« Ma première vie s’achève ce soir ! Bon débarras ! »

Nicolas MARCHAL

gorgunDelia on my mind est un roman en huit « pulsations », encadrées par des rêves, et semé de poèmes. Mais Delia on my mind est-il vraiment un roman ? N’est-ce pas, très concrètement, le reflet typographique d’une danse haletante ? N’est-ce pas l’avatar chapitré d’un chant, tour à tour prière mystique, hurlement hard-rock, romance délicate ?

Je ne me risquerai pas à répondre à cette question de manière trop catégorique. Le roman n’est pas une forme. On en fait ce qu’on veut. Et Kenan Görgün est un auteur bien décidé à ne pas se laisser enfermer dans des cases. Son livre s’ouvre et se referme sur des rêves de loups. Les loups se cherchent les uns les autres, parce qu’ils ne peuvent danser seuls. C’est un des enjeux de Delia on my mind, une de ses questions sourdes : comment puis-je accorder mon pas à quelqu’un d’autre si je ne me sens pas capable d’harmonie avec moi-même ? Yadel, le personnage principal et narrateur du livre, est réfugié dans sa mansarde. Il en sort le moins possible. Il écrit des poèmes, mais se sent incapable d’écrire. On croit le reconnaître, Yadel, dans le portrait romantique du poète maudit, et lui-même souffre de ce surcroit de désespoir : il se rend bien compte qu’il n’est qu’une copie de milliers de désespérés avant lui. Il sait qu’il est stupide d’acheter la même marque de cigarettes ou de machine à écrire qu’un de ses auteurs favoris, mais il ne peut ni s’en empêcher, ni s’empêcher de remarquer son manque de singularité. Yadel veut exister. Il veut sortir de cette prison, qu’il sait tapissée de clichés, pour créer ce qui ne sera qu’à lui : l’art est ce qui permet d’être singulier tout en s’inventant une place dans l’univers. Pour être lui-même, il aura besoin des autres, mais il se sent mal à l’aise avec bon nombre de ses semblables. Yadel va essayer de danser, d’abord maladroitement, et c’est dans cette maladresse qu’il nous est le plus proche.

Le désespoir de Yadel, et sa soif d’exorcisme, a des racines profondes en lui. Ses parents ont eu un premier fils, qu’ils ont appelé Yadel. Celui-ci est mort à l’âge de trois ans. Quand un second fils est né, ils lui ont donné le nom du défunt. Le jour où le narrateur a découvert la tombe de son frère, il a compris l’attitude de ses parents à son égard, et l’amalgame confus de ses douleurs ont eu un nom : le sien, celui du mort. Depuis, il tourne en rond, comme « un chat à courser sa queue », à « sans cesse, obsessionnel, dialoguer avec ce mort jusqu’à devenir un fantôme », il se sent « usurpateur d’une place réservée à celui que le sort a trop tôt enlevé », et il écrit des lettres à son frère. L’histoire peut vraiment commencer quand Yadel décide de faire ses adieux à Yadel. Il va affronter son père, rencontrer l’imam, un personnage qui fait figure d’îlot de sagesse dans ce torrent amer et violent, et surtout, il va tomber amoureux.

Yadel s’était inventé une compagne à la mesure de son caractère. Dans le cimetière, non loin de la tombe de Yadel, il avait remarqué la photo, sur une pierre, d’une femme morte trop jeune. Il est envoûté par cette image. Elle s’appellera Delia, et elle viendra lui rendre visite, apparaîtra et disparaîtra au gré de sa fantaisie. Elle seule comprend Yadel de l’intérieur, et apaise sa colère. Jusqu’au jour des adieux définitifs. Et ce qui aurait pu faire sombrer Yadel devient ce qui le sauve : il aperçoit, dans la rue, une jeune femme qui est le portrait exact de Delia, qui se meut comme elle, qui a son regard. L’a-t-il rêvée assez fort ? Jusqu’où ira-t-il par amour pour elle ?

On le voit, Delia on my mind abolit les frontières entre réalité et fiction, santé mentale et folie. Yadel rencontre Görgün, qui nous présente Yadel avant de démarrer le roman. Le temps, au fil des volutes narratives des pulsions intimes de Yadel, n’a ni substance ni importance ; l’espace est délimité par les courbes et les parois explosées de son imaginaire. Le lecteur explore les remous de ses tentatives pour s’arracher au malheur, enivré par sa voix, dérouté parfois par ce qu’il nous crie ou nous murmure, soupçonneux souvent par ce qu’il ne nous dit pas. Car, et c’est le jeu des romans à la première personne du singulier, nous n’avons accès à l’univers du livre que par le biais de Yadel, et il nous avoue inventer beaucoup de choses, alors certaines coïncidences peuvent nous paraître suspectes.

Voilà que je viens d’appliquer malgré moi un bout de grille d’analyse critique du roman à Delia on my mind (j’aurais même pu aller jusqu’à parler de « baroque »), alors que j’ai commencé en reconnaissant la difficulté à classer ce livre dans une catégorie – la bibliographie de Görgün montre assez bien son amour pour la diversité et l’expérience en littérature. Laissons donc vivre à Delia on my mind son existence naturelle, celle d’une ode à l’art en tant qu’il peut apporter du bonheur aux êtres humains, celle d’une lutte héroïque contre l’enfermement et les clichés, celle enfin d’un chant d’amour et d’amitié.

Kenan GÖRGÜN, Delia on my mind, maelstrÖm, 2015, 212 p.

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