Lire Dominique Rolin aujourd’hui

Maria Chiara GNOCCHI (sous la dir. de),  «Sor­tir de la séduc­tion ». Nou­veaux regards sur Dominique Rolin, Fran­co­fo­nia. Stu­di e ricerche sulle let­ter­a­ture di lin­gua francese n° 68, print­emps 2015, 149 p.


Fran­co­fo­nia
 est une revue semes­trielle con­sacrée aux lit­téra­tures de langue française qui paraît grâce à la con­tri­bu­tion du Départe­ment de Langues, Lit­téra­tures et Cul­tures mod­ernes de l’Université de Bologne et, pour ce numéro, de la Pro­mo­tion des Let­tres de la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles.

La rédac­tion avait depuis quelque temps l’intention de con­sacr­er un numéro de la revue à Dominique Rolin (1913–2012). Pour fêter le cen­te­naire de sa nais­sance et, pourquoi pas ? célébr­er son cen­tième anniver­saire. Elle est morte quelques jours avant son 99e anniver­saire. Une dis­pari­tion qu’elle-même avait négo­ciée comme un com­pro­mis, ce que rap­pelle Maria Chiara Gnoc­chi, maître d’œuvre de ce vol­ume, par une cita­tion des Éclairs :

Le jour de ma dis­pari­tion ne pour­ra jamais être con­sid­éré comme une prise de la mort sur moi mais une saisie de moi sur la mort.

L’écrivaine a tra­ver­sé le siè­cle et pub­lié quelque quar­ante livres, sans compter les nou­velles, le théâtre, les entre­tiens et les con­férences ; son dernier ouvrage, Let­tre à Lise, est sor­ti en 2003. Le pre­mier roman, Les Marais, est pub­lié en 1942 à Paris, chez Denoël. Elle quitte alors la Bel­gique pour la France. Elle devien­dra française à la suite de son mariage (le 2ème) avec le sculp­teur Bernard Milleret. Elle obtient le prix Fem­i­na en 1952 pour Le Souf­fle. On lui recon­naît des thèmes con­stants : la famille, la fil­i­a­tion, le temps, la mort, l’amour (et l’aimé) et enfin l’écriture elle-même. Un style riche en référence physiques et autoréféren­tielles, mais aus­si, de plus en plus, en réflex­ions méta­nar­ra­tives : elle observe son tra­vail se faisant et le com­mente. Pour la con­nais­sance, l’analyse et l’exégèse de son œuvre, on ne peut que se reporter aux nom­breux arti­cles de Frans de Haes et à ses deux pub­li­ca­tions majeures : Le Bon­heur en pro­jet. Hom­mage à Dominique Rolin (1993) et Les Pas de la voyageuse (2006).

L’objet de ce numéro de Fran­co­fo­nia  qui est de rassem­bler de « Nou­veaux regards sur Dominique Rolin » annonce d’emblée, dès les pre­miers mots du titre, une inten­tion : « Sor­tir de la séduc­tion ». Éton­nant con­stat en même temps qu’une volon­té toute caté­gorique de change­ment, que Maria Chiara Gnoc­chi dévelop­pera dans son intro­duc­tion : on aurait eu ten­dance jusqu’à présent à se laiss­er porter par un dis­cours admiré et à le para­phras­er plutôt que de le soumet­tre à un réel exa­m­en cri­tique. Les études passées, plutôt rares, ont générale­ment con­sid­éré la biogra­phie et l’œuvre en par­al­lèle et eu le plus sou­vent recours à une lec­ture psy­ch­an­a­ly­tique de ce qu’elles rédui­saient à la seule écri­t­ure de soi.

Com­ment les dif­férents auteurs qui ont par­ticipé à l’entreprise présente ont-ils adop­té la nou­velle ligne cri­tique pro­posée par l’initiatrice du pro­jet ?

