Où l’on fait la connaissance de Rouflandre et de ses cinq fées minimes

David BESSCHOPS, De Ménage et de Fantaisie, Le Coudrier, 2015, 112 p., 16 €

demenageDavid Besschops, ce grand roux efflanqué, est un funambule. Un danseur de corde. Un magnifique « styliste » pirouettant – hop ! salto mortale ! –  sur son fil au beau milieu du Grand Canyon au Colorado.

Cinq rencontres, très chaudes, très sexe, sont au coeur de son De Ménage et de Fantaisie. Cinq portraits de femmes, de fées minimes très féminines qui attirent, attisent le désir de Rouflandre, par exemple, ce grand gaillard venu du Nord. Cinq portraits de femmes faisant la manche au Mexique, se prostituant dans une maison de passe, en Asie ou ailleurs, passant par là, dans une péniche en bord de Meuse. Cela aurait pu être crûment réaliste – pourquoi pas ? – mais non : David Besschops a toujours préféré à l’arrêt sur image, à la plate transcription de la réalité, les tyranniques emballements du texte.

De sorte que son livre tient de l’équilibrisme. Est une espèce d’entre-deux. En suspension dans les airs. Prenant à la fois appui sur les choses réelles, les décors ambiants, les bribes de vie de ces fées, les allusions à – j’imagine – sa vie perso et sur la propension qu’à le langage à inventer ses propres histoires, ses propres fantaisies.

Cela donne des poèmes incandescents, de petits blocs de textes en équilibre instable. Cela donne des pages où se télescopent des propositions ultra courtes, où Besschops crée des ponts inattendus entre les diverses couches dont se nourrit le texte :

« C’est décousu et vous ? » Voilà comment tu t’adresses à mes amis Ils ne te veulent que du bien Le dimanche un baiser Ou ta langue étrangère Je peux me consacrer à mes effets de manche Mes jeux pyrotech-niques Ils bandent pour moi Par solidarité avec leur pair

La poésie de Besschops est un feu d’artifice. Une succession d’images montées au cordeau. Une volonté intense de ne pas user du langage commun. Il n’y a, dans De Ménage et de Fantaisie, aucune proposition qui déroge à cette règle. Et tant pis si l’humour ou les jeux de mots au xième degré laisseront certains sur la touche.

En surface flottent la mère la mort et l’amour Poissons com-me les pieds Mais pas dans la même eau

Ne compte ici que le projet, tout simple dans le fond, tout bête : transformer le commun, le quotidien, ce qu’on pencherait à négliger, les choses et les êtres qu’on serait enclin à ne compter pour rien, en quelque chose d’universel. Non que Besschops aurait tendance à sublimer les rencontres et les situations, à y trouver, à force de creuser sous des couches de boue et de misère, une perle rare. Non. Pas du tout son genre de faire cela. Ferait d’ailleurs plutôt l’inverse. Dresserait plutôt des tentes au bord des blessures. Regarderait bien en face les choses. N’édulcorerait pas les histoires personnelles des fées.

La geôle palpite en l’oeuf Tu confonds avec ton pouls Où l’air blanc a brûlé net Quatre ans pour retrouver deux veines Trois de plus pour soudoyer l’apothicaire

 Une paire de ciseaux bronze à grosses lames clôt le chapitre

Entre rude réalité et rencontres rêvées, entre souhait de rendre vie à ces corps côtoyés et fantaisies langagières, le livre de Besschops ne nous ménage pas, nous, lecteurs, lectrices. Nous rappelle avec force que la littérature, la parole, la poésie, ce n’est pas qu’une distraction. C’est aussi un chant d’amour. Dédié à la terre et aux êtres qui la peuplent. Une façon de porter à incandescence notre penchant naturel à parler. Une façon d’explorer, d’expérimenter, encore et encore, jusqu’au bord de l’abîme, l’une de nos plus chères capacités humaines.

Vincent THOLOMÉ