Entre philosophie et religion : ou comment débattre sur la folie humaine

Éric-Emmanuel SCHMITT, L’Homme qui voy­ait à tra­vers les vis­ages, Paris, Albin Michel, 2016, 421 p., 22€/ePub : 14.99 €   ISBN : 978–2‑226–32883‑0

schmittEn sep­tem­bre 2015, Éric-Emmanuel Schmitt pub­li­ait La nuit de feu aux édi­tions Albin Michel. Il y racon­tait son expéri­ence mys­tique à 28 ans dans le désert algérien. Pour la ren­trée lit­téraire 2016, il pour­suit l’exercice et prend le cli­mat actuel d’attentats pour pré­texte à une réflex­ion théologique plus poussée. Ou quand la philoso­phie devient pop­u­laire.

La vie n’a pas sou­vent souri à Augustin. Livré au dif­fi­cile par­cours des familles d’accueil, il est bien décidé à s’en sor­tir et vivre son rêve : devenir écrivain. Et c’est pour ça qu’il sup­porte les jérémi­ades de l’infâme Pégard. Ce rédac­teur en chef de sec­onde zone est telle­ment auto-suff­isant qu’il utilise le petit pou­voir qu’il détient pour hum­i­li­er quiconque a la mau­vaise idée de tra­vailler pour son canard. Mais Augustin est prêt à sup­port­er ça si ça lui per­met de réalis­er son rêve. Mais alors qu’il est envoyé en mis­sion de ter­rain pour un arti­cle sans intérêt, il se retrou­ve mal­gré lui au cen­tre d’un événe­ment des plus dra­ma­tiques : un kamikaze se fait explos­er à la sor­tie d’une messe d’enterrement.

Qui écrit quand j’écris ? Cette ques­tion, Éric-Emmanuel Schmitt n’a de cesse de se la pos­er. Et il l’étend : Qui agit quand j’agis ? Est-on totale­ment respon­s­able de nos actes ? Est-ce Dieu qui nous demande d’agir de la sorte ? « (…) mène l’enquête à son véri­ta­ble niveau et démon­tre-moi que Dieu est le coupable ! (…) C’est Dieu qui tue. » Ain­si la juge Poitrenot inter­pelle-t-elle Augustin lors de son séjour à l’hôpital. C’est que l’explosion a eu lieu sous ses yeux, à quelques mètres à peine. Mais qui est le vrai respon­s­able de cet acte odieux ? Une quête de la vérité com­mence alors. Une enquête par­al­lèle lancée en marge des recherch­es des policiers. Spir­ituelle celle-là. À tâtons, Augustin avance dans ses inter­ro­ga­tions, met à l’épreuve son athéisme, met en ques­tion Dieu. Au hasard de ses recherch­es, il va croiser…Éric-Emmanuel Schmitt lui-même. L’écrivain s’offre ain­si le luxe d’enter dans son pro­pre roman afin d’entretenir une dis­cus­sion philosophique avec son héros.

- Il y a donc un lien entre le religieux et la vio­lence.
— Il y a un lien entre l’ignorance et la vio­lence. La vio­lence parait une entre­prise dés­espérée pour se dérober à l’incertitude. Ceux qui frap­pent veu­lent avoir rai­son et ne pas être démen­tis. Ils désirent échap­per aux ques­tions. Ils tien­nent à savoir. Les mal­heureux souhait­ent du mar­bre là où ne coule que de l’eau. Ils fuient la con­di­tion humaine, faite plus d’interrogations que de répons­es. Au fond, ils ten­tent de devenir Dieu en per­son­ne, Dieu dont ils ne parvi­en­nent qu’à pro­duire un mime dérisoire.

