Tout sauf l’ennui

Mar­tin RYELANDT, Le cav­a­lier, Brux­elles, mael­strÖm, 2014, 228 p., 15 €

ryelandtEmployé de poste, Antoine Fried­man vit en ape­san­teur. Son exis­tence insipi­de lui est comme étrangère, il est en attente de change­ments dont les con­tours incer­tains en font un acteur pas­sif. Mais il est pro­fondé­ment habité par le sen­ti­ment que tôt ou tard, il sera appelé à un des­tin héroïque quand le sig­nal lui sera don­né qui fera de lui un cav­a­lier. À la mer­ci des autres, il croise le par­cours de Louise, belle Biélorusse au passé tortueux et tor­turé. Vic­time d’un maque­reau sans scrupules, elle cherche la pas­sion sincère et croit la trou­ver auprès d’Antoine. Mais ce dernier, quoique sen­si­ble à ses charmes, est en quête d’autre chose de plus pal­pi­tant, qui donne enfin un sens à sa vie. Son tra­vail de posti­er, et surtout ses rela­tions avec ses col­lègues, pren­nent de moins en moins d’importance, jusqu’à dis­paraître à ses yeux, devenant « une sorte de chu­chote­ment à peine audi­ble, mais per­ma­nent ». Privé de son tra­vail à force de non­cha­lance, il ren­con­tre un homme répon­dant au doux nom d’Aston Mar­tin. Mal­frat impliqué dans de som­bres trafics, l’inconnu trou­ve en Antoine un col­lab­o­ra­teur idéal. Sans pos­er de ques­tions, juste émoustil­lé par le par­fum de risque qui le sort de l’insignifiance et par la promesse d’argent facile, il accepte de devenir con­voyeur réguli­er au volant d’un 4X4 ruti­lant et puis­sant qui lui sert de mon­ture et avec lequel il parade dans Brux­elles. Il lui suf­fit de trans­porter des col­is en échange de fortes sommes d’argent qu’il s’empresse de dépenser en frais amoureux, au grand plaisir de Louise à qui il cache sa perte d’emploi. Car dans ce roman dont les séquences nar­ra­tives s’enchaînent sans mar­quer de pause, cha­cun des per­son­nages roule pour lui. Des alliances se nouent et se dénouent, les uns acceptent de les con­clure pour un temps avec d’autres car elles leur ouvrent des portes nou­velles leur per­me­t­tant d’accéder à l’argent, à la vengeance ou de sor­tir de l’ennui. Antoine Fried­man  reste fasciné par la fig­ure de Wilbur, un ami de longue date qui vit dans la Mon­tagne Bleue et qui fait office de gourou dis­til­lant ses sen­tences depuis son ermitage. Mais cet ensem­ble de rela­tions fondées sur de faux sem­blants est à la mer­ci du moin­dre grain de sable. Les mis­sions d’Antoine lui lais­sent cepen­dant le temps de s’initier au maniement des armes, ce qui va lui per­me­t­tre de régler quelques comptes avec l’homme qui a séquestré Louise et avec son pro­pre patron qui fut son client. Jusqu’au moment où les événe­ments se pré­cip­i­tent et où les coups de feu cou­vrent les bruits de galop et les paroles du groupe Louise Attaque qui ne cessent de lui occu­per l’esprit. Cette chevauchée macabre au pays de la pègre n’est pas ryth­mée que par les séquences d’un thriller. Antoine Fried­man est un incor­ri­gi­ble rêveur et dans son esprit, le passé prend un malin plaisir à se mêler au présent. En fait, il joue sans crier gare à une forme de dédou­ble­ment qui don­nerait du fil à retor­dre au thérapeute qu’il ne con­sulte pas. Car aux refrains de Louise Attaque se super­posent des pas­sages de la Chan­son de Roland, galopade par excel­lence, qui pren­nent pos­ses­sion de son esprit et du décor de la Mon­tagne Bleue. On le voit, l’univers d’Antoine est encom­bré de rêves aux con­so­nances lit­téraires et chevaleresques qui con­trari­ent son rap­port à la réal­ité, mais dont les séquences le propulsent brusque­ment dans la con­quête amoureuse et le com­bat con­tre de vagues forces du Mal. Le tout sans qu’il mesure lui-même le moment où il fran­chit la fron­tière de l’irréel et de l’irréparable. En arrière-fond de ce por­trait de mal­frat impro­visé et mal­adroit, qui trans­porte à son insu des for­tunes en bil­lets de banque, le roman décline toute une galerie de por­traits de truands actuels. S’y trou­vent brassés pêle-mêle la traite des êtres humains, le blanchi­ment d’argent, les réseaux de passeurs de clan­des­tins, les trafics en tous gen­res, la seule régu­la­tion étant celle imposée par le plus fort et le plus rapi­de. Au milieu  de ce tour­bil­lon de crim­i­nal­ité, il faut régulière­ment du sang neuf, des hommes de paille qui se recru­tent aus­si par­mi les plus faibles, ceux qui n’ont rien à per­dre et que le réseau propulse dans un statut inespéré. Ces êtres ont la gâchette facile et ils sont prêts à tout tant que le jeu dure, et cette réal­ité nous évoque sin­gulière­ment et tris­te­ment l’actualité de ce début d’année 2015. Mar­tin Rye­landt vient du monde de la BD et cela se sent. Le cav­a­lier est le deux­ième  roman d’un écrivain qui a plus d’une corde à son arc, dont celle de la con­nais­sance du monde psy­chi­a­trique qu’il côtoie comme pro­fes­sion­nel.

Thier­ry Deti­enne