Quand la rencontre d’ailes brisées crée la lumière

Un coup de coeur du Carnet

Sylvie GODEFROID, La balade des pavés, Genèse, 2016, 173p., 19€/ePub : 12.99 €

Lola, 40 ans, divor­cée et mère de deux enfants, se surnomme « Lola la chance » parce que la vie lui a tou­jours souri. Jusqu’au jour où elle apprend qu’elle a un can­cer du sein. L’ablation de la tumeur est pro­gram­mée dans une quin­zaine de jours, s’ensuivra la chimio­thérapie. Aujourd’hui, il est 4h du matin et Lola ne parvient pas à dormir. Elle met des vête­ments et se lance dans une balade noc­turne à Brux­elles.

Elle sort de chez elle pour retarder le moment où elle devra affron­ter la réal­ité et com­mencer son com­bat, où elle devra annon­cer à sa mère et ses enfants que cette tumeur n’est pas si bénigne que ce qu’elle a bien voulu leur dire pour ne pas les inquiéter. En effet, entre un fils de 15 ans un brin macho qui lui demande si elle compte réelle­ment sor­tir dans cette tenue, une fille de 11 ans qui la trou­ve trop glam­our dans sa robe, une mère affectueuse mais au car­ac­tère diamé­trale­ment opposé au sien et un ex-mari habi­tant loin « pour la survie nerveuse de tous », il est dif­fi­cile de trou­ver les mots justes. Lola est ter­ri­fiée à l’idée de quit­ter ses enfants trop tôt et aus­si de per­dre ses cheveux blonds.

Elle qui d’ordinaire vit en marge des autres, dans son apparte­ment et son quarti­er qui font office de cocon de sécu­rité, elle se met à observ­er les incon­nus ren­con­trés. De fil en aigu­ille, des con­ver­sa­tions s’entament avec Émer­ance et sa détresse haut de gamme, Polo le clo­do morcelé, Lili la timide, Estelle l’intellectuelle où les para­dox­es s’affrontent, un vieux cou­ple car­i­cat­ur­al des Marolles… Aucun d’eux ne laisse Lola indif­férente. Elle décou­vre qu’il est pos­si­ble d’être authen­tique en présence d’inconnus et que c’est peut-être même plus facile qu’avec des con­nais­sances. Ren­con­tr­er toutes ces per­son­nes blessées, par­fois mar­quées au fer rouge et habitées par un trou béant, lui per­met d’entrer en con­tact avec ses pro­pres fêlures.

Il fal­lait qu’une insom­nie me tire de mon nid pour que je parte à la ren­con­tre des peurs et des soli­tudes que je n’osais exprimer. Il fal­lait le bal­let impro­visé des pavés brux­el­lois pour que je me mette à par­ler vrai. À me racon­ter. Il me fal­lait une Émer­ance voûtée pour abor­der le chapitre d’une soli­tude que je ne regar­dais pas en face, il me fal­lait une Jacque­line aux bas nylons tombants pour essay­er de me réc­on­cili­er avec ma féminité. Per­son­ne ne m’a jamais autant mal­menée que moi. Il est temps de mod­i­fi­er le regard que je pose sur mes courbes. Éve­lyne est la cerise sur le gâteau d’une journée qui ne ressem­ble à aucune autre. Elle per­met à la colère de sur­gir à la lisière de mon être, tout au bord de moi.

Par sa sor­tie, Lola essayait de retrou­ver un équili­bre pour mieux braver la nou­velle, mais rien ne se passe comme prévu : elle est boulever­sée par cette balade noc­turne. Ses cer­ti­tudes sont sec­ouées, ses sou­venirs afflu­ent, ses émo­tions se bous­cu­lent, dans toutes leurs con­tra­dic­tions. On décou­vre une Lola com­plexée par ses ron­deurs, qui a peur d’aimer, d’être aimée, qui n’assume pas com­plète­ment sa féminité et qui en veut aux femmes belles, insou­ciantes et en bonne san­té qu’elle croise. Sur­git la ques­tion inévitable, « pourquoi moi ? », et puis ce sen­ti­ment de course con­tre la mon­tre dû à la peur de ne plus avoir assez de temps devant soi.

Mal­gré la dureté du thème évo­qué, le roman de Sylvie Gode­froid est très agréable à lire et n’est aucune­ment pesant. Les per­son­nages qu’elle nous donne à voir sont authen­tiques et très touchants, dépeints dans un style juste et fine­ment ciselé. Cer­tains ont une fran­chise et un humour « bien de chez nous » qui ren­dent quelques répliques savoureuses. :

- Ça ne te manque pas de t’envoyer en l’air de temps en temps ?

- N’importe quoi ! Je vous en pose, moi, des ques­tions ?

- Ne fais pas ta mielleuse, dis. Le sexe, c’est la vie ! Il n’y a rien de plus vrai.

- Les patates aus­si.

- J’aime faire l’amour, ça ne m’empêche pas d’aimer les frites. Rien à voir.

- Les frites font grossir.

- L’amour aus­si, suf­fit de se pro­téger.

La balade des pavés, dont la pré­face est écrite par Bar­bara Abel, est un réc­it qui nous fait bien com­pren­dre que le can­cer du sein ne touche pas qu’une par­tie de l’anatomie fémi­nine, il ébran­le aus­si la femme dans son être le plus pro­fond et laisse des traces indélé­biles.

Un roman fort et lumineux, dont on se laisse agréable­ment bercer par la mélodie des mots (« Tant de pro­jets exal­tants espèrent la douceur de votre res­pi­ra­tion et les bat­te­ments déli­cats de votre cœur »).

La balade des pavés, une ode à la vie.

Si je cher­chais l’apaisement dans les rues de ma ville, c’est la vie que j’ai ren­con­trée, la vraie, dans ce qu’elle a de cru­el et de doux.

Séver­ine RADOUX