La chasse aux mots

Un coup de coeur du Carnet
Olga KRISTEL

vaneigem_logistIl était une fois un sit­u­a­tion­niste qui avait écrit quelques-uns des meilleurs slo­gans de mai 68 et qui prô­nait l’autogestion et la désobéis­sance civile. Mais ce qu’on savait moins, c’est que l’octogénaire écrivait aus­si des livres pour enfants… Et quels livres ! Presque une demi-siè­cle après son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions, Raoul Vaneigem nous offre Le cueilleur de mots, un con­te pour les petits et les grands, où l’intelligence le dis­pute à la poésie.

Dans un vil­lage où sévit l’ancien guer­ri­er César-Eusèbe, il est devenu impos­si­ble de vivre tran­quille­ment. Quand il ne tire pas sur le curé ou le boulanger, l’odieux per­son­nage – nos­tal­gique du temps où le père Noël appor­tait des fusils aux enfants — abat les ani­maux à longueur de journées. Puisque ni les gen­darmes ni aucun adulte ne trou­vent le moyen d’arrêter ce sniper dément, Cléo et Chloé, les enfants de l’auberge « Au Mer­le moqueur », bravent le dan­ger, se ren­dent chez le triste sire, dégus­tent son excel­lent vin et lui récla­ment un cessez-le-feu. Le même jour, avec l’arrivée du pro­fesseur Ernest Lachaud du Bon­net, une solu­tion sem­ble trou­vée : ce curieux cueilleur et tueur de mots inutiles va embauch­er César-Eusèbe pour canarder les voca­bles qui ont fui son dic­tio­n­naire et sur­v­o­lent nuita­m­ment le vil­lage! Mais cet étrange con­trat aura des con­séquences funestes. En effet, avec des mots blessés, tail­lés, rec­ol­lés, amputés, la vie et la con­ver­sa­tion per­dent petit à petit de leur sel et de leur sens… Et tout va de tra­vers et même la démoc­ra­tie se trou­ve en dan­ger ! Car l’étrange pro­fesseur tra­vaille, avec l’aide de l’armée, des écon­o­mistes et d’un état total­i­taire aux bottes du général Dug­land, à une Nou­vlang’ qui n’est pas sans rap­pel­er la Novlangue du 1984 d’Orwell.… Dans un pays devenu fou où les mots éclopés men­di­ent et mor­dent les pas­sants, nos jeunes héros trou­veront-ils un moyen de sauver rimes et asso­nances de la gueule des canons et de leur ren­dre la lib­erté ?

Ce petit livre, écrit dans une langue sobre et clas­sique, est mag­nifique­ment servi par les illus­tra­tions de Gabriel Lefevbre. Ses col­lages et dessins en noir et blanc, tachetés des couleurs pri­maires, con­tribuent à accentuer le car­ac­tère sur­réal­iste et som­bre du con­te philosophique de Raoul Vaneigem. Les per­son­nages tru­cu­lents et l’appel – pas trop appuyé – à rester vig­i­lant et à résis­ter à la vio­lence faite aux mots, en font une petite per­le à met­tre sous les yeux de tous les jeunes ama­teurs de la langue.

Raoul VANEIGEM, Le cueilleur de mots, illus­tré par Gabriel Lefeb­vre, Neuil­ly, Atlande, 2014, 71 p.