Lutte des classes, barbouzes en goguette et bioterrorisme

Un coup de coeur du Carnet

Nicolas ANCION, Invisibles et remuants, Bruxelles, Maelström, 2015, 328 p., 17 €

Nicolas Ancion est un cornac hors pair. On le sait depuis longtemps : les intrigues de ses romans sont de belles horlogeries dont aucun engrenage, aucune séquence, n’est superflu. Tout s’y enchaîne vollegaz, ne nous laissant à nous, lecteurs, pas de répit. C’est qu’Ancion adore nous brinquebaler. Nous faire passer subtilement d’un fil narratif à un autre, jouant de nos nerfs et de notre impatience avec plaisir, sérieux et légèreté.

Invisibles et remuants et son intrigue policière décalée ne déroge pas à la règle. Mieux même : cette histoire de barbouzes ridicules, de geek obèse et de gens – presque – comme vous et moi lui permet, ici, d’être au meilleur de son art. On y retrouve, bien sûr, tout ce qui fait « le charme » d’Ancion : maîtrise d’une intrigue haletante, sens de la formule et des comparaisons hilarantes, attention portée aux rejetés, aux laminés du « système », petites pensées (mine de rien) sur l’utilité de l’art, coups de projecteur sur le monde d’aujourd’hui, sur comment il va – ou ne va pas, ne tourne pas rond.

C’est qu’Ancion n’a que faire de la postérité. Ou du « grand art ». Il écrit pour le « bel aujourd’hui ». Pour des lecteurs et des lectrices lancés, tout comme lui, dans le temps présent. Préoccupés par ce qui agite ou trouble le monde maintenant, chez nous, dans nos chers pays, dans la tête de nos voisins.

Et à quoi ressemble le monde d’aujourd’hui ? À une belle foire d’empoigne, pardi ! À une guerre à peine larvée et qui hésite à dire son nom.

D’un côté, il y a les nantis. Ceux pour qui le « système » tourne rond, apporte puissance et fric facile. Ceux qui paradent, s’éblouissent eux-mêmes, prennent part au grand jeu médiatique ou tirent les ficelles : les pipoles, les artistes en paillettes, les experts du petit écran, les banquiers, les chefs d’entreprise de haut vol, les dynasties multimillionnaires. Bref, ceux dont la principale obsession est de profiter au maximum d’un système économique éculé et pour tout dire au bout du rouleau.

De l’autre côté du ring, il y a les Bruno Wagner, Ivana, André, Antonio, Maria. Les sans-grades et les sans-noms. Les invisibles. Parfois loosers. Toujours petits bras. Pareils – presque – à nous. Ou à celles et ceux qu’on croise dans les trains, le matin et le soir. À ceux et celles qui turbinent à la chaîne pour un salaire de misère, chez Amazon ou ailleurs. À celles et ceux qui, du jour au lendemain, se retrouvent à la rue, crise oblige, malgré les sacrifices, les concessions faites au « système ». Pareils à ceux et celles d’entre nous qui, allez savoir pourquoi, tout à coup se rebiffent. Relèvent la tête. Tentent, comme ils peuvent, de résister. Se mettent à s’agiter. À remuer.

Le roman de Nicolas Ancion navigue dans ce monde-là. Ce milieu-là. Gravite autour d’une poignée d’invisibles mais remuantes personnes. Impossible, à lire leurs aléas, leurs va-et-vient entre Gérone et Barcelone, sans penser aux (bien réels, ceux-là) « Anonymous » ou au (tout aussi réel) « Comité Invisible ». À ces gens qui, autour de nous, agissent dans l’ombre. Profitent de leur anonymat pour porter, ci et là, si possible, des coups qui font mal, inquiètent, voire – sait-on jamais – terrorisent les nantis. Perturbant en tout cas pour un temps l’ordre tranquille du monde.

La différence entre ces invisibles bien réels et ceux que l’on suit ici ? Elle tient à ceci : les remuants d’Ancion sont des chiens décidés à mordre. À rendre coup pour coup. N’écrivent pas de livre et ne piratent pas les sites officiels. Ils passent plutôt à l’action. De façon très dure. Impitoyable. N’hésitant pas à provoquer une intoxication alimentaire géante envoyant à l’hosto les invités d’une réception mondaine. À semer sur un terrain de golf une mine antipersonnel, sans se préoccuper de la gravité des dégâts. Etc.

Cela se passe, bien sûr, dans notre monde occidental, dans le sud de l’Europe, dans une Espagne au bord du gouffre. À une époque, la nôtre, où l’on se dit que tout peut basculer. Pour le meilleur comme pour le pire.

La grande force de Nicolas Ancion, l’un de nos romanciers les plus « engagés » au sens le plus commun du terme, c’est qu’il n’oublie jamais de nous « divertir ». Ne perd jamais de vue qu’il nous donne à lire un roman, une fiction. Ancion n’écrit pas pour donner des leçons, faire la morale. Ancion s’interroge, témoigne de notre temps, extrapole. Pousse jusqu’au bout la logique guerrière qui a cours de nos jours. Cela donne un grand roman, un excellent thriller, une petite perle écrite par un conteur hors pair.

Vincent THOLOMÉ