« Voici un pavé ! » ou l’immense et beau travail de citations

Émile Van Bal­berghe, « La Bel­gique même s’en est mêlée, justes cieux ! » Léon Bloy et la Bel­gique, I, Édi­tion des écrits sur Léon Bloy pub­liés de son vivant par des Belges ou en Bel­gique, pré­face de Pierre Glaudes, Mons, Uni­ver­sité de Mons, Ser­vice de Com­mu­ni­ca­tion écrite, coll. « Travaux et doc­u­ments » n° 3, 2014, 317 p.

Pre­mier d’une série d’ouvrages d’Émile Van Bal­berghe  sur Léon Bloy, celui-ci, « La Bel­gique même s’en est mêlée, justes cieux ! » Léon Bloy et la Bel­gique, I, est dévolu à l’édition des écrits sur Léon Bloy, pub­liés de son vivant, par des Belges ou en Bel­gique. La matière est con­sid­érable, con­sti­tuée par un cor­pus doc­u­men­taire établi avec pré­ci­sion et rigueur, en recourant tou­jours aux doc­u­ments orig­in­aux, par cet éru­dit de l’extrême qu’est Émile Van Bal­berghe. Pourquoi Léon Bloy a‑t-il intéressé autant ses con­tem­po­rains belges, écrivains et cri­tiques ? On peut se pos­er la ques­tion, sachant que cet impré­ca­teur pro­fes­sion­nel n’a pas man­qué d’assassiner aus­si la Bel­gique de ses pro­pos :

Si vous êtes un poète et un chré­tien, fuyez la Bel­gique. Ce pays est incon­testable­ment le chef-lieu de l’Hypocrisie, de l’Avarice, de l’Imbécillité catholiques. […] La bassesse belge est unique ; et n’a d’égale que la sot­tise…

S’il ne vint jamais en Bel­gique, ce fut la Bel­gique qui vint à lui, comme le souligne Pierre Glaudes dans sa pré­face. C’est bien le pays avec lequel il eut le plus de con­tacts, d’échanges et aus­si de démêlés par­fois comiques.

L’intérêt de cette réu­nion de textes est mul­ti­ple. Out­re le fait que l’activité cri­tique belge à l’égard de Bloy a fait le pen­dant à la fameuse « Con­spir­a­tion du silence » en France, qu’elle com­pen­sait, d’une cer­taine manière, c’est un pan entier de l’histoire lit­téraire de la fin du XIXe siè­cle qu’elle met au jour et elle nous per­met de renouer avec l’effervescence des revues d’avant-garde en Bel­gique. L’approche de cette copieuse doc­u­men­ta­tion est aisée tant son organ­i­sa­tion est minu­tieuse­ment réglée. Elle est d’ailleurs annon­cée très explicite­ment, après la pré­face de P. Glaudes et une intro­duc­tion stim­u­lante de l’auteur, dans un chapitre très clair décrivant l’économie de l’ouvrage.

Qu’en est-il de ces écrits divers, let­tres, arti­cles, com­mu­ni­ca­tions, échanges avec Léon Bloy ou à pro­pos de ses pub­li­ca­tions, « en Bel­gique ou par des Belges » ? Lors de cette péri­ode, qu’on désig­nait jusqu’il y a peu sous la dénom­i­na­tion « Fin de siè­cle », moins nette aujourd’hui, la vie lit­téraire était très vivante en Bel­gique : efflo­res­cence de revues, grandes et plus petites, et donc de cri­tiques, atten­tifs à ce qu’il se pas­sait, tant en Bel­gique qu’en France. Ce fut une péri­ode faste pour la lit­téra­ture belge ; pour le nat­u­ral­isme et surtout pour le sym­bol­isme, dont les pro­duc­tions imprimèrent un essor majeur à nos let­tres. En ce qui con­cerne pré­cisé­ment Léon Bloy, qui n’appartient pro­pre­ment à aucune de ces deux mou­vances, pas plus en France qu’ailleurs, bon nom­bre de lit­téra­teurs ou de cri­tiques s’intéressent très tôt à ses écrits, la fron­tière n’étant guère dif­fi­cile à franchir pour les pub­li­ca­tions français­es, de quelque qual­ité qu’elles soient. Sans entr­er dans le détail de cette péri­ode assez longue de la récep­tion des pub­li­ca­tions de Bloy recen­sées dans le présent vol­ume (1883–1916), ni néces­saire­ment suiv­re l’ordre chronologique des paru­tions tel qu’il est rigoureuse­ment respec­té ici, il faut en retenir les con­tri­bu­tions les plus émi­nentes et prob­a­ble­ment les plus influ­entes, alors ou aujourd’hui. Il est en effet remar­quable que, face à cette « con­spir­a­tion du silence », dont Bloy fera très tôt et pour longtemps son fonds de com­merce, les écrivains et cri­tiques belges se pronon­cent d’abondance, et générale­ment de façon très pos­i­tive voire ent­hou­si­aste.

Le plus remar­quable de ces avis est sans aucun doute celui de Ver­haeren. Avec d’entrée une excla­ma­tion aus­si reten­tis­sante que « Voici quelqu’un ! », le com­men­taire ne peut être que vibrant autant qu’attentif. Des Pro­pos d’un entre­pre­neur de démo­li­tions, un livre que « tout le monde ferait bien de lire », il évoque « une témérité hir­sute, une impudeur sacrée, une rage pie » ; une « rage arborée », inique par­fois, mais tou­jours « belle, rude, sincère ». Selon  Ver­haeren tou­jours, qui nous donne à lire dans ses cri­tiques lucides la même démesure inven­tive que dans sa poésie, Le Dés­espéré « s’impose avec toute la force de ses qual­ités dom­i­nantes : la sincérité, l’originalité, la force », mais aus­si la « douceur insigne ». Edmond Picard lui aus­si réag­it très explicite­ment à l’irruption bloyenne et offre l’hospitalité de L’Art mod­erne à « ce grand artiste à plume poignar­dante » : « un des plus éton­nants phénomènes lit­téraires de ce temps ».

