La plus abyssale des solitudes

Françoise LALANDE, Pourquoi cette puis­sance… ,  Avin, Luce Wilquin, 2015, 120 p. , 12 €

lalandeTelle était et serait peut-être encore, selon Françoise Lalande qui entend la bris­er, celle de Ger­main Nou­veau, ce poète mal con­nu ou mécon­nu, qu’elle a choisi de re-con­naître et faire recon­naître dans son dernier « roman », Pourquoi cette puis­sance… Plus une con­stata­tion qu’une inter­ro­ga­tion, ce titre répond plus qu’il n’interroge. Elle sem­ble sûre de son fait, elle qui a choisi de par­ler de ce poète dans ce qu’il a con­nu de plus hum­ble. Lalande entre­tient depuis longtemps un com­merce fam­i­li­er avec les écrivains, les artistes qu’elle aime, avec les poètes surtout. Elle les reçoit chez elle ou va les vis­iter chez eux, ou encore va les ren­con­tr­er dans des lieux inso­lites, réels ou de pure fic­tion. Les endroits les plus improb­a­bles mais aus­si les plus con­va­in­cants sont évidem­ment ceux qui sont issus de son imag­i­na­tion, nour­rie directe­ment de cette per­cep­tion tout intime qu’elle a spon­tané­ment de leur per­son­nal­ité. Qu’elle aime et con­naisse bien l’œuvre de Rim­baud l’a con­duite tout naturelle­ment à le ren­con­tr­er en per­son­ne, à fréquenter son entourage, voire à en découdre avec sa famille. Van Gogh, Dotremont font aus­si par­tie de ses proches. Aujourd’hui, c’est Ger­main Nou­veau qu’elle a débusqué dans son Pour­rières natal (Var), qui devait être ensuite, au terme d’un périple, le lieu où il mour­rait.

De Rim­baud à Nou­veau, il y a peu de dis­tance, si l’on veut. Bien que le sec­ond ne fasse pas par­tie des Mau­dits mag­nifiques, il les a con­nus et s’en est approché, peu ou prou. Rim­baud oui, suff­isam­ment pour le suiv­re en Angleterre, vivre un moment avec lui, à Lon­dres, et aus­si pour se fâch­er avec lui et le quit­ter. Mais cela reste un mys­tère que Lalande con­tourne avec cir­con­spec­tion dans son réc­it, pour con­clure à une sorte d’intolérance poé­tique.

Le Ger­main – notre Ger­main, Lalande l’évoque par la voix d’un nar­ra­teur, devenu son ami, si pos­si­ble, et même son jumeau, en quelque sorte. C’est un insti­tu­teur retraité, sorte de notable, mais un « péquenot », comme lui-même se situe par­mi les autres dans le vil­lage. Bien qu’il sache et dise que le mot « gloire » est un terme exces­sif pour qual­i­fi­er l’aura de Nou­veau, il con­naît le prix de ses poèmes qui, loin d’être plain­tifs, mor­dent, sont por­teurs d’une énergie poé­tique et l’ont per­suadé de cette évi­dence que la poésie est poli­tique.

Voici un « roman » où le dis­posi­tif nar­ratif de l’évocation fonc­tionne effi­cace­ment, qui trans­porte le lecteur et le plonge dans la famil­iar­ité d’un lieu, d’une époque, pour le con­fron­ter avec ce poète écorché et écor­chant que l’auteure ne craint pas de qual­i­fi­er de « saint puant ». Car Françoise Lalande se veut cri­tique-sans-gêne, à tu et à toi avec les plus grands.

Jean­nine Paque