« Tu sais que tu es… dandy comme Bowie »

Daniel Sal­va­tore SCHIFFER, Petit éloge de David Bowie. Le dandy absolu, Édi­tions François Bourin, 180 p.

Le 10 jan­vi­er 2016, quand est tombée la nou­velle du décès de David Bowie, des mil­lions de per­son­nes à tra­vers le monde ont sen­ti qu’elles per­daient un proche. Cha­cune d’entre elles avait son Bowie : le punk émacié ou le beau gosse stylé, le mâle à l’irrésistible regard vairon ou l’androgyne out­rageuse­ment maquil­lé, le rouquin flam­boy­ant ou le blond aryanisé, le musi­cien ou l’acteur, la bête de scène ou la star de clip ; il y a les fans qui ne jurent que par Zig­gy Star­dust et voient advenir la cor­rup­tion de leur idole avec le star sys­tem au mitan des années 70, ceux qui lar­moient en enten­dant à la radio ses suc­cès plus com­mer­ci­aux sur lesquels ils se sont déhanchés, de Let’s dance à Chi­na girl, enfin ceux qui l’ont décou­vert sur le tard, alors qu’il était déjà un « clas­sique ».

Le philosophe Daniel Sal­va­tore Schif­fer voit, quant à lui, dis­paraître avec Bowie l’avatar absolu d’une fig­ure esthé­tique à laque­lle il a con­sacré de nom­breuses et pas­sion­nantes recherch­es : le dandy. L’éloge posthume – petit par la taille, grand par l’expression – qu’il prononce vient clore, en toute logique, une trilo­gie entamée avec Lord Byron et pour­suiv­ie avec Oscar Wilde.

Con­vo­quant donc l’auteur du Por­trait de Dori­an Gray, mais aus­si Bar­bey d’Aurevilly, Baude­laire, Niet­zsche, puis tous les spé­cial­istes de la ques­tion (Sollers, Onfray, Marie-Chris­tine Nat­ta, etc.), Schif­fer situe Bowie dans une « phénoménolo­gie du dandysme » aux man­i­fes­ta­tions plurielles. Au fil de chapitres qui tien­nent autant de l’oraison funèbre vibrante que du Mag­ni­fi­cat, l’auteur débusque dans chaque pose (à ne pas con­fon­dre avec « pos­ture ») de Bowie la griffe dandy qui la car­ac­térise : la ten­dance à vouloir trans­muter une vie en œuvre d’art ; la mul­ti­pli­ca­tion des dou­bles et des masques ; la fas­ci­na­tion envers le « troisième sexe » ; l’hédonisme trans­gres­sif ; l’exercice d’une lucid­ité con­fi­nant à l’héroïsme pour com­bat­tre la souf­france et s’autoriser à clamer au seuil du néant : « Mort, où est ta vic­toire ? » ; la sub­li­ma­tion en astre noir, en Black­star se con­sumant d’une flamme inverse, pour l’éternité.

Cet essai, bien que nour­ri d’éléments factuels et d’une con­nais­sance impa­ra­ble de la discogra­phie de Bowie, n’a rien à voir avec ces sar­cophages de papi­er que sont sou­vent les biogra­phies. Cer­tains s’irriteront du style déployé dans cet In memo­ri­am, qu’ils jugeront empha­tique, grandil­o­quent, d’une tapageuse démesure. Mais par­le-t-on d’un dieu à demi-mots ? Schif­fer ne s’est pas acca­paré en oppor­tuniste le masque mor­tu­aire de son idole : il l’a rehaussé d’un nou­veau fard et a pré­cisé les con­tours des éclairs qui le zèbrent, pour le faire entr­er dans la galerie des Dandys majus­cules – ces éphémères qui ont con­quis l’immortalité.