Il va sans dire que Bloy est très atten­tif à ces arti­cles lau­dat­ifs et qu’il s’ensuit toute une cor­re­spon­dance, qui n’ira pas sans heurts, le temps pas­sant et les humeurs se dégradant.

Ain­si en ira-t-il, par exem­ple, de ses rela­tions avec Edmond Picard, avec lequel il se querellera. Mais ce dernier, à l’occasion d’un compte ren­du de Exégèse des lieux com­muns, dans Le Peu­ple, cette fois, ten­tera par des éloges un peu épais d’effacer cet épisode.

Camille Lemon­nier qui par­rain­era Bloy et le fera entr­er au Gil Blas, pour un temps assez bref au demeu­rant, n’est pas avare de louanges et, dans L’Estime lit­téraire, trace un por­trait élo­gieux de « l’hyperbolique et grandiose Léon Bloy, le génie le plus clas­sique­ment latin dans la lit­téra­ture française depuis trois siè­cles ». Il y revient dans ses Sou­venirs lit­téraires.

Autre grande voix, celle de Max Elskamp, que Bloy n’identifiera pas sous le pseu­do­nyme d’Em. Haëe, qui pub­lie dans Le Spec­ta­teur catholique un arti­cle où il le qual­i­fie de « Père des let­tres français­es » mais où il exprime aus­si une infinie com­pas­sion pour la pau­vreté, le dénue­ment, le dés­espoir pitoy­ables de ce « Prince de la souf­france ». Quelle est, pour l’auteur du Dés­espéré, l’observation la plus grat­i­fi­ante ? Il ne manque en tout cas pas d’y voir une « con­so­la­tion ».

Maeter­linck, dans une let­tre à Louis Vaux­celles qui avait pub­lié une inter­view de Bloy, évoque à pro­pos de La Femme pau­vre le génie, lorsqu’il ose une com­para­i­son avec Le Roi Lear.

Jules Destrée s’exprimera plusieurs fois et longue­ment sur Léon Bloy. Dans Notes et sil­hou­ettes, il analyse les écrits de plusieurs pam­phlé­taires et notam­ment com­pare Val­lès et Bloy qui a net­te­ment sa préférence et est pour lui est au moins des deux le « plus lit­téraire des pam­phlé­taires». Opin­ion sur laque­lle il revien­dra, recon­nais­sant tout de même à Val­lès d’incontestables qual­ités d’écrivain déployées dans la trilo­gie des romans tan­dis qu’il défini­ra ain­si Sueur de sang de Bloy : « igno­ble et sub­lime ».

Hubert Krains dira son admi­ra­tion plus pré­cisé­ment à pro­pos de Christophe Colomb devant les tau­reaux : Bloy est « un tireur mer­veilleux, qui n’égare jamais une balle », avec les « raf­fine­ments d’un artiste mod­erne » et la « sauvage grandeur d’un écrivain biblique ».

Cer­tains nuan­cent leur avis. Jean d’Ardenne, qui s’étonne du silence français alors que tant d’auteurs médiocres jouis­sent des faveurs de la cri­tique, regrette le cynisme, l’excès, le parox­ysme du Dés­espéré, dont il loue tout de même « l’inouïsme ». Mau­rice Dul­laert dans Le Mag­a­sin lit­téraire est plus dubi­tatif. Ce qui donne lieu à un échange de cor­re­spon­dance pro­longé : Bloy qui ne sup­porte pas la moin­dre remar­que restric­tive le traite de dilet­tante.

Quant à Georges Ren­cy qui y va franche­ment (« Il faut oubli­er sa per­son­nal­ité antipathique pour ne con­sid­ér­er que ses beaux livres »), il donne à l’auteur de La Femme pau­vre une leçon d’humilité en le com­para­nt avec le Zola de La Faute de l’abbé Mouret, mais il recon­naît que la langue de ce « grossier per­son­nage » est « une mer­veille ».

Bloy le traite d’imbécile !

On n’en fini­rait pas de citer ces textes dont la lec­ture est presque aus­si jouis­sive que celle des répons­es de Bloy. Presque, seule­ment. Ne boudons pas notre plaisir, mal­sain sans doute, ce « plaisir réprou­vé » de « con­sumer du Bloy », comme le sig­nale ce cri­tique, Rodolphe Bac­quet, cité par Van Bal­berghe dans son intro­duc­tion. Notre éru­dit bib­li­ographe trou­ve ici l’aboutissement de nom­breuses années de recherch­es et d’étude, depuis l’intérêt et prob­a­ble­ment une pas­sion qu’il a dévelop­pés dès la décou­verte du Livre de presse de Bloy lui-même. Ce sujet demeure pré­dom­i­nant et il con­tin­ue. D’autres vol­umes suiv­ront. Sans pren­dre part ou juger, Van Bal­berghe trans­met, com­mu­nique avec un luxe de pré­ci­sions une infor­ma­tion dont chaque com­posante est véri­fiée et expliquée. Si ce recense­ment per­met de dénon­cer la médi­ocrité d’une époque, il ne se prive pas de l’actualiser dans une dernière ques­tion. Tout au plus.

Jean­nine PAQUE