose qui m’anime. J’ai une image en tête, qui me fait penser à Dotremont, j’ignore pourquoi : tu sortirais ton cœur en plein soleil, il dégoulinerait et tu le pèlerais. Tu arriverais dans les choses qui te touchent le plus. Ce n’est donc pas vraiment dénoncer, c’est juste qu’il y a quelque chose qui me touche et cela me donne envie de creuser, de savoir pourquoi on les laisse comme ça.
Pour le cas de Donato, est-ce sa rencontre qui t’a donné envie d’écrire son histoire ou est-ce que tu avais la volonté de parler de l’immigration italienne et de ces « accords charbon » ?
J’ai connu Donato lorsqu’il était mutique et j’ai eu envie d’écrire à son sujet. J’avais honte de mal connaitre son histoire. J’ai d’abord cherché un roman, j’imagine qu’il y a une sensibilité qui fait que j’ai voulu lire un roman avant de me renseigner sur les « accords charbon » ou l’histoire. Puis les « accords charbon », c’est très court. Je me suis documentée sur le contexte, j’ai lu des textes italiens. Je pense notamment à L’art de la joie de Goliarda Sapienza, La neige noire d’Oslo de Luigi di Ruscio, Apothéose de Ferdinando Camon, Le Christ s’est arrêté à Eboli, de Carlo Levi. J’ai commencé un petit chemin, italien plus que belge. Ce qui était belge, je ne l’ai pas lu, notamment parce que je craignais que ce soit trop proche, que ça m’empêche de réfléchir moi-même. Ensuite, j’ai effectué des recherches d’images et de coupures de presse de l’époque, puis concernant la vie quotidienne et les « accords charbon ». Mais le point de départ, c’est la rencontre d’une personne, la rencontre d’une personne, de Donato.
Contrairement à Donato, Sophia n’a pas existé. Tu indiques à la fin du livre qu’il s’agit à l’origine d’une demande pour la revue Sabir. Comment l’idée de poursuivre l’histoire de Sophia est-elle née ?
Le numéro de Sabir auquel j’ai été invitée à contribuer portait sur le présent. Le présent était très chargé. Il l’est sans doute depuis toujours et pour toujours. En en discutant, mon mari a partagé avec moi l’image de la fille au drapeau blanc. J’ai pensé au film de Laura Waddington, Border, cité par Georges Didi-Huberman dans La survivance des lucioles. On y voit un homme qui danse avec une couverture blanche dans la poussière du camp de réfugiés où il est enfermé.
J’ai écrit Sophia, je l’ai envoyé à Sabir et c’était fini. Je me suis dit : « tu as fait ce que fait la guerre, tu as tué un visage en une page et c’est fini, on n’en parle plus. Tu l’as mis en boite en une page ! » C’est comme ça que j’ai eu l’envie d’aller en arrière, de remonter à la vie. La chronologie à rebours permettait ça. Je n’aurais jamais écrit ce texte si je n’avais pas été contactée par Eva Anna Maréchal pour Sabir. Ce type de proposition, c’est très fécond pour les artistes et la culture.
Il y a donc aussi cette idée de reconstruire un visage, une identité, comme ça a été le cas pour Donato ?
Oui, la lecture de Levinas m’a profondément marquée. Je n’ai pas tout retenu ni compris mais ce que j’en ai retenu, ce qu’il dit des visages, l’idée notamment que tu ne sauras jamais tout de l’autre, qui est infini, a changé ma vie pour toujours. J’ai aussi compris pourquoi certains romans, que je jugeais trop naturalistes, me gênaient. Tout ne s’explique pas aussi logiquement. Parfois, même ce que l’on dit trahit notre pensée.
Le travail de la langue est omniprésent dans tes textes. Cette langue poétique tranche avec la brutalité des faits. Est-ce que ce contraste original entre le style et la réalité décrite a été l’objet d’une réflexion avant d’entamer l’écriture des textes ?
Je crois que dans les premières nouvelles que j’ai écrites, j’ai voulu essayer des trucs et aller jusqu’au bout de ces tentatives. Je m’étais imposé un délai de trois mois, il y avait toujours cette idée de ne pas prendre de temps sur la vie. Je crois que j’avais peur. Je me polissais. Avant Donato, j’ai encore écrit un autre texte dans lequel j’ai complètement ouvert les vannes. J’étais cadenassée dans mon écriture à l’université, où je travaillais alors, et j’avais envie de ne plus me mettre de limite. Le texte était raté, mais ça a été un exercice très intéressant pour moi. À partir de là, j’ai continué à écrire plus ou moins sans limites. Il y a là un exercice de liberté très important pour moi. J’écris dans quelque chose qui serait comme ma façon de penser, de chercher, de voir. Je lis beaucoup de poésie aussi. De nombreux livres de poésie, notamment contemporaine, changent le rapport au langage et au monde. La poésie est plus libre que le roman. Elle est moins lue, elle semble plus exigeante et pourtant quelle belle place elle laisse au lecteur et à la lectrice !
