Jacques Crickillon ou les Territoires de l’Indien

jacques Crickillon

Jacques Crickil­lon

Voilà quar­ante ans désor­mais que Jacques Crickil­lon est entré en écri­t­ure en s’imposant d’entrée de jeu comme l’un des plus impor­tants poètes lyriques des let­tres fran­coph­o­nes con­tem­po­raines. Hon­orée de nom­breux prix, pub­liée en Bel­gique, mais aus­si en France et en Suisse, son œuvre est com­men­tée partout dans le monde où l’on mesure encore qu’écrire poé­tique­ment sig­ni­fie autre chose que de trac­er des mots avec une élé­gance affec­tée sur le papi­er. Car, pré­cisons-le d’entrée de jeu, les livres de poésie ou de prose de Crickil­lon n’invitent pas au repos ou au rassérène­ment des esprits.

Cha­cun de ses ouvrages explose comme une bombe et provoque un séisme chez ses vrais lecteurs, dont Jacques De Deck­er indi­quait avec justesse qu’ils deve­naient ain­si, mieux que de sim­ples amoureux de ses mots, de véri­ta­bles par­ti­sans. Le poète, du reste, nous a bien prévenus de son côté qu’il n’avait nulle inten­tion de faire dans le joli, mais de flinguer. Qu’est-ce à dire ? Eh bien peut-être qu’il y a lieu de lire cette œuvre évidem­ment comme un des plus mag­is­traux assen­ti­ments à ce qui vaut dans cette vie, mais aus­si comme un grand refus. Refus du policé social et de ses con­ven­tions, de la « pseu­do-cul­turette » des­tinée à nivel­er les esprits et les corps plutôt qu’à les élever vers un point d’incandescence majeur. Mais encore : souci de dénon­cer, sans arro­gance nar­cis­sique mais au con­traire avec une vio­lence ver­bale libéra­trice, tout ce qui empêche, dans nos sociétés, les créa­teurs de mon­des d’émerger, les danseurs des gouf­fres de porter le fruit de leurs choré­gra­phies dan­gereuses à la lumière.

Résis­tant à tous les camps où l’on entend nous encasern­er, Jacques Crickil­lon est bien cet Indi­en de nos let­tres qui de tou­jours a décidé, con­tre vents et marées, de demeur­er avec panache sur le sen­tier de la guerre. Asth­ma­tiques de l’imagination, de la vision et du souf­fle, prenez garde : ses livres ne sont pas pour vous. La beauté sauvage qui en émane est une men­ace per­ma­nente. Elle laisse érein­té ou au con­traire assoif­fé de plus de lib­erté encore.

Le chant de Lorna

Lorsqu’en 1968, paraît La Défendue, son pre­mier livre de poésie, Crickil­lon impose immé­di­ate­ment une langue, une syn­taxe et des préoc­cu­pa­tions résol­u­ment inactuelles. L’ensemble laisse devin­er un poète et un homme soucieux de lucid­ité et de men­er jusqu’au bout une expéri­ence intérieure d’une exem­plaire sin­gu­lar­ité autant qu’un voyageur épris de grands espaces – que ces derniers soient réels ou rêvés indis­tincte­ment. Mais aus­si et surtout un amant qui ose aujourd’hui encore, en nos sociétés désen­chan­tées, toutes les mod­u­la­tions d’un vaste chant d’amour con­tin­ué à une femme à qui il dédie tous ses livres sans excep­tion. C’est que, pour Crickil­lon, la plus immé­di­ate man­i­fes­ta­tion de l’insurrection con­tre la médi­ocrité et la « bien-pen­sance » est l’amour. L’amour, non pas au sens et dans les col­oris affadis que ce voca­ble puis­sant a pris au XIXème siè­cle, mais dans toute la vigueur de son exten­sion poé­tique la plus élevée. Rim­baud par­lant du nou­v­el amour et de la néces­sité de se bâtir, musi­cale­ment, un nou­veau corps amoureux, pour­rait nous per­me­t­tre de cern­er ce que Crickil­lon injecte dans cette notion. Ou Rilke, avec sa volon­té de méta­mor­phoser nos chairs de telle façon qu’elles devi­en­nent per­méables à l’Ouvert. Au grand dehors. À tout ce qui au-dedans, comme au dehors de nous, est sus­cep­ti­ble de bat­tre le néant quo­ti­di­en en brèche.

