Vers une poétique du droit des obligations

Un coup de coeur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Magic. Une métaphysique du lien, Paris, PUF, 2015, 110 p., 12 € / epub : 9,49 €

MagicInsaisissable Laurent de Sutter. Quand il n’enseigne pas à la VUB, le voici dans son bureau des PUF, où il a succédé à Roland Jaccard pour diriger la prestigieuse collection « Perspectives Critiques ». Et comme si ce n’était pas assez, il publie, à tour de bras. Une lecture sur Deleuze et le droit. Une Métaphysique de la putain. Une Théorie du trou. Des pages sur le striptease vu comme « Art de l’agacement » (savoureuse formule). Aujourd’hui enfin, l’énigmatique Magic.

La seule facette opaque que présente cette pépite spéculative de la plus belle eau est justement le choix de l’anglais pour son titre. Vraiment, pourquoi ? Pour le reste, le propos est limpide : en réévaluant la notion de « lien », le philosophe entend repositionner le droit à sa juste place dans nos sociétés. Car, entendu non comme instrument coercitif mais comme outil d’harmonisation et de régulation des relations, le droit est au cœur des réflexions fondamentales relatives à toute communauté humaine. Y convergent l’anthropologie, la sociologie, les sciences politiques, l’économie, la philosophie…

Il faut d’emblée souligner une saisissante qualité de ce livre : sa parfaite lisibilité pour le profane. En l’ayant découpé en trente-cinq micro-chapitres, De Sutter aura permis à son lecteur de le suivre pas à pas au fil d’un développement exigeant. Cela, sans jamais sombrer dans la démagogie pédagogique qui consiste à simplifier l’expression jusqu’à la brader, sous prétexte que, pour contribuer à l’édification commune, il faudrait écrire communément. De Sutter, qui ne se départ pas de l’usage du subjonctif imparfait dans sa prose, fait partie de ces plumes de tradition tocquevillienne sous lesquelles chaque terme est pesé et chaque phrase mesurée, à la double aune des idées et du style.

Dès l’incipit, l’auteur arrime l’abstraction du sujet annoncé à des références solides : Rousseau, Montesquieu et Durkheim. Il montre comment le père de la sociologie française s’appuie sur les deux premiers, d’une part pour établir que droit et « lien social » sont consubstantiels dans quelque société digne de cette appellation, d’autre part pour constater que les lois découlent de conditions déterminées par la nature ou les faits.

La nécessité dictée par « l’esprit des lois » n’est pas que conceptuelle ; elle se concrétise, sur un plan technique, dans l’« obligation », notion à ce point fondamentale qu’une branche du droit lui est réservée. De Sutter rembobine la pellicule jusqu’à l’Antiquité, fait un arrêt surimage sur le nexum romain et explique dans quelle mesure cet engagement entre créancier et débiteur se concluait grâce à des gestes et des formules rituels. À la clause purement juridique, aux implications matérielles et institutionnelles de l’engagement s’ajoutait une dimension métaphysique, qui devient le nouvel axe central de l’essai.

La perspective se fait dès lors socio-anthropologique, en s’articulant aux études de Lévy-Bruhl et de noms moins connus, dont celui du très intéressant Paul Huvelin, auteur en 1906 de La magie et le droit individuel. Dans sa substantielle monographie, consacrée au droit romain archaïque, le disciple de Durkheim expliquait que « la magie était un moyen technique permettant de garantir un droit, à l’époque où le fait de contracter n’impliquait pas encore une obligation au sens strict, mais se limitait à prendre la forme d’un engagement […]. La magie était la condition requise pour l’instauration d’un lien de droit. »

Arrivé à ce point, le lecteur ne pourra plus s’arracher à cet ouvrage, modeste par son volume, étourdissant par son amplitude. Il sondera les étymologies du champ lexical du contractualisme avant d’être propulsé à un surplombant niveau métadiscursif (voir le troublant « Nécessité de la nécessité ») ; enfin, après avoir passé en revue quelques belles figures de fétichistes de la loi, il se verra assener cette question oratoire : « Peut-on vaincre la contingence ? »

Il est iconoclaste, De Sutter, à dévoiler sans vergogne « pourquoi les juristes méprisent le droit ». Il est salubrement anar quand il dénonce cette « fiction du lien social, […] une norme dont la formule était : tu n’es qu’autant que tu n’es pas ». Il a le culot d’invoquer des noms aussi tendance et vendeurs que Tarde ou Agamben. Il convainc son auditoire, en faisant descendre Giordano Bruno de son bûcher et en plaidant, à ses côtés, contre « un monde compact », pour l’avènement d’un cosmos pluriel.

Il est surtout, et définitivement, poète, De Sutter. Parce qu’il n’y a qu’un poète pour vous donner à lire ainsi le réel entre les lignes – fussent-elles extraites de pandectes… 

Frédéric SAENEN

♦ Lire un extrait de Magic proposé par Librel