Plus loin, l’auteur s’offre un cadeau qui sem­ble tenir du délire : un entre­tien avec Dieu. Lequel ? Le seul. Car s’Il existe, Il est unique. Et Il est clair à ce sujet : c’est Lui l’auteur de l’Ancien Tes­ta­ment, de la Bible, du Coran. Au cours d’une transe orchestrée, Augustin obtient donc le priv­ilège très par­ti­c­uli­er de ren­con­tr­er Dieu, un œil immense qui observe l’univers qu’il a créé et les créa­tures qui l’habitent. « J’ai mal à l’homme », se lan­guit Dieu. Car cet être si com­plexe qu’Il croy­ait si mer­veilleux sem­ble bien décidé à faire la sourde oreille à Ses appels et  ne com­pren­dre que ce qu’il veut bien, n’hésitant pas à don­ner des inter­pré­ta­tions bien étranges à Ses mes­sages. Éric-Emmanuel Schmitt reprend du ser­vice à tra­vers son pro­pre per­son­nage et résume : « Les reli­gions com­men­cent divines, elles finis­sent humaines. (…) En vieil­lis­sant, la forme prend plus d’importance que le fond, le con­tenant compte davan­tage que le con­tenu. C’est ce qu’on appelle la déca­dence. »

Mais Augustin croit se per­dre dans ses inter­ro­ga­tions. Qui agit quand j’agis ? Il ren­con­tre Momo, le frère du kamikaze, bien décidé à suiv­re l’exemple de son frère. Il le com­prend. Il le voit au bord du gouf­fre. Il veut l’aider, mais com­ment ? Il se sent lui-même gliss­er petit-à-petit. Qui se soucie de lui, ce jeune homme sans famille, sans attache, sans père pour le guider ?

- Vous parait-il prob­a­ble que je sois un ter­ror­iste ?
— Oh non !
— Pourquoi ?
— Parce que tu te pos­es des ques­tions. Un inté­griste n’a plus de ques­tions, seule­ment des répons­es.

Qui agit quand j’agis ? « Défini­tive­ment, que le Ciel soit plein ou vide, les hommes ont la charge des hommes. »

Dans le con­texte dif­fi­cile que nos pays d’Europe cen­trale vivent depuis plusieurs mois, Éric-Emmanuel Schmitt n’a pas choisi la voie facile pour traiter de ce prob­lème. En philosophe, il s’interroge, sans juger. Il veut com­pren­dre, trou­ver un sens à ce qui sem­ble ne pas en avoir. Qui agit quand j’agis ? Jusqu’où sommes-nous respon­s­ables ? Les tables des libraires sont inondées d’essais trai­tant du rad­i­cal­isme et des raisons qui poussent cer­tains déséquili­brés à com­met­tre l’irréparable, d’autres remet­tent en cause la reli­gion, risquant à tout moment de tomber vers un autre extrémisme : la peur de l’autre. Au-delà de ces ques­tions, Schmitt se pose en philosophe mod­erne, actuel, et s’adresse au plus grand nom­bre. Sous le cou­vert d’une intrigue romanesque orig­i­nale, il nous pousse à nous inter­roger et à nous pos­er les bonnes ques­tions.

Les fans seront ravis de crois­er sur des chemins détournés quelques-uns des plus emblé­ma­tiques per­son­nages de l’auteur. Les mys­tiques seront intéressés par cette dis­cus­sion hal­lu­cinée avec Dieu. Les curieux seront servis. Mais tous y trou­veront leur compte. Et cha­cun sor­ti­ra de cette lec­ture avec une ques­tion essen­tielle : Qui agit quand j’agis ?

Schmitt offre pour cette ren­trée lit­téraire un roman dense, déroutant, intel­li­gent et bien con­stru­it qui bous­culera toutes les cer­ti­tudes. Sans oubli­er une intrigue faite de rebondisse­ments inat­ten­dus, jusqu’à la dernière page. Impos­si­ble à résumer mais à met­tre dans toutes les mains raisonnables. Un livre des­tiné à tous ceux qui se posent des ques­tions, qui veu­lent sor­tir des dis­cus­sions tra­di­tion­nelles et sont prêts à inter­roger leurs con­vic­tions. Pour tous ceux qui ont été ébran­lés par les atten­tats de Paris en novem­bre 2015, ou ceux de Brux­elles le 22 mars 2016. Pour tous ceux qui veu­lent réfléchir sur la place de la reli­gion aujourd’hui, accom­pa­g­nés dans cet exer­ci­ce par un philosophe human­iste et…Dieu.

Audrey  CHÈVREFEUILLE

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