“Ma première vie s’achève ce soir ! Bon débarras !”

Kenan GÖRGÜN, Delia on my mind, mael­strÖm, 2015, 212 p.

gorgunDelia on my mind est un roman en huit “pul­sa­tions”, encadrées par des rêves, et semé de poèmes. Mais Delia on my mind est-il vrai­ment un roman ? N’est-ce pas, très con­crète­ment, le reflet typographique d’une danse hale­tante ? N’est-ce pas l’a­vatar chapitré d’un chant, tour à tour prière mys­tique, hurlement hard-rock, romance déli­cate ?

Je ne me ris­querai pas à répon­dre à cette ques­tion de manière trop caté­gorique. Le roman n’est pas une forme. On en fait ce qu’on veut. Et Kenan Görgün est un auteur bien décidé à ne pas se laiss­er enfer­mer dans des cas­es. Son livre s’ou­vre et se referme sur des rêves de loups. Les loups se cherchent les uns les autres, parce qu’ils ne peu­vent danser seuls. C’est un des enjeux de Delia on my mind, une de ses ques­tions sour­des : com­ment puis-je accorder mon pas à quelqu’un d’autre si je ne me sens pas capa­ble d’har­monie avec moi-même ? Yadel, le per­son­nage prin­ci­pal et nar­ra­teur du livre, est réfugié dans sa mansarde. Il en sort le moins pos­si­ble. Il écrit des poèmes, mais se sent inca­pable d’écrire. On croit le recon­naître, Yadel, dans le por­trait roman­tique du poète mau­dit, et lui-même souf­fre de ce sur­croit de dés­espoir : il se rend bien compte qu’il n’est qu’une copie de mil­liers de dés­espérés avant lui. Il sait qu’il est stu­pide d’a­cheter la même mar­que de cig­a­rettes ou de machine à écrire qu’un de ses auteurs favoris, mais il ne peut ni s’en empêch­er, ni s’empêcher de remar­quer son manque de sin­gu­lar­ité. Yadel veut exis­ter. Il veut sor­tir de cette prison, qu’il sait tapis­sée de clichés, pour créer ce qui ne sera qu’à lui : l’art est ce qui per­met d’être sin­guli­er tout en s’in­ven­tant une place dans l’u­nivers. Pour être lui-même, il aura besoin des autres, mais il se sent mal à l’aise avec bon nom­bre de ses sem­blables. Yadel va essay­er de danser, d’abord mal­adroite­ment, et c’est dans cette mal­adresse qu’il nous est le plus proche.

Le dés­espoir de Yadel, et sa soif d’ex­or­cisme, a des racines pro­fondes en lui. Ses par­ents ont eu un pre­mier fils, qu’ils ont appelé Yadel. Celui-ci est mort à l’âge de trois ans. Quand un sec­ond fils est né, ils lui ont don­né le nom du défunt. Le jour où le nar­ra­teur a décou­vert la tombe de son frère, il a com­pris l’at­ti­tude de ses par­ents à son égard, et l’a­mal­game con­fus de ses douleurs ont eu un nom : le sien, celui du mort. Depuis, il tourne en rond, comme “un chat à cours­er sa queue”, à “sans cesse, obses­sion­nel, dia­loguer avec ce mort jusqu’à devenir un fan­tôme”, il se sent “usurpa­teur d’une place réservée à celui que le sort a trop tôt enlevé”, et il écrit des let­tres à son frère. L’his­toire peut vrai­ment com­mencer quand Yadel décide de faire ses adieux à Yadel. Il va affron­ter son père, ren­con­tr­er l’i­mam, un per­son­nage qui fait fig­ure d’îlot de sagesse dans ce tor­rent amer et vio­lent, et surtout, il va tomber amoureux.

Yadel s’é­tait inven­té une com­pagne à la mesure de son car­ac­tère. Dans le cimetière, non loin de la tombe de Yadel, il avait remar­qué la pho­to, sur une pierre, d’une femme morte trop jeune. Il est envoûté par cette image. Elle s’ap­pellera Delia, et elle vien­dra lui ren­dre vis­ite, appa­raî­tra et dis­paraî­tra au gré de sa fan­taisie. Elle seule com­prend Yadel de l’in­térieur, et apaise sa colère. Jusqu’au jour des adieux défini­tifs. Et ce qui aurait pu faire som­br­er Yadel devient ce qui le sauve : il aperçoit, dans la rue, une jeune femme qui est le por­trait exact de Delia, qui se meut comme elle, qui a son regard. L’a-t-il rêvée assez fort ? Jusqu’où ira-t-il par amour pour elle ?

On le voit, Delia on my mind abolit les fron­tières entre réal­ité et fic­tion, san­té men­tale et folie. Yadel ren­con­tre Görgün, qui nous présente Yadel avant de démar­rer le roman. Le temps, au fil des volutes nar­ra­tives des pul­sions intimes de Yadel, n’a ni sub­stance ni impor­tance ; l’e­space est délim­ité par les courbes et les parois explosées de son imag­i­naire. Le lecteur explore les remous de ses ten­ta­tives pour s’ar­racher au mal­heur, enivré par sa voix, dérouté par­fois par ce qu’il nous crie ou nous mur­mure, soupçon­neux sou­vent par ce qu’il ne nous dit pas. Car, et c’est le jeu des romans à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er, nous n’avons accès à l’u­nivers du livre que par le biais de Yadel, et il nous avoue inven­ter beau­coup de choses, alors cer­taines coïn­ci­dences peu­vent nous paraître sus­pectes.

Voilà que je viens d’ap­pli­quer mal­gré moi un bout de grille d’analyse cri­tique du roman à Delia on my mind (j’au­rais même pu aller jusqu’à par­ler de “baroque”), alors que j’ai com­mencé en recon­nais­sant la dif­fi­culté à class­er ce livre dans une caté­gorie — la bib­li­ogra­phie de Görgün mon­tre assez bien son amour pour la diver­sité et l’ex­péri­ence en lit­téra­ture. Lais­sons donc vivre à Delia on my mind son exis­tence naturelle, celle d’une ode à l’art en tant qu’il peut apporter du bon­heur aux êtres humains, celle d’une lutte héroïque con­tre l’en­fer­me­ment et les clichés, celle enfin d’un chant d’amour et d’ami­tié.

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