Le risque de la solitude

Chris­t­ian HUBIN, Crans, Four­ma­gnac, L’É­toile des lim­ites, coll. « Par­lant seul », 2014, 74 p.
Chris­t­ian HUBIN, Rouleaux, Four­ma­gnac, L’É­toile des lim­ites, coll. « Par­lant seul », 2015, 119 p.

hubin crans

Fidèle à ses choix antérieurs en matière de poé­tique et de thé­ma­tique, Hubin pub­lie deux nou­veaux recueils : Crans et Rouleaux, d’une lis­i­bil­ité tou­jours aus­si ardue.

Ten­tons d’y voir clair. Ces livres mon­trent un auteur req­uis par une démarche opiniâtre, inter­minable, qua­si obses­sion­nelle : met­tre en doute sys­té­ma­tique­ment tout ce qui, aux hommes ordi­naires, parait cer­tain, vrai, fiable. Une de ses cibles est l’es­broufe qui nour­rit notre société du spec­ta­cle et de la com­mu­ni­ca­tion : « la pro­mo, fic­tion molle, exten­si­ble de l’être » ; les médias, « urticaires virtuelles » ou « démoc­ra­tie, ver­sion soft » ; les « stylites d’in­ter­net » ; la per­for­mance, « vieux spasme col­lec­tif » ; la « vogue de la mys­tique » et des « sous-philoso­phies », etc.  L’ironie s’é­tend aux experts de la san­té men­tale, au « scoutisme psy­chi­a­trique », aux « sol­des psy », aux « méta­sophrop­sys », au grand Lacan soi-même, mais elle vise aus­si les lin­guistes et leur fonc­tion pha­tique, l’« onanisme » des études et des glos­es, la « dys­pep­sie de sémi­oti­ciens », les Études rim­bal­di­ennes, les ate­liers d’écri­t­ure…  Bref, « la sainte com­mu­ni­ca­tion, à pass­er partout, ne laisse de trace nulle part ».

La dubi­ta­tion d’Hu­bin ne se lim­ite pas à ces sar­casmes, sans quoi elle serait d’un intérêt médiocre. Plus pro­fondé­ment, elle met en cause le lan­gage ver­bal lui-même – comme instance de stéréo­typ­ie, de « tau­tolo­gie », et même d’« impos­ture » : il « fausse », « simule », « tombe d’usure », char­rie « les copro­lithes du con­cept ». Y a‑t-il une langue autre que celle de l’ex­pli­ca­tion, de la déf­i­ni­tion qui tue la chose, de l’ax­iome péremp­toire, de l’ap­pro­pri­a­tion ?  Une langue libre, libérante ?  « Dire crève d’être insti­tu­tion » ; dès lors, « par­lant, qu’est-ce qu’on restitue ? »  Ain­si l’au­teur jus­ti­fie-t-il dans Rouleaux l’« insur­rec­tion con­tre la syn­taxe, son ordre con­jonc­tif, encla­vant », rébel­lion que Crans pra­tique d’abon­dance. Les par­ties I et II jux­ta­posent en effet de petits « textes » qui sont plutôt des groupes de voca­bles sans con­ti­nu­ité gram­mat­i­cale, où les mots-out­ils sont sur­représen­tés : de, que, à, sans que, et, quand…  Ces frag­ments sont totale­ment énig­ma­tiques. Peut-être y avait-il à l’o­rig­ine des phras­es cohérentes, qui ont été caviardées pour sub­ver­tir la tyran­nie de l’or­dre dis­cur­sif. Sur­na­gent, de ces abla­tions, des ter­mes sci­en­tifiques (par­ié­tal, anté-rétrac­tile, chi­tine, abscisse, invo­lu­tion…), un riche lex­ique relatif à la fonc­tion ver­bale, divers noms pro­pres (Wittgen­stein, Celan, Artaud, du Bouchet, Hei­deg­ger, Bon­nefoy, etc.).

La sus­pi­cion vise encore la fig­ure du « je » et sa fonc­tion cen­tripète : « votre vous par­a­site », « il n’y a pas de pre­mière per­son­ne », « j’ai très peu à voir avec moi », « même notre nom nous est étranger ». Assise orig­inelle du sujet, le corps n’ap­pa­rait guère qu’in­com­plet, man­chot, hémi­plégique ou boi­teux, « un vide soudé, une désagré­ga­tion ». Pour Hubin, l’i­den­tité sub­jec­tale est un mythe aus­si illu­soire que la fidél­ité du lan­gage au réel. Aus­si ressasse-t-il le thème de l’absence en de mul­ti­ples vari­antes : la mort, le trou, la pri­va­tion, l’aphérèse, l’ex­pro­pri­a­tion, le silence, l’el­lipse, le retrait, tout ce qui fait défaut sous les leur­res de la cer­ti­tude ou de la pléni­tude. Seule échappe à sa défi­ance la musique de Cico­nia, Dun­sta­ble, Scel­si, Varese, Janaček…  C’est sur ce grand fond de scep­ti­cisme envers la langue et le sujet d’une part, de con­science exac­er­bée du manque d’autre part, qu’Hu­bin mène une inter­ro­ga­tion lanci­nante sur l’écri­t­ure et la nature de la poésie, « linge tis­sé du mort », pra­tique « abu­sive, non légitimée » où « les mots remon­tent con­tre leur des­ti­na­tion ». « Presque tous les poèmes qui comptent s’ar­rê­tent avant » et – cita­tion de V. Nova­ri­na – « ce dont on ne peut par­ler, c’est cela qu’il faut dire. »  On s’en doute, inutile de chercher ici quelque déf­i­ni­tion, quelque propo­si­tion sta­bil­isante : l’au­teur récuse a pri­ori tout ce qui clô­ture.hubin rouleaux

La méth­ode des phras­es caviardées dans Crans vise assuré­ment à ren­dre le texte inutil­is­able, irrécupérable. L’abus de mots rares pro­duit un effet ana­logue, tout comme le recours au dis­con­tinu et à l’im­pro­priété. « Qui a dit que le poème par­le d’abord pour se faire com­pren­dre ? ». Le poète est celui qui prend le risque de la soli­tude. Certes, un texte ésotérique peut sous-enten­dre « vois comme je suis savant », surtout quand s’in­ter­ca­lent des phras­es – très claires, elles – comme : « durant plus de trente ans, dans ses let­tres comme lors des ren­con­tres, Gracq m’a suivi sur mon ter­rain ». Mais ceci n’en­lève rien à la forte exi­gence dont témoignent en général Crans et Rouleaux.

Daniel Laroche

 

 

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