Un coup de cœur du Carnet
Fabrice BOURLEZ, Tacts. Remanier la psychanalyse avec les féministes et les queers, PUF, coll. « Perspectives critiques », 2025, 435 p., 24 € / ePub 19,99 €, ISBN : 9782130869559
En France, les mois qui ont précédé l’adoption du mariage pour tou·tes (2013) ont été particulièrement pénibles à vivre. Le plus offensant, insultant, blessant à subir a été pour certain·es de se voir définir par des psychanalyses gonflé·es d’a priori, à qui l’on offrait micros et tribunes à tout va. Iels avaient décidé d’interdire. Rien de ce qui était ânonné ne correspondait à ce que nous sommes et vivons, nous, les queers. À chaque fois, c’était un coup de marteau asséné directement au cœur par celleux qui, au contraire, auraient dû mieux nous comprendre s’iels avaient réellement entendu ce qui se disait sur leur divan. Continuer la lecture


Ce n’est peut-être pas tout le monde pareil, ou peut-être que si, mais nous avons souvent l’impression de vivre arrimés, assujettis, immobilisés, assignés à une identité. Obligés d’être soi. Impression ? Réalité ? Que faire ? Pour dépasser cet état, détecter, affronter les éventuelles chaînes, camisoles, injonctions, certain·e·s pensent que la force est en eux, dans les ouvrages de développement personnel ; d’autres, plus sagement et plus aventureusement, préfèrent se plonger dans des œuvres émancipatrices, comme celle de Laurent de Sutter, par exemple. 
C’est en partant du pastafarisme — cette religion parodique et loufoque créée par Bobby Henderson en 2005 — que le philosophe et essayiste François de Smet interroge la nature des religions et s’efforce de mettre au jour les fondamentaux au principe de leur genèse. Si seule son initiale le distingue du rastafarisme, le pastafarisme n’a rien en commun avec le premier. Basé sur une divinité « faite de boulettes et de pâtes cuites », ce nouveau culte apparaissant comme un canular inoffensif entraîne un ébranlement des frontières séparant le religieux du non-religieux. Si le chrétien arbore le signe de la croix, le pastafarien a comme signe distinctif une passoire sur la tête. Au fil d’analyses aussi solidement étayées qu’audacieuses, s’appuyant entre autres sur les travaux de Jean Huizinga, Deus Casino part du torpillage des fondements de la religion que produit le pastafarisme : par-delà sa charge d’autodérision, le culte d’une nouvelle divinité appelée « Monstre en spaghetti volant » dynamite les certitudes sur ce qui est religieux et ne l’est pas. Pourquoi, au nom de quoi reconnaître des religions instituées dont les piliers de la foi violent la rationalité, les acquis de la science (immaculée conception, transsubsantiation…) et refuser un culte fondé sur un « Monstre en spaghetti volant » ou encore sur les Schtroumpfs ou les licornes de mer ? 
Dans Qu’est-ce que la pop’philosophie ?, manifeste novateur, ambitieux, taillé dans la vitesse de la pensée, Laurent de Sutter fait un sort au grand partage entre choses dignes d’être interrogées et choses reléguées dans l’inintéressant. À ceux qui, ranimant l’interrogation socratique « Y a‑t-il une Idée de la boue, du poil ? », tranchent par la négative, à ces excommunicateurs de réalités dotées d’une valeur ontologique et épistémologique moindre voire nulle, cet essai qui a la fulgurance d’une flèche oppose la pensée joyeuse d’une égalité absolue entre tout ce qui peut faire l’objet d’un branchement. Composition musicale en 25 fragments, assortie de dix thèses sur la pop’philosophie qui renversent les Dix commandements sous-tendant l’exercice ordinaire de la philosophie, l’ouvrage s’avance comme une machine de guerre prolongeant, incarnant le plan de la pop’philosophie que Deleuze appelait de ses vœux. Plus exactement, Deleuze, tout en l’ayant partiellement mis en œuvre, le situait comme un horizon à venir.
Dans le sillage de
Après son très remarqué Global burn-out, après L’Âge des transitions, le philosophe Pascal Chabot nous livre un essai ambitieux interrogeant les articulations à inventer entre existence et résistance.
Pris entre philosophie et littérature, l’essai a toujours été un genre instable. Et cette situation ne fait qu’empirer : d’une part, les exigences internes à la philosophie le portent vers une déconstruction de son ancrage métaphysique (sommairement : idéaliste et dualiste) ; d’autre part, les exigences de la communication le portent vers une substitution du style narratif au style abstrait. La difficulté tient à ce que la fiction – au sens large du façonnement en langage(s) – du genre « essai » ne peut pas se faire récit, voire « pop philosophie » entre post-modernité et popularité, en se dispensant de son déroulement logique et de ses figures conceptuelles…
Le kamikaze sature les médias, et son obscène évidence, son omniprésence, semblent empêcher de penser cette figure contemporaine. Bien sûr, il reste possible de l’envisager sous les angles de la politique, la sociologie, la psychologie, et de tenter de la profiler ; encore fallait-il oser s’en emparer en philosophe, et d’en proposer la théorisation. C’est le défi que Laurent de Sutter relève à nouveau brillamment, en maniant avec virtuosité les concepts et les faits, comme afin de les faire entrer en coïncidence (ce qui ne veut pas dire « strictement les faire coïncider »).
Insaisissable Laurent de Sutter. Quand il n’enseigne pas à la VUB, le voici dans son bureau des PUF, où il a succédé à Roland Jaccard pour diriger la prestigieuse collection « Perspectives Critiques ». Et comme si ce n’était pas assez, il publie, à tour de bras. Une lecture sur Deleuze et le droit. Une Métaphysique de la putain. Une Théorie du trou. Des pages sur le striptease vu comme « Art de l’agacement » (savoureuse formule). Aujourd’hui enfin, l’énigmatique Magic.