Le choix de cette langue-là te permet donc d’exprimer mieux les choses, au plus près de ta pensée ?
Oui et surtout sans fermer. Quand j’écris, j’aime l’idée que les phrases soient lues de différentes façons, que chacun puisse avoir sa propre porte. On m’a déjà dit de faire attention à ce que mon écriture n’en devienne pas hermétique, mais je ne cherche pas à utiliser une langue hermétique, excluante. Je veux, au contraire, que mes textes soient ouverts.
Sophia va plus loin dans cette démarche…
Mon éditeur, Corti, l’a classé dans sa collection « Poésie ». Moi, j’écris et on le range où on veut après ! Cela dit, c’est vrai que si on vend Sophia comme un roman, les gens risquent d’être déçus ! Certains ont parlé de nouvelle. Disons que c’est narratif et plutôt poétique. J’ai l’impression qu’on gagnerait à sortir des catégories.
Est-ce cette langue poétique qui a donné lieu au projet de mise en musique de Donato par Zen My Nguyen ?
Non, il s’agit d’une proposition de Point-Virgule et du Point Culture, devenu Médiathèque Nouvelle, à Namur. Je voyais Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon, mes éditeurs, le lendemain, je leur ai parlé de cette proposition. Ils m’ont indiqué que Zen My Nguyen, qui est notamment la graphiste de la maison Corti, chante en italien. Elle avait apprécié mon texte. C’est comme ça que le projet s’est concrétisé. Mais moi, je n’ai jamais fait de performance, je n’ai pas l’habitude de lire à voix haute devant un public comme d’autres auteurs et autrices peuvent le faire.
C’est Clio qui raconte l’histoire de son grand-père, Donato. Elle écrit : « Mon grand parjure dans cette entreprise est celui, que j’admets, de ne pas respecter l’avarice des mots de mon grand-père taiseux et d’écrire naturellement comme je suis, volubile et onduleuse. » Derrière ces mots de Clio, peut-on reconnaitre quelques traits de l’autrice ? Quels seraient les points communs entre Clio et toi ?
Quand je parviens à cette phrase, j’écris et je réfléchis à mon écriture en même temps.
J’avais lu Apothéose de Ferdinando Camon et je m’étais dit « c’est comme ça qu’il faut faire ! », parce que le style respecte le sujet. En réalité, je ne sais pas faire ça.
Et bien sûr, il y a de moi dans Clio, dans sa façon de chercher et sa relation à ses grands-parents notamment.
Est-ce qu’il y aussi un peu de toi dans le personnage de Sophia ?
Il y a des choses aussi proches de moi qu’éloignées de moi. Je voulais décontextualiser la guerre pour qu’il n’y ait pas d’image fermée et précise associée à une seule guerre alors qu’il n’y a jamais eu autant de conflits dans le monde depuis 39–45. C’est pour cela que je la situe en Laponie. Et, en même temps, je trouve ça injuste, parce que les guerres sont des corps concrets. Par ailleurs, puisqu’il est question de décrire un rapport à la vie, il y a forcément de moi. Dans la relation de Sophia à son fils et à ses grands-parents, il y a quelque chose de personnel. Le mot « œcuménisme », par exemple, est un mot que j’ai beaucoup entendu quand j’étais petite et que je ne comprenais pas. Il m’est revenu à ce moment-là. La gueule cassée que je décris dans Sophia est une sculpture de mon grand-père qui représente la moitié d’un visage parfait tandis que l’autre est cassée. Ce sont des détails de souvenirs personnels qui se glissent dans le texte. Si je repense à Sophia, je songe à l’instant à l’une des belles définitions de la chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker : « incarner une abstraction » – il y a ce double mouvement dans le texte de Sophia.
Les personnages féminins jouent un rôle crucial dans chacun de tes textes. C’est évident dans Sophia où le personnage agissant donne son nom au titre. C’est aussi le cas dans Donato puisque sans Clio, l’histoire de Donato n’existerait pas. C’est également vrai pour Lila, la tragédie, texte que tu as lu lors de la soirée d’ouverture de Passa Porta en mars dernier. Tu y décris la découverte du monde par une petite-fille, et où tu évoques la figure d’Antigone. Est-ce important pour toi que ce soit des personnages féminins qui tiennent ces rôles-là ?
Clio contient mon regard, je l’ai construite la plus conforme à ce que je peux être. La présence des femmes fortes dans Donato vient aussi du fait qu’à l’époque beaucoup d’hommes avaient quitté le village pour aller faire la guerre.
