« Quelques petits torts » : Verlaine en Belgique

Un coup de coeur du Carnet

Bernard BOUSMANNE, Verlaine en Belgique. Cellule 252. Turbulences poétiques, Mardaga, 2015, 340 p., 45 €

Lit-on les catalogues d’exposition ? À la rigueur on les achète, dans un geste expiatoire, une fois que, après de multiples procrastinations de la visite, l’événement s’avère bel et bien terminé. On le feuillette alors, on s’en veut d’avoir manqué ça, bon sang, que cela avait l’air intéressant ! Puis on le range dans le rayon « beaux livres » de la bibliothèque et on l’y laisse s’empoussiérer.

Assurément, le Verlaine en Belgique de Bernard Bousmanne ne peut connaître un destin aussi ingrat. Si sa somptueuse iconographie reprend les pièces exceptionnelles (objets, lettres et poèmes manuscrits, dessins, caricatures, photos, peintures, etc.) qui furent dévoilées au BAM de Mons du 17 octobre 2015 au 24 janvier 2016, son contenu textuel n’est en rien le parent pauvre d’un ouvrage qui se dévore comme ce qu’il est réellement : une étude de référence sur un épisode-clef de l’histoire littéraire française – et belge.

Le drame est (croit-on) connu… Rimbe et le Pauvre Lélian, partis en amants erratiques, le premier pour s’éloigner de l’étouffante Charlestown, le second pour fuir l’esprit « beaufamilial » qui l’étiole, se retrouvent à Londres. Là, ils consument les illuminations de leurs « amours de tigres », et le soir, dans des faubourgs à faire rebrousser chemin à Jack l’Éventreur lui-même, ils claquent les maigres sous qu’ils ont grappillés en dispensant des leçons de français ou qu’ils ont osé quémander outre-Manche à leur famille. Tel est le prix de la liberté grande qu’expérimentent ces marginaux sublimes, appelés à devenir les poètes maudits prototypiques de la fin de siècle.

Seulement, voilà, quelle qu’en soit sa configuration, un couple reste un couple, et le quotidien n’est jamais sans nuage, a fortiori au pays du smog. Au matin du 3 juillet 1873, Verlaine est, comme souvent, de corvée emplettes. Il en revient chargé d’une bouteille d’huile et d’un poisson. Rimbaud lui lance, railleur, « T’as l’air malin avec ton hareng » ! Pour Verlaine, qui a déjà reçu sur le chemin les lazzis des dockers, l’arête ne passe pas. Il jette là ses courses et prend le chemin de l’embarcadère, direction la Belgique.

Cette chamaillerie, qui a tout l’air d’une anecdote, constitue le premier vrai moment de rupture entre les deux hommes. Et quel remuement épistolaire et ferroviaire elle déclenche ! Installé à Bruxelles, Verlaine informe par courrier son épouse, Mathilde Mauté, et la somme de le rejoindre, sans quoi il mettra fin à ses jours. Il écrit aussi à Madame Cuif-Rimbaud, la « daromphe », qui, si elle désapprouve évidemment la relation immorale entre son fils et Verlaine, n’en nourrit pas moins à l’égard de ce dernier une certaine tendresse. Enfin, il échange avec Rimbaud, avec leur logeuse et avec un ami très louche (un certain Ludomir Matuszewicz, ancien communard devenu informateur de la police française) en vue de liquider les affaires londoniennes.

Pendant quatre jours, Verlaine tergiverse. Doit-il se brûler la cervelle ? Ou, pour ne pas mourir « trop connard », s’engager au côté des républicains espagnols ? Voire se résoudre à reprendre sa vie de bourgeois rangé ? Arrive le 10 juillet fatidique. Rimbaud a rejoint la capitale l’avant-veille. Après une journée de déambulations alcoolisées et de disputes, le duo désuni rejoint l’Hôtel de la ville de Courtrai. Verlaine, conscient qu’il est sur le point d’être abandonné, en pleine crise de désespoir, brandit le revolver Lefaucheux qu’il a acheté le matin même dans les Galeries Saint-Hubert et tire à deux reprises. Une balle se loge dans le plancher, l’autre dans le poignet de Rimbaud. Verlaine ne sera interpellé que quelques heures plus tard, Place Rouppe, où il se montre à nouveau menaçant, ce qui pousse l’adolescent rebelle à se précipiter vers un agent des forces de l’ordre…

Et nous voici seulement à la page 50 d’une somme qui en compte près du septuple. Bien plus que de se cantonner au récit des faits, Bousmanne, qui connaît à fond le dossier Verlaine, élargit le propos en le situant dans une perspective sociologique parfaitement documentée (ainsi quand il décrit le système carcéral belge, alors en pleine mutation). Le lecteur découvrira aussi que les rapports entre Verlaine et le plat pays ne se limitent pas à sa tentative d’homicide et à sa subséquente incarcération, mais se prolongeront jusqu’à tard dans son existence, puisqu’il viendra encore y « conférencer » en 1893.

Un travail remarquable, par sa rigueur philologique comme par son écriture enlevée…

Frédéric SAENEN

♦ Lire un extrait de Verlaine en Belgique proposé par les éditions Mardaga

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