Dans cette per­spec­tive, la femme aimée, qui con­naî­tra de très nom­breux hétéronymes, s’avère une com­pagne de bar­barie, certes, mais aus­si l’alpha et l’oméga de l’acte créa­teur, sa moti­va­tion et sa des­ti­na­tion, non dans la per­spec­tive d’un repli frileux du cou­ple sur lui-même, mais au con­traire dans l’optique que cette ouver­ture absolue au mys­tère d’autrui, de la rad­i­cale altérité se dou­ble d’une ouver­ture à l’énigme de ce qui est.

Si l’œuvre de Jacques Crickil­lon a bien un cen­tre et une grande cohérence der­rière l’apparente diver­sité, c’est bien là qu’il y a lieu de la voir.

Cette volon­té de recon­naître en la femme aimée l’image même de ce qui à la fois nous met au monde, nous élève et nous ouvre à l’essentiel, trou­vera d’ailleurs dans le tra­vail du poète un point cul­mi­nant avec ce que l’on pour­rait nom­mer le cycle de Lor­na, tou­jours en chantier à ce jour. La pub­li­ca­tion de L’Ode à Lor­na Lherne, aux édi­tions de L’Arbre à Paroles, en 1994, con­stitue à cet égard une date majeure. Un seul vaste poème : une seule parole : « Je t’aime », mais proférée avec une telle inten­sité et une telle var­iété dans l’expression que l’on com­prend très vite que cette pro­fes­sion de foi est le socle même d’une vie de guer­ri­er aus­si bien. C’est que l’être aimé prou­ve une chose : il est légitime d’exiger du monde autre chose que ce panora­ma d’atrocités, de bêtise, de vul­gar­ité étalée et d’arraisonnement des corps et des esprits qu’il sem­ble devenir chaque jour un peu plus. La vie peut, la vie doit se mesur­er à l’aune de ce que Lor­na, vig­i­lante, pro­pose comme mode d’intensité dans l’intelligence, la sen­su­al­ité et la per­cep­tion de ce qui rend la vie digne d’être vécue. Sans elle, le poète, n’a de cesse de le répéter, point de salut. Elle est l’être sacré absolu, car de sacré, con­traire­ment à ce que la moder­nité a instal­lé comme doxa, nous avons besoin.

Un poète des mondes

À ce point, soulignons dûment com­bi­en la poésie de Crickil­lon débor­de de très loin les modes poé­tiques ponctuelles. Nour­rie d’expériences vécues, de voy­ages nom­breux, d’une car­rière impres­sion­nante d’ascensionniste, mais aus­si des lec­tures les plus divers­es – de l’histoire de l’art, des idées ou des reli­gions au roman améri­cain, en pas­sant par l’anticipation ou le polar –, le mas­sif con­sti­tué par les livres qu’il a com­posés déroute tant ses sen­tiers sont nom­breux, tant les rup­tures dans les reg­istres de langue, que l’auteur affec­tionne, sont abrupts. Qu’il écrive en prose ou vers libres, qu’il vitupère ou qu’il loue, il n’est habité en réal­ité que d’une seule préoc­cu­pa­tion : explor­er le pos­si­ble, dans un souci de justesse artis­tique total et sans nulle appréhen­sion des réti­cences voire des haines que sa route mar­ginale ne manque pas de sus­citer.

