« Des ailes au creux des omoplates »

Fidé­line DUJEUDes bar­reaux aux fenêtres, Hévillers, Ker édi­tions, 2014, 108 p., 12 €/ePub : 8,99 €

dujeuL’histoire en deux mots… La nar­ra­trice, femme au foy­er, femme de David, mère de deux enfants, ren­con­tre Sybille qui, à un moment de sa vie, a fait le choix de se con­sacr­er à Dieu. Une dévo­tion et une réclu­sion au sein d’un cou­vent de Car­mélites qui vont faire écho à la pro­pre exis­tence de la nar­ra­trice.

Des bar­reaux aux fenêtres est un roman bref qui réus­sit immé­di­ate­ment à hap­per le lecteur. En cause, le fond qui le con­fronte à une réelle dureté, mais aus­si la forme qui joue un rôle non nég­lige­able dans cet attrait. Le réc­it se con­stru­it sur des phras­es brèves don­nant un rythme sac­cadé comme une res­pi­ra­tion. Une res­pi­ra­tion accu­mu­lant, telles des ondées de vapeur qui vien­nent se pla­quer sur les vit­res, de petites vérités lap­idaires et acérées qui finis­sent par obstruer la vue et réduire le monde à un micro­cosme étouf­fant.

« Mon père et lui, aujourd’hui, presque amis. Dis­cu­tent affaires ensem­ble. Voitures. Mon père achète ses voitures à David. David lui fait une réduc­tion per­son­nelle. (…)
Ma mère ne me par­le pas, si ce n’est du temps qu’il fait, des résul­tats des enfants à l’école, de la nais­sance d’une cou­sine.
Je crois que je vais m’éteindre à force de silence. Ma langue va se figer, puis ma gorge et enfin mon cœur.
Il y a Lula, il y a Greg.

***
Invi­ta­tion au resto. Il m’offre une robe. Des bijoux. Des sous-vête­ments. Toi et moi mon amour. Je bois du cham­pagne. Du bour­gogne. Je pétille. Il me caress­er la cuisse sous la table. Il me gagne à nou­veau. Me prend sur le park­ing, ma pute à moi, rien qu’à moi. Je m’abandonne. C’est sim­ple, c’est bon.
Et j’ai beau savoir avec ma tête. Mon cul ne m’obéit pas.
Il baise la voi­sine. C’est pour ça qu’elle ne dit rien quand mon nez pisse le sang et que mon œil se teint en jaune.
Il me racon­te qu’elle aime la sodomie, elle, elle s’offre. Il ne doit pas la forcer. Il me racon­te com­ment elle suce, moins bien que moi. Stu­pide fierté. »

La nar­ra­trice relate une vérité crue, trans­met une vision d’elle-même sans con­ces­sion. Le don de soi, la dévo­tion à l’être qui vaut tout, telle­ment plus qu’elle-même, son Dieu : David. David à suiv­re, chargé de trac­er le chemin pour lui et pour elle, David suivi aveuglé­ment, de manière con­sen­tie, parce qu’adulé, pour un temps qui a valeur d’éternité. Valeur d’une vie, d’une autre vie. David l’unique, le un, le tout et in fine le rien qui fait de l’existence de la nar­ra­trice une cel­lule, d’abord con­sen­tie, puis une prison hon­nie dont elle rêve de bris­er les bar­reaux. David maître de l’âme et du corps, puis maître du corps unique­ment et enfin maître de plus rien. David ren­voyé à son pro­pre néant comme s’il n’avait jamais existé. Vidé du fan­tasme qui lui don­nait sa con­sis­tance, il est réduit à la somme de ses défauts et de ses faib­less­es.

Le roman abor­de la pas­sion, la dépos­ses­sion, la destruc­tion de l’amour-propre pour aimer l’autre inten­sé­ment, en dehors de toute rai­son. Puis le retour lent et dif­fi­cile à soi ou plutôt la décou­verte de soi, telle une nais­sance. À cet égard, le par­al­lèle entre l’histoire de la nar­ra­trice et de Sybille, qui a été religieuse, est posé de manière habile. Avec en arrière-fond, la fig­ure de Sainte Thérèse d’Avila qui a vécu sa pas­sion pour le Christ dans sa chair, sur un mode éro­tique, mêlant plaisir et souf­france sur le fil de l’hérésie. La lec­ture des Chemins de la per­fec­tion accom­pa­gne le pro­pre chem­ine­ment de la nar­ra­trice. La rela­tion de ce chem­ine­ment, pour gag­n­er une vie, appren­dre à vivre, aurait pu être un écueil du réc­it. Mais il est évité. Les hési­ta­tions, les fragilités, les renon­ce­ments pos­si­bles, les sur-places créent le réal­isme néces­saire à la lente acces­sion de la nar­ra­trice à elle-même. Une fois la porte de l’émancipation poussée, celle-ci ne se refer­mera pas. « Des bribes d’ailes ont pris racine au creux [de ses] omo­plates », comme l’annonce une des dernières phras­es du réc­it. La nar­ra­trice s’envolera lente­ment et gag­n­era cette autonomie qui la sauve de ce qu’elle ne veut plus être, de ce qu’elle n’est plus.

Lau­rence Ghigny

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