Pour Sophia et Lila, c’est venu inconsciemment. C’est vrai que dans tous mes projets, à la genèse, il y a une femme. J’ai l’impression que je ne parviendrais pas à parler au nom d’un homme. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, puisqu’ils le font sans souci !
Est-ce que tu as eu des sources d’inspiration ou des modèles féminins en pensant ces personnages ?
Pour Lucia, j’avais vu une bribe de documentaire où l’on aperçoit une femme âgée en pleurs, vêtue de noir, rentrant du cimetière. J’avais cette image à l’esprit quand je l’ai décrite. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas l’impression qu’un personnage arrive comme ça, mais je n’ai pas non plus de modèle précis.
De manière générale, y a‑t-il des personnages qui t’on inspirée ? Des auteurs ou autrices qui t’ont marquée ?
J’avais en tête toute la cosmogonie que décrit Carlo Lévi dans Le Christ s’est arrêté à Eboli au moment où j’ai rédigé Donato. C’est aussi pour ça que je voulais le citer à la fin. Mais de manière générale, ce sont des concrétions qui construisent mes personnages. Le libraire de L’Esperluette à Lyon m’a dit avoir pensé au Colonel ne dort pas, d’Émilienne Malfatto. C’est un livre que j’ai lu, mais je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir une contamination. Pour moi, s’influencer et se nourrir les uns les autres fait partie du processus créatif. J’ai besoin de tisser des liens.
En 2024, tu as reçu pour Donato l’Espiègle de la première œuvre en littérature générale. Qu’est-ce que cela implique pour toi ?
C’est une reconnaissance, une mise en avant très précieuse. C’est également une aide matérielle non négligeable. On peut aussi sentir qu’un prix provoque un changement dans la perception des gens et ça questionne dans le rapport que l’on peut avoir à la lecture…
Ce prix, comme l’ancrage historique de Donato, t’inscrivent explicitement dans la littérature belge. Y a‑t-il de ton côté une volonté d’être identifiée comme autrice belge, bien qu’éditée en France ?
Je n’aime pas les drapeaux, je n’aime pas les frontières. Ma culture me semble francophone et française. Nos cultures nous précèdent, dans une certaine mesure elles s’imposent. À l’école, on a étudié les rois français, les auteurs français, on a vu des pièces de théâtre françaises. C’est donc comme si la question ne se posait pas. Je suis une autrice belge, mais est-ce que ça a une importance ?
Cela étant, nous sommes un petit pôle géographique de gens du livre en Belgique, quelques-unes, quelques-uns au même endroit, ce qui nous permet plus facilement d’échanger, de créer des synergies. C’est un monde que je ne connais pas bien, parler de nos expériences ensemble m’aide beaucoup. Cela permet aussi de faire exister dans mon quotidien quelque chose qui prend trop peu de place.
Pour autant, je ne pense pas qu’il faille faire une distinction entre la littérature française actuelle et la littérature belge francophone.
Si on prend le cas de Donato, un auteur français n’aurait sans doute pas abordé cet épisode de l’histoire propre à la Belgique ou en tout cas peut-être pas de cette manière…
Peut-être. Cela m’inscrit en Belgique, c’est certain. Il y a néanmoins une histoire parallèle et comparable en France.
Quelle place occupe désormais l’écriture dans ta vie ?
Pas assez ! Je travaille en ce moment à temps plein, pour pouvoir partir quatre mois en résidence d’écriture. Je me rappelle avoir entendu Sophie d’Aubreby [autrice de S’en aller, Inculte, 2021, ndlr] expliquer que le fait de ne pas écrire au quotidien suscitait chez elle le désir et je m’étais dit, à l’époque, que ce n’était pas possible pour moi. J’ai moins de temps maintenant et je comprends ce qu’elle voulait dire. Mais j’ai besoin de cet espace à un moment parce qu’il y a quelque chose de l’ordre de la décomposition. Pour moi, la place de l’écriture, c’est attendre des moments où tu peux remettre de l’ordre. Cela étant, si je ne faisais qu’écrire, j’aurais l’impression d’être trop privilégiée.
Après Donato et Sophia, y a‑t-il déjà un projet en préparation ? Une suite à Lila, la tragédie ?
Je pourrais continuer Lila, mais il y un autre texte. Je pense que je pourrais diviser mon temps. Lila est plus intime, mais l’autre projet est très intense. J’ai parfois aussi l’envie d’écrire sur le paysage uniquement, mais très vite les personnes apparaissent.
Laura Delaye
Bibliographie
- Donato, Corti, 2023.
- Sophia, Corti, 2025.
- Lila, la tragédie, 29 mars 2025, en ligne sur le site de Passa Porta. URL : https://www.passaporta.be/fr/magazine/lila-de-tragedie-el%C3%A9onore-de-duve
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°225 (2025)