Sans cesse, les for­mules de Crickil­lon court-cir­cuitent nos habi­tudes et met­tent à mal nos références, nos points de repère. Il faut avoir de la force, être habité d’une grande san­té, pour suiv­re un pareil arpen­teur des mon­des. Car la sci­ence poé­tique de Crickil­lon cherche à nous faire entrevoir sans relâche un au-delà des mots où vibre une qual­ité de vie que le quo­ti­di­en ne nous donne qu’une très faible chance d’entrevoir. Et c’est pré­cisé­ment pourquoi il lui appa­raît comme urgent de dépro­gram­mer nos réflex­es par la con­sti­tu­tion d’un réseau d’images et de sen­sa­tions qui nous télé­porte lit­térale­ment hors de nous-mêmes.

Ce n’est ain­si pas un hasard si Crickil­lon a très vite éprou­vé le besoin de com­pos­er, à côté d’une œuvre poé­tique jamais lais­sée de côté, un cer­tain nom­bre de textes nar­rat­ifs qui le plus sou­vent emprun­tent l’apparence de la nou­velle (Par­cours 109, La Nuit du Seigneur, Baby­lone demain) voire du roman, avec son extra­or­di­naire Tueur bir­man, jadis salué par Alain Bosquet dans les colonnes du Monde comme un roman majeur de notre temps. C’est qu’il est habité par le désir d’expérimenter toutes les formes de créa­tion que son imag­i­na­tion lui sug­gère d’investir, avec la per­spec­tive d’aller un peu plus loin dans l’élaboration d’un des espaces intérieurs les plus immé­di­ate­ment iden­ti­fi­ables de la moder­nité. Voilà sans doute aus­si ce qui dérange les lecteurs, peu habitués à être aus­si mal­menés dans leur con­fort intel­lectuel.

Déplaçant sans cesse les fron­tières entre songe, hal­lu­ci­na­tion et réal­ité, entre vie réelle et vie rêvée, vie écrite et vie vécue, intéri­or­ité pro­fonde et regards sur les paysages recon­nus les plus dif­férents, les visions déployées par Crickil­lon, on l’aura com­pris, ne cherchent pas, gra­tu­ite­ment, à désori­en­ter son lecteur. Elles cherchent à lui admin­istr­er la preuve en actes que la vision de l’univers que nous pro­pose le monde socio-pro­fes­sion­nel, spec­tac­u­laire-marc­hand et hyper-fes­tif con­tem­po­rain est peut-être en réal­ité elle le trou­ble du regard le plus nocif pour nous-mêmes finale­ment.

La prose nar­ra­tive et la poésie ne sont par con­séquent pas des voies d’écriture dif­férentes mais bien au con­traire très large­ment com­plé­men­taires. On notera d’ailleurs avec intérêt, que Crickil­lon n’a jamais renon­cé à une approche au prof­it de l’autre, de même qu’il a plus que jamais ten­dance à syn­thé­tis­er aujourd’hui toutes les démarch­es esthé­tiques imag­in­ables au prof­it de livres encore plus per­son­nels qu’autrefois.

Le cycle actuel d’A Kénalon témoigne avec une autorité exem­plaire d’un créa­teur qui n’a plus cure du tout de ce qui pour­rait s’apparenter à un moule poé­tique ou nar­ratif iden­ti­fi­able. L’écriture avance en quête d’elle-même, allant jusqu’à réin­ven­ter syn­taxe et lex­ique lorsque cela lui appa­raît néces­saire.

Davan­tage encore, à l’instar d’un Blake, d’un Artaud ou d’un Michaux, Crickil­lon a depuis peu choisi de pour­suiv­re l’exploration de ses ter­ri­toires indi­ens sur le plan plas­tique. Il des­sine et peint, tout à la fois pour traduire ce qu’il estime que ses mots sont inaptes à dire et pour ini­ti­er un dia­logue interne entre les pos­si­bil­ités offertes par les couleurs et les formes et les puis­sances du lan­gage. Un pre­mier livre, au titre inquié­tant, Phase ter­mi­nale, nous autorise à mesur­er toute la nou­veauté dont le poète se révèle plus que jamais capa­ble.

