Dans les veines coule la sève

Charline LAMBERT, Chanvre et Lierre, Le Taillis Pré, 2016, 68 p.

Lambert-Charline-chanvreCharline Lambert a reçu, entre autres, le prix Georges Lockem de l’Académie royale pour son premier recueil intitulé Chanvre et Lierre. Comme précisé par l’Académie, ce prix « est redoutable, parce qu’il consiste en un pari », un pari sur l’avenir. Est-ce le premier d’une longue série à venir ou un simple coup d’éclat ? Seul l’avenir le dira. En attendant, cette jeune poète n’a pas froid aux yeux en proposant d’aborder avec fraicheur et une maitrise singulière l’histoire de L’Odyssée, un des poèmes fondateurs de notre civilisation européenne.

Trois parties structurent son livre, composé de manière classique, avec, à chacune des pages, l’inscription d’un verset en prose courte. La première partie s’ouvre avec Ulysse, solitaire, où le décor qui l’entoure est net et précis, à la fois végétal et marin. Ulysse est d’abord « ancré dans la terre, les paumes en offrande, figées dans l’harmonie ». Le choix des mots est minutieux, ils « perlent à la surface des eaux ». Les figures emblématiques féminines de l’épopée occupent une place centrale. Tout d’abord apparaît Circé et le mot « gouffre » qui lui est associé. On découvre un Ulysse suspendu par un corde au-dessus de ce vide, la gorge nouée, sa voix disparue.

Dans la seconde partie, son souffle intérieur prend de l’ampleur et Ulysse, proche de la surdité à cause de la cire, est tiraillé par le désir naissant du chant des Sirènes qui pénètre chacun de ses pores. La poésie de Charline Lambert est aussi sensiblement érotique. À noter que le poète Éric Brogniet préface avec une grande justesse l’ouvrage de l’auteure. On perçoit une connivence évidente entre leurs univers. Rappelons qu’il a lui-même écrit Ulysse errant dans l’ébloui et qu’érotisme et poésie sont intrinsèquement liés à son œuvre poétique. Entretemps, Ulysse est rattrapé et attaché au mât du bateau. Privé de ses mouvements et de ses sens, ce qui favorise singulièrement une « nouveauté étrange pour l’ouïe, où bat le pouls comme la terre respire ».  Loin d’être une limitation, cette privation offre davantage de possibilités pour découvrir profondément la part intime de l’être. Ulysse, limité dans sa perception, est comme en transe, et devient « lierre » grimpant sur le mât. On assiste à une danse amoureuse et végétale, le lierre (Ulysse) et le chanvre (Circé) sont reliés par un désir commun, « un désir sonore en canal, qui élargit les digues des artères et érode l’épiderme ». Arrive enfin Pénélope, femme légitime, placée dans une attente interminable qui la caractérise. Deux types de femmes coexistent, Circé chante avec une langue « qui tranche des perles », Pénélope est une « chienne qu’on a muselée », elle « tisse, inlassablement », incarne la « chanvrière » parfaite. L’amour, le désir sont au centre, et le trouble de l’homme requiert une attention maximale.

Dans la troisième partie, le chant des Sirènes se renforce en intensité, tout s’accélère :

De leurs voix d’embouchure naissent des sons de silex, rescapés du silence, amputés et jetés comme autant de bouteilles à la mer, dans les profondeurs.

 Là où s’abreuve l’ouïe d’Ulysse

 Ulysse s’époumone, tiraillé entre la terre et le ciel. Mouvements d’Est en Ouest, de bas en haut, le chant continue de progresser en lui, mais le temps passe aussi, l’aurore approche, et avec elle, la lumière. On assiste à la naissance de « quelque chose qui s’appellerait amour ». Un nouveau paysage se dessine, hivernal, et Ulysse et Pénélope sont réunis, « en laine de chanvre et de lierre, leurs langues sont tressées ». On termine le livre partageant ce besoin de silence pour plus d’écoute. On se réjouit déjà de poursuivre la lecture de cette nouvelle voix très prometteuse, peut-être, elle aussi, devenue une Parque des temps modernes.

Mélanie GODIN