Où l’on croise des femmes, des matelots, des ciels gris et des mers houleuses

Thomas VANDORMAEL, La Vigie, Tétras-Lyre, 60 p., 14 €

Vigie - imageThomas Vandormael est un nouveau venu. La Vigie est son premier recueil. J’imagine pourtant que Thomas a une certaine bouteille : parler de la mer, des femmes qui restent à terre, des hommes qui naviguent, de l’appréhension de ne pas les voir revenir, de la crainte d’y rester, non, on ne choisit pas ces pistes-là par hasard. Il faut déjà être bien poreux, bien perméable, s’être laissé traverser par bon nombre d’histoires, lues ou entendues, d’émotions ou de sensations, réelles ou imaginées, pour se lancer dans pareille aventure.

Du moins, est-ce ce que je pense.

Tout cela a lieu sur des côtes battues par les vents. Sur des mers grises et houleuses. Sous des ciels tout aussi gris. Ça pourrait chez nous. Mais non. Ce serait plutôt du côté de l’Île de Sein. Il y a donc les hommes et les femmes. Chacun, chacune, assigné à sa tâche. À son rôle. Celui de scruter l’horizon, pour les unes. Celui d’affronter les tempêtes, pour les autres. Il y a ici tout le portrait d’une société dont l’existence et la survie ne tiennent littéralement qu’à un fil. Un coup de vent favorable ou défavorable. Aucune idée si tout cela a encore lieu de nos jours ou aurait pu avoir lieu dans un passé pas trop lointain. Cela n’a pas d’importance d’ailleurs : ne comptent ici que le drame humain, les vies épurées, réduites à leurs plus vives tensions. Les vies en équilibre perpétuel, juste au-dessus de l’abîme.

Cela commence ainsi :

Quelques prières hasardeuses pour ces dames nées les mains dans le sable et les yeux dans la fange, leur cou nu érodé par des forces contraires. Quelques prières hasardeuses pour ces femmes qui attendent sur un rocher plus large que les autres, sur un fronton de bois ou sur une dune de sable dont le vent change la forme.

Cela glisse, belle houle, des femmes aux hommes, puis des hommes aux femmes. Cela se déploie sur quelques pages, quelques lignes parfois. Puis reprend dans un autre poème. Cela parle du vent, des sables, des capitaines et des matelots. Des pontons glissants. Des silhouettes statiques sur les plages. Cela ne raconte pas d’histoires. Serait plutôt comme une surface souple, un grand plastique ridé le vent : cela raconterait toujours la même attente sous d’infinies variations.

La vie, quoi.

Thomas Vandormael y plonge généreusement. Brassant les matières et les mots. Ne parvient-il d’ailleurs pas, le bougre, à nous faire sentir, à nous, citadins ou campagnards, le pouls d’un univers de marins, de soldats, d’épouses, de promises, de mères et de sœurs, qui, a priori, nous est totalement étranger ?

Univers de vents qui érodent et d’eaux qui roulent :

La mort a vu bien des pays pour se lover entre l’éclat d’une vague sur de la pierre brûlante et les yeux vides d’une servante à présent sans amant. La corde qu’il a attachée sur le pont, celle qui a tendu les voiles, celle qui donnait aux pêcheurs le poids de leur importance sur terre ou sur mer : toutes se sont nouées autour de son cou où venaient autrefois se frotter les cheveux de la fille, qu’elle ne nouera plus jamais, en mémoire de la mer qui lui prendra son père.

Les poèmes de Vandormael sont des bobines de fil : ils se dévident en prenant des détours inattendus. N’en perdant pas pour autant leur ligne conductrice : Vandormael est un têtu. Ne se laisse pas avoir comme un bleu. Tient, de bout en bout, son idée fixe. Cela donne des poèmes rêches. Très concrets dans leur évocation du monde. Cela donne envie de le retrouver. De le suivre encore. Sur d’autres sujets. Dans d’autres recueils.

Vivement qu’ils paraissent, oui.

Signalons enfin la splendide couverture de Thomas Corbisier, ces concrétions minérales en bleu de mer, et la discrète mise en page de Mona Habibizadeh : elles achèvent de faire de ce recueil un bel ouvrage, un objet qu’il est bon de tourner et de retourner entre les mains, donnent encore tout son sens au livre papier. Tant qu’il y aura, en tout cas, du travail d’« habillage » de cette qualité, éditer du texte en format papier aura encore de beaux jours devant lui.

Du moins, est-ce ce que je pense.

Vincent THOLOMÉ