Repères

Né le 13 sep­tem­bre 1940, Jacques Crickil­lon est à ce jour l’auteur d’une généreuse quar­an­taine de livres. Poète avant tout, il est aus­si l’auteur de nom­breux réc­its et d’un roman. Cri­tique, il s’intéresse avec une curiosité peu com­mune tant à ce qu’il est con­venu d’appeler la lit­téra­ture générale qu’aux lit­téra­tures des marges : romans policiers et romans noirs, mais aus­si romans d’anticipation. Ascen­sion­niste, Crickil­lon est enfin un infati­ga­ble voyageur qui a effec­tué de durables séjours en Afrique et en Asie.

Entré en poésie en 1968, avec La Défendue, immé­di­ate­ment salué par la cri­tique, Jacques Crickil­lon posait dès les pre­miers mots du livre les bases de ce qui allait s’avérer une véri­ta­ble révo­lu­tion affec­tant un ter­ri­toire lit­téraire fort tran­quille et somme toute très rou­tinier, en dépit des colères froides et ironiques d’un Pierre del­la Faille ou des salu­bres ivress­es vol­caniques d’un Mar­cel More­au.

Or, à qui étaient-ils adressés, ces mots, sinon à celle même qui avait don­né son titre au livre : la Défendue. Celle que le poète-guer­ri­er allait s’efforcer de défendre, mais aus­si d’illustrer. La femme en per­pétuelle méta­mor­phose, aimée sans réserve, au-delà de tout, et dont il n’a eu de cesse au fil des livres de mul­ti­pli­er les hétéronymes : Afane­ma, Iruna, Hukala, Naï­ma (la mon­tagne-femme), Lor­na ou plus récem­ment Nana Suma­tra… La femme, certes, mais la poésie elle-même tout autant. Une poésie comme elle sans cesse changeante, à la fois mou­vante et émou­vante, pôle d’aimantation de tous les actes, et man­i­fes­ta­tion la plus accom­plie d’une syn­thèse suprême entre art et vie, à quoi tend toute une large part de la démarche de ce créa­teur.

Le poème n’est rien sans vous, sans vous, fil­igrane de neige. Le poème n’est rien, mais vous, Lor­na de l’Our, telle il vous porte comme on porte au seuil du tem­ple la sœur amante aux jours extrêmes de détresse. Voilà. On peut encore songer. Les mots s’en char­gent, qui sont la chair du Monde, le Nom­bre Lor­na, cette voix de syco­more au vent du jade et des lèvres de palme, cette voix – voyez aux rivages ces coquil­lages vides comme masques de dieux venus et de là-bas qui atten­dent – cette voix qui ne me quit­ta pas.  (La Chan­son de Nana Suma­tra)

Si la femme aimée con­stitue assuré­ment la clef de voûte d’une œuvre qui a su abor­der à tous les rivages, elle n’est pas pour autant l’unique ligne de force des livres de l’auteur de L’Indien de la gare du Nord.

Dans un pre­mier temps volon­tiers voué à la célébra­tion, ain­si que le note fort judi­cieuse­ment Jacques De Deck­er, mais aus­si à la guerre sainte qui l’oppose à lui-même autant qu’au monde, le Poème évolue cepen­dant très vite vers une dynamique éminem­ment per­son­nelle qui cherche à fusion­ner les formes et les styles en un seul verbe capa­ble de recueil­lir toutes les inflex­ions de la voix poé­tique – de la louange à la colère, des grandes vitupéra­tions aux médi­ta­tions les plus sere­ines, du lyrisme le plus per­son­nel à l’épopée cos­mique…

Et c’est l’émergence alors – après les cinq pre­miers livres pub­liés, entre 1968 et 1976, par André De Rache – d’une poésie qui appar­tient à des années de pro­fonde recherche et de doutes. Des années qui nous mon­trent un écrivain qui oscille entre songe et mémoire. En sont témoins les recueils Régions insoumis­es et Région inter­dite, en 1978, puis Colonie de la Mémoire, l’année suiv­ante, avant Nuit la Neige et Retour à Tawani, respec­tive­ment parus en 1981 et en 1983.

