Où l’on croise des femmes, des matelots, des ciels gris et des mers houleuses

Thomas VANDORMAEL, La Vigie, Tétras-Lyre, 2016, 60 p., 14 €

vandormael la vigieThomas Van­dor­mael est un nou­veau venu. La Vigie est son pre­mier recueil. J’imag­ine pour­tant que Thomas a une cer­taine bouteille : par­ler de la mer, des femmes qui restent à terre, des hommes qui nav­iguent, de l’ap­préhen­sion de ne pas les voir revenir, de la crainte d’y rester, non, on ne choisit pas ces pistes-là par hasard. Il faut déjà être bien poreux, bien per­méable, s’être lais­sé tra­vers­er par bon nom­bre d’his­toires, lues ou enten­dues, d’é­mo­tions ou de sen­sa­tions, réelles ou imag­inées, pour se lancer dans pareille aven­ture.

Du moins, est-ce ce que je pense.

Tout cela a lieu sur des côtes battues par les vents. Sur des mers gris­es et houleuses. Sous des ciels tout aus­si gris. Ça pour­rait chez nous. Mais non. Ce serait plutôt du côté de l’Île de Sein. Il y a donc les hommes et les femmes. Cha­cun, cha­cune, assigné à sa tâche. À son rôle. Celui de scruter l’hori­zon, pour les unes. Celui d’af­fron­ter les tem­pêtes, pour les autres. Il y a ici tout le por­trait d’une société dont l’ex­is­tence et la survie ne tien­nent lit­térale­ment qu’à un fil. Un coup de vent favor­able ou défa­vor­able. Aucune idée si tout cela a encore lieu de nos jours ou aurait pu avoir lieu dans un passé pas trop loin­tain. Cela n’a pas d’im­por­tance d’ailleurs : ne comptent ici que le drame humain, les vies épurées, réduites à leurs plus vives ten­sions. Les vies en équili­bre per­pétuel, juste au-dessus de l’abîme.

Cela com­mence ain­si :

Quelques prières hasardeuses pour ces dames nées les mains dans le sable et les yeux dans la fange, leur cou nu érodé par des forces con­traires. Quelques prières hasardeuses pour ces femmes qui atten­dent sur un rocher plus large que les autres, sur un fron­ton de bois ou sur une dune de sable dont le vent change la forme.

Cela glisse, belle houle, des femmes aux hommes, puis des hommes aux femmes. Cela se déploie sur quelques pages, quelques lignes par­fois. Puis reprend dans un autre poème. Cela par­le du vent, des sables, des cap­i­taines et des matelots. Des pon­tons glis­sants. Des sil­hou­ettes sta­tiques sur les plages. Cela ne racon­te pas d’his­toires. Serait plutôt comme une sur­face sou­ple, un grand plas­tique ridé le vent : cela racon­terait tou­jours la même attente sous d’in­finies vari­a­tions.

La vie, quoi.

Thomas Van­dor­mael y plonge généreuse­ment. Bras­sant les matières et les mots. Ne parvient-il d’ailleurs pas, le bougre, à nous faire sen­tir, à nous, citadins ou cam­pag­nards, le pouls d’un univers de marins, de sol­dats, d’épous­es, de promis­es, de mères et de sœurs, qui, a pri­ori, nous est totale­ment étranger ?

Univers de vents qui éro­dent et d’eaux qui roulent :

La mort a vu bien des pays pour se lover entre l’é­clat d’une vague sur de la pierre brûlante et les yeux vides d’une ser­vante à présent sans amant. La corde qu’il a attachée sur le pont, celle qui a ten­du les voiles, celle qui don­nait aux pêcheurs le poids de leur impor­tance sur terre ou sur mer : toutes se sont nouées autour de son cou où venaient autre­fois se frot­ter les cheveux de la fille, qu’elle ne nouera plus jamais, en mémoire de la mer qui lui pren­dra son père.

Les poèmes de Van­dor­mael sont des bobines de fil : ils se dév­i­dent en prenant des détours inat­ten­dus. N’en per­dant pas pour autant leur ligne con­duc­trice : Van­dor­mael est un têtu. Ne se laisse pas avoir comme un bleu. Tient, de bout en bout, son idée fixe. Cela donne des poèmes rêch­es. Très con­crets dans leur évo­ca­tion du monde. Cela donne envie de le retrou­ver. De le suiv­re encore. Sur d’autres sujets. Dans d’autres recueils.

Vive­ment qu’ils parais­sent, oui.

Sig­nalons enfin la splen­dide cou­ver­ture de Thomas Cor­bisi­er, ces con­cré­tions minérales en bleu de mer, et la dis­crète mise en page de Mona Habibizadeh : elles achèvent de faire de ce recueil un bel ouvrage, un objet qu’il est bon de tourn­er et de retourn­er entre les mains, don­nent encore tout son sens au livre papi­er. Tant qu’il y aura, en tout cas, du tra­vail d’« habil­lage » de cette qual­ité, éditer du texte en for­mat papi­er aura encore de beaux jours devant lui.

Du moins, est-ce ce que je pense.

Vin­cent Tholomé