Des hommes et des canaris

Michel TORREKENS

lammersOn s’évade par la lec­ture. Peut-on s’évader par l’écriture ? C’est la ques­tion que l’on aurait envie de pos­er à l’auteur de ce recueil de cinq nou­velles. Il y relate, même si ce n’est pas auto­bi­ographique, des événe­ments de l’univers car­céral où il a passé plusieurs années après une con­damna­tion à per­pé­tu­ité.

La réponse à notre ques­tion, nous la trou­vons dans la pré­face de Car­o­line Lamarche qui évoque les mil­liers de pages écrites par l’auteur durant sa déten­tion : « Dès lors comme le dit ce forcené de la cav­ale, j’ai oublié de m’évader. L’insoumis avait trou­vé son maître : l’écriture. »

De ces mil­liers de pages, en voici l’écume qui nous plonge dans le quo­ti­di­en de Stéphane et de ses com­pagnons. « Les pris­on­niers, hommes d’intérieur, savent à peu près tous pren­dre les pous­sières, faire leur lit, coudre un bou­ton, laver leur linge, le repass­er. Pas tous. Stéphane fait le dés­espoir de sa famille ». Autant de per­son­nages cam­pés avec le souci du détail qui frappe l’imagination : Armand, armoire à glace sourde et muette, Mike le déli­cat, Célestin l’Africain, Farouk lutin sautil­lant et cor­don bleu, Far­fadet le ron­douil­lard récidi­viste ou encore Mar­cel, qui ne sup­porte pas la soli­tude, « cette trag­ique absence d’êtres autour de soi ».

À par­tir de ces cham­pi­ons « de l’art de vivre car­céral », Lam­mers racon­te des faits de la vie quo­ti­di­enne en prison, émet à l’occasion des cri­tiques sur cet univers décalé, détaille des par­cours hors normes et, surtout, s’amuse à met­tre tout ce petit monde en rela­tion avec deux canaris qui déno­tent dans cet envi­ron­nement vir­il. Ce cou­ple de canaris oppor­tuné­ment bap­tisés Lan­dru et Anne Boleyn, du nom de célèbres crim­inels, apporte une incroy­able touche d’humour au réal­isme des sit­u­a­tions et un angle fic­tion­nel bien­venu. Un zeste de fragilité aus­si dans un monde de « taulards endur­cis, tan­nés, inde­struc­tibles, déshu­man­isés peut-être, mais tou­jours infan­tiles (les détenus devi­en­nent ce qu’on en fait) ».

Comme l’indique le titre d’une nou­velle, Lam­mers s’amuse avec de véri­ta­bles « Canaris­ter­ies » et s’inscrit dans cette longue tra­di­tion qui remonte à Vil­lon de ce que nous pour­rions appel­er la lit­téra­ture car­cérale.

Éric LAMMERS, Une vie de…, Neufchâteau, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2015,  95 p.

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