Or il se trou­ve aus­si que durant ces mêmes années, un désir intense tra­verse l’espace poé­tique dess­iné par ces œuvres : celui, ni plus ni moins, de racon­ter. Du reste, les fameux Cinq Réc­its que Crickil­lon don­nait en 1980 à Vokaer, pour fig­ur­er au som­maire de Brux­elles à mur ouvert, en con­sti­tu­aient un sérieux indice lui aus­si. Rien de sur­prenant dès lors à ce que, la même année, le Prix Rossel couron­nât Supra-Coro­n­a­da, un vol­ume de réc­its très éloignés des canons du genre. Des réc­its brefs, en général, que devaient com­pléter bien­tôt ceux de Par­cours 109 (1983) et de La Nuit du Seigneur (1984), ain­si que le roman inti­t­ulé Le Tueur bir­man (1987).

Avec L’Indien de la gare du Nord, c’est à une révo­lu­tion com­plète sur le plan formel que l’on assiste : tous les gen­res, tous les reg­istres mais aus­si tous les tons sont con­vo­qués en un chant de guerre cha­toy­ant. Doré­na­vant, Crickil­lon s’autorisera toutes les lib­ertés au sein d’un même livre. Et tou­jours il ira au plus vite à ce qu’il veut dire dans le moule qui lui paraît le plus spon­tané­ment apte à traduire ses ful­gu­rances.

C’est ain­si qu’il peut aus­si bien chanter la douceur et la beauté de sa femme que con­damn­er les grands déserts urbains où nous sommes can­ton­nés. Il peut élever une ode à la mon­tagne aus­si bien qu’isoler, en phys­i­ol­o­giste atten­tif à nos sociétés telles qu’elles vont mal, les can­cers qui la ron­gent. Embras­sant l’histoire des hommes et du sacré depuis la préhis­toire, il est égale­ment en mesure d’adopter le point de vue d’un scor­pi­on des mil­lé­naires à venir, s’exprimant bien après l’extinction de l’espèce humaine. Jouant des mythes anciens, il en forge égale­ment, en abon­dance, de nou­veaux, n’hésitant pas à éla­bor­er une véri­ta­ble cos­mogo­nie même. Et s’il aime à iro­nis­er sur les tra­vers des insti­tu­tions et des modes qui nous englu­ent, il ne se tient pas pour autant lui-même hors du champ de ses sar­casmes… C’est que, du sein même du silence qui l’attire sou­vent irré­sistible­ment, et dans la prox­im­ité tou­jours con­sciente du néant qui le guette, il sait que la haute alchimie de la poésie con­stitue la seule réponse pos­si­ble, le seul hon­neur. Par­ler, pour lui, dans cette per­spec­tive, c’est par con­séquent déjouer la mort aus­si bien que la bêtise et la mesquiner­ie, omniprésentes. C’est refuser d’acquiescer à ce qui lui paraît intolérable, c’est-à-dire presque tout ! Comme, c’est encore et tou­jours, ren­dre grâce à sa femme qui le sauve en per­ma­nence du naufrage.

Grand Par­adis, Sphère, Neuf Roy­aumes, Vide et Voyageur ou Ténébrées – qui parais­sent en quelques années seule­ment, de 1988 à 1993 – sont autant de preuves d’un écrivain désor­mais au faîte de sa maîtrise ver­bale. Il sem­ble que Rim­baud, Lautréa­mont, Rilke, Niet­zsche, pour n’invoquer que qua­tre noms, aient trou­vé, par-delà le temps, un inter­locu­teur à leur mesure ; davan­tage même : une pen­sée amie qui soit en mesure de faire écho à leurs démarch­es respec­tives.