Les con­tri­bu­tions qui ouvrent et refer­ment le vol­ume adoptent résol­u­ment une per­spec­tive « cen­trifuge ». La pre­mière, que sig­nent Paul Aron et Cécile Van­der­pee­len-Dia­gre, puise dans la matière famil­iale si dense dans l’œuvre de Rolin pour évo­quer plus spé­ciale­ment une fig­ure peu présente, Judith Cladel, sa tante, fille de Léon Cladel, auteur nat­u­ral­iste belge établi à Paris. Une authen­tique femme de let­tres, indépen­dante, autonome, dont l’évocation nour­rie des cor­re­spon­dances divers­es, dont celle qu’elle a entretenue avec Edmond Picard, aide à retrac­er son par­cours dans l’institution lit­téraire. Et par­tant, celui de Dominique Rolin qui s’en est inspirée dans plusieurs de ses romans famil­i­aux. Plus inat­ten­due, la deux­ième (et dernière du cahi­er) invite à une lec­ture com­parée de William Faulkn­er et Dominique Rolin, qu’entreprend Maria Chiara Gnoc­chi. À par­tir des préférences avouées de Rolin elle-même, dans la lit­téra­ture anglo­phone mod­erniste, soient deux romans de Vir­ginia Woolf, Les Vagues et La Cham­bre de Jacob, et Tan­dis que j’agonise de l’écrivain améri­cain, elle va rap­procher de ce dernier La Mai­son, la Forêt. On sait que Rolin décou­vre Faulkn­er au début des années 30, lorsque parais­sent les pre­mières tra­duc­tions. Mais l’époque du Nou­veau Roman en France se sig­nale par un renou­veau d’intérêt pour le roman améri­cain, et notam­ment Faulkn­er, remar­quable par un traite­ment libre de la nar­ra­tion, des per­son­nages et l’emploi sys­té­ma­tique du mono­logue intérieur, pra­tique qu’adoptera sou­vent Rolin, sans appartenir pour autant à ce groupe du Nou­veau Roman, s’il existe. Cette influ­ence est sig­nalée par la cri­tique à pro­pos du For intérieur. Notons que, l’année de la paru­tion de La Mai­son, la Forêt, Rolin se fait évin­cer du Jury Fem­i­na où elle avait suc­cédé à Judith Cladel.

Entre ces textes lim­i­naires, trois arti­cles con­stituent le cœur de l’étude et abor­dent l’œuvre de Rolin selon une approche cri­tique spé­ci­fique jamais pra­tiquée, alors qu’aucun des auteurs n’est spé­cial­iste de Rolin. C’est donc avec un regard nou­veau que Juline Hom­bourg­er, Jean-François Pla­m­on­don et Katia Michel lisent et com­mentent ses ouvrages. La pre­mière, auteure d’une thèse sur le tra­vail du négatif, exam­ine Dulle Gri­et sous cet angle et le deux­ième, spé­cial­iste de l’écriture du moi, applique à la Let­tre au vieil homme une méth­ode de lec­ture orig­i­nale. Quant à la troisième, elle traite plus pré­cisé­ment de la féminité  dans deux romans, Les Marais et Le Souf­fle.

Puis­sent ces cinq approches car­ré­ment nou­velles de l’œuvre rolin­i­enne ouvrir la voie à d’autres études. D’autant mieux que la matière ne manque pas. À l’œuvre abon­dante de l’auteure il faut ajouter le dépôt récent de la Fon­da­tion Roi Bau­douin à la Bib­lio­thèque Royale de la cor­re­spon­dance croisée (1958–2008) de Dominique Rolin et Philippe Sollers, le Jim incon­tourn­able des romans, ain­si que la total­ité du jour­nal intime de l’écrivaine (35 vol­umes), actuelle­ment en cours de cat­a­lo­gage, tran­scrip­tion et numéri­sa­tion.

Enfin, on soulign­era la pub­li­ca­tion dans ce numéro de Fran­co­fo­nia de la dernière inter­view de la roman­cière, accordée à Jean-Luc Out­ers, et d’un texte inédit où elle revient, près L’Enragé, sur son dia­logue imag­i­naire avec  Breughel.

Jean­nine PAQUE