Et force est de con­stater que la vaste arche que représente déjà la poésie de Crickil­lon dans ces années-là a suff­isam­ment de poids et d’originalité pro­pre dans la forme et la langue pour ne pas red­outer ces pres­tigieux voisi­nages. La cri­tique d’ailleurs – sous des plumes aus­si divers­es que celles de Jacques De Deck­er, d’Albert Aygues­parse, d’Alain Bosquet, de Jacques-Gérard Linze, d’André Miguel ou d’Eric Brog­ni­et – ne s’y est nulle­ment trompée puisqu’elle recon­naît en lui, depuis longtemps, un créa­teur de pre­mier plan. On ne s’étonnera pas dès lors que le mois d’avril 1993 voie, comme un écho aux nom­breux prix lit­téraires que son tra­vail lui a déjà valus, son entrée à l’Académie royale de Langue et Lit­téra­ture français­es de Bel­gique, au siège de Max Elskamp.

Et c’est pour­tant avec une humil­ité accrue que Crickil­lon va pour­suiv­re ce qui con­stitue déjà une œuvre con­sid­érable. C’est que, lucide, il se méfie avant tout de ses pro­pres images et de ses pro­pres valeurs, les pas­sant et les repas­sant, pour les épur­er, sans cesse au crible de ce qui à jamais nous dépasse : la cul­ture véri­ta­ble qu’il puise au cours de ses voy­ages et de ses lec­tures, cette forme de sagesse du vide qu’il apprend chaque fois qu’il escalade une mon­tagne, le silence aus­si qui résulte d’un con­tact priv­ilégié avec les grandes forces élé­men­taires… Il a com­pris que, pour que sa poésie soit pleine, il faut que lui-même ait accep­té de marcher vers le Vide, afin d’en être l’authentique récep­ta­cle. Et ce n’est sans doute pas un hasard si ces années-là voient émerg­er dans ses poèmes avec une insis­tance fiévreuse l’idée d’un Ori­ent, certes plus men­tal que réel, un Ori­ent qui relève au pre­mier chef d’une aiman­ta­tion, sinon d’une élé­va­tion, d’ordre spir­ituel. Peut-être les pre­miers pas vers un apaise­ment des colères qui ne cessent de renaître ; peut-être les pre­miers pas – à jamais pre­miers, Crickil­lon n’est pas un naïf – vers la sérénité d’une grande matu­rité.

« Écrivant, je suis la mémoire de ce qui demeure sans mémoire. Le sur­vivant et le mort et le ressus­cité. Rien. Un fan­tôme. Une illu­sion de fontaine, j’attends que des oiseaux vien­nent me boire.
Le poème est une graine déposée sur la pierre. Le vide est sa nour­ri­t­ure. L’Orient est sa fil­i­a­tion. Seul le hasard lui don­nerait un sens. Mais la graine est mère du hasard. Ce qui la dépasse, elle le con­tient. Ce qui s’éloigne d’elle, elle l’anticipe. Ce qui la renie, elle le nomme »
, explique-t-il à Tris­tan Sauti­er, dans un entre­tien qu’il lui accorde en 1994.

C’est dans cet esprit d’apaisement et de marche vers une improb­a­ble sagesse que vont se déploy­er les poèmes des qua­tre livres qui suiv­ent. Au reste, c’est sans doute là aus­si que Crickil­lon sem­ble avoir accédé à la part la plus inté­grale­ment lumineuse de lui-même. Les doutes sub­sis­tent, bien sûr, et le monde n’est pas moins noir, mais la fréquen­ta­tion assidue de la mon­tagne et l’amour sans bornes qui le lie à sa femme parais­sent avoir autorisé une parole au lyrisme plus entier, moins immé­di­ate­ment court-cir­cuité par cet art de la remise en ques­tion qui était sans relâche à l’œuvre dans ses livres précé­dents. Du reste, n’écrit-il pas alors, avec Ode à Lor­na Lherne (1994) et Bal­lade de Lor­na de l’Our (1996), deux des plus hauts chants d’amour de ce temps ? Qu’on relise bien, tout autant, les pros­es et les vers des Elé­gies d’Evolène et de Tal­is­man, tous deux parus en 1995, et l’on pour­ra sans peine observ­er la plus pure lumière, comme si, enfin, le poète avait gravi sa mon­tagne, comme s’il avait trou­vé le gîte tant cher­ché et posé les armes.

Qu’on ne se méprenne cepen­dant pas : il serait en effet par trop aisé d’imaginer un poète désor­mais assa­gi, sinon som­no­lent au coin du feu. Ce serait oubli­er que, pour Crickil­lon, le poète est avant tout un guer­ri­er. Un Indi­en en rup­ture de ban avec une société qui s’en méfie ou qui le méprise. Un homme, enfin, qui a des comptes à régler avec la bassesse de tous les assis, et peut-être même avec une part obscure de lui-même, dont une enfance et une ado­les­cence, plus cré­pus­cu­laires qu’aurorales, ain­si qu’en témoigne le roman  Le Tueur bir­man, par exem­ple.

À ce point, il s’agissait pour lui de dress­er un bilan. Et sur la haute mer où son navire croise, le nav­i­ga­teur a juste­ment emporté un instru­ment lui per­me­t­tant de faire le point et de se situer. L’Astrolabe (1997) ressem­ble furieuse­ment à un tel objet, amorçant au sur­plus un pan nou­veau de l’œuvre à venir : celle de l’exploration renou­velée, appro­fondie, des zones les plus trou­bles de lui-même et du monde, aus­si bien que des abysses du lan­gage. Entre­prise érein­tante qui devait d’ailleurs don­ner lieu à un des vol­umes les plus ter­ri­bles de Crickil­lon. Jamais en effet, comme dans Au Bord des Fonderies mortes, qui parais­sait l’année suiv­ante, le poète n’était allé aus­si loin dans le ressen­ti­ment et la dénon­ci­a­tion. Et avant tout de ses pro­pres faib­less­es, mais du manque cru­el d’amour aus­si, et des gouf­fres que parais­sent avoir été ses rela­tions avec Père et Mère. Jamais non plus son pro­pre ver­tige n’avait été mis à nu avec une telle acuité. Seul, comme tou­jours chez lui, l’amour con­serve un pou­voir de rédemp­tion. Et il est bien néces­saire à qui paraît ain­si étran­glé entre les deux mâchoires d’une sin­istre pince.

Baby­lone Demain, fab­uleux opéra rim­bal­dien qui scan­de, en sept étapes, un pèleri­nage mys­tique vers la ville de toutes les orig­ines et l’origine de toutes les méga­lopoles mod­ernes, qui paraît ensuite, sur­prend à nou­veau, de même que les poèmes à nou­veau gon­flés de lumière, d’amour qui sur­gis­sent alors. Et ce sont, ces textes-là, sou­verains et libre­ment libres, tous ceux qui con­stituent La Chan­son de Nana Suma­tra.

Aujourd’hui, le cycle d’A Kénalon, en pleine élab­o­ra­tion, indique, nous l’avons souligné, à quel point Jacques Crickil­lon demeure soucieux d’affiner sa démarche artis­tique autant que d’en repouss­er les fron­tières. Le vocab­u­laire et la gram­maire sont par­fois totale­ment renou­velés, mais cela ne suf­fit pas, man­i­feste­ment, puisque voilà désor­mais Crickil­lon pein­tre et poète. On peut d’ailleurs légiti­ment espér­er qu’à la faveur de son quar­an­tième anniver­saire d’entrée en lit­téra­ture, une grande expo­si­tion lui soit con­sacrée, laque­lle per­me­t­trait en out­re à ses admi­ra­teurs de décou­vrir, à côté du poète qu’ils aiment, le plas­ti­cien qu’ils ne con­nais­sent pas encore.

Au-delà des mots

On ne doit cess­er de le répéter, l’œuvre de Jacques Crickil­lon compte d’ores et déjà au nom­bre des ten­ta­tives les plus accom­plies de ce temps pour échap­per aux modes, aux idées reçues, et à toutes les bass­es fatal­ités.

Si Crickil­lon fait à ce point tache (comme on pour­rait par­ler d’une tache solaire, signe d’une activ­ité aus­si intense que boulever­sante) dans le paysage de nos let­tres, c’est sans doute parce qu’il appar­tient à cette race d’écrivains qui savent et veu­lent voir. Ses mots sont des jumelles tournées vers le passé aus­si bien que vers l’avenir. Autant vers ses abîmes per­son­nels que vers un monde dont il voit qu’il vit un moment de crise plus pro­fond encore sans doute que celle qui affec­ta l’Europe au XVIIIème siè­cle, car il s’agit d’une muta­tion de civil­i­sa­tion où la cul­ture elle-même est men­acée avec la même grav­ité que ne l’est cette planète, qui n’a décidé­ment plus rien d’indi­en. Ayant dénon­cé cette men­ace depuis au moins vingt ans, Crickil­lon n’a eu de cesse de nous met­tre en garde. En vain. Au cen­tre de la sphère de mémoire con­sti­tuée par son oeu­vre, il veille, désor­mais, ayant abon­dam­ment admon­esté. Il salue les cail­loux, les petites bêtes bleues sous les pier­res et les oiseaux. S’il vitupère encore con­tre l’humain, il préfère de loin con­sacr­er le plus clair de son énergie à célébr­er celle qui chaque matin le fait renaître.

Avec un souf­fle incroy­able – celui des grands prophètes bibliques, mais aus­si celui du loup dans la forêt, ou encore celui, plus dif­fi­cile, de l’alpiniste en haute mon­tagne – il a déployé les fastes d’un verbe nou­veau et déroutant où la justesse a non moins d’importance que la beauté. Elle n’en a d’ailleurs à ses yeux que dans la mesure où elle est l’opérateur d’une prise de con­science, et par con­séquent d’une mise en cause de ce qu’il est comme de ce qui est. Ce souf­fle dote le Poème d’un mou­ve­ment capricieux, imprévis­i­ble qui empêche, il faut bien en con­venir, le com­men­taire, tant il se mon­tre véloce à lui échap­per. En ce sens, il est inquié­tant. Il est impos­si­ble de som­nol­er devant un texte de Crickil­lon si on a le courage de le lire. C’est-à-dire si, porté par son souf­fle, on tient à décou­vrir, au-delà du ver­rou des sig­ni­fi­ca­tions, le sens pro­fond de sa démarche.

Lors de la con­quête de l’Ouest, ce qui posa le plus prob­lème aux nou­veaux arrivés, aux envahisseurs, aux bons Blancs, c’était, moins l’agressivité des Indi­ens, que le fait qu’ils bougeaient. Ils ne pou­vaient tolér­er ce nomadisme con­sub­stantiel à leur être, à leur pen­sée, à leur cul­ture et à leur spir­i­tu­al­ité. C’est ce mode de vie qui leur fut fatal. Pour l’homme blanc rationnel, rien n’est plus désagréable que de trou­ver ici ce qu’on croy­ait avoir recen­sé là, rien n’est plus insup­port­able que celui qui s’entête à refuser la place qu’on lui a assignée. Ce nomadisme est la res­pi­ra­tion même de l’œuvre de Jacques Crickil­lon. Il explique pourquoi l’œuvre a pu sus­citer autant de malen­ten­dus ou d’indifférence. Ce qui est inso­lite nous fait peur : autant l’ignorer ou en réduire la portée. Notre époque comme aucune a pris l’habitude de cadas­tr­er, de cat­a­loguer, de met­tre en chiffres. N’omettons pas pour cette rai­son de saluer chaque fois que faire se peut les guérilleros des marges qui incar­nent la puis­sance de la Let­tre dans un monde prosterné devant le Nom­bre.

                                                                                                           Christophe Van Rossom


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)