Comment bascule une vie

Aure­lia Jane LEE, Un endroit d’où par­tir. 1. Un vélo et un puma, Luce Wilquin, 2016, 245 p., 20 €/ePub : 13.99 €, ISBN : 978–2‑88253–520‑7

Dans un pays non pré­cisé d’Amérique latine, entre les XIXe et XXe siè­cles, un bébé est recueil­li par des religieuses. Juan Esper­an­za Mer­cedes de San­ta Maria de los Siete Dolores vivra neuf ans au cou­vent, faisant le bon­heur de la jeune sœur Mer­cedes, avant de se per­dre à vélo et de recom­mencer sa vie au sein d’une hacien­da. Qu’il quit­tera, un peu par hasard égale­ment, neuf ans plus tard. Autant d’abandons de femmes qui l’aiment et d’hommes dont l’affection est plus dis­crète. Autant de rup­tures, mais aus­si une fidél­ité à lui-même.

Ce pre­mier tome d’une trilo­gie prend donc l’aspect d’un roman de for­ma­tion. Et mal­gré son aban­don et ses rup­tures, Juan a la chance de ren­con­tr­er des adultes qui lui don­neront la pos­si­bil­ité de dévelop­per ses qual­ités intel­lectuelles et artis­tiques, car il se décou­vre une voca­tion de pein­tre.

Para­doxe de l’initiation de ce garçon venu deux fois de nulle part, c’est par son biais que les adultes vont con­naître eux aus­si une ini­ti­a­tion : « sans le savoir, du haut de ses neuf ans et de la selle de son petit vélo, Juan leur avait mon­tré la route ». Ini­ti­a­tion à l’amour pour cer­tains ; aux enjeux de l’éducation et de la trans­mis­sion de valeurs qui ne soient pas les idées com­muné­ment reçues ; à une réflex­ion sur l’art comme « acte en soi ».

Cha­cun décou­vre que je est aus­si un autre, que l’on est tous un peu caméléons ; les cer­ti­tudes vac­il­lent, mis­es à l’épreuve de la vérité vécue.

Le roman est ain­si une joyeuse réflex­ion sur le des­tin : « Que devi­en­nent les choix que l’on n’a pas faits, les alter­na­tives délais­sées, les pro­jets avortés ? ». « Jusqu’au jour où une ren­con­tre, un défi, une cat­a­stro­phe, sous la forme d’un orphe­lin (…), bous­cule tout et amène soudain à revoir tout ce que l’on croy­ait savoir jusque-là, l’image que l’on avait de soi et de son avenir, faisant saign­er à nou­veau des blessures que l’on croy­ait cica­trisées. ». Réflex­ion encore sur les rap­ports du maître et de l’élève, de l’autonomie à acquérir.

Aure­lia Jane Lee renou­velle sa manière de racon­ter. Si les péripéties ont par­fois un aspect déli­cieuse­ment rocam­bo­lesque, le roman est sub­tile­ment struc­turé sur le principe du miroir et du con­traste entre les divers per­son­nages autour de Juan. Les para­dox­es sont nom­breux, aus­si bien dans les des­tins des per­son­nages que dans les con­sid­éra­tions que tient le nar­ra­teur : « il valait mieux faire les choses soi-même si on voulait qu’elles fussent bien faites – mais il n’était évidem­ment pas ques­tion de faire ces choses soi-même. » Et à com­mencer par le para­doxe du titre : pourquoi chercher « un endroit d’où par­tir » ? Ou encore celui de la fin de ce tome : Juan est là où l’on ne peut pas s’attendre à le trou­ver, bien que cela réponde par­faite­ment au début du roman.

Le ton est celui d’un détache­ment appar­ent par rap­port aux per­son­nages, tein­té d’ironie caus­tique : les débuts timides et empotés d’une rela­tion amoureuse sont qual­i­fiés de « con­ver­sa­tion si déli­cieuse­ment creuse et triv­iale ». Le nar­ra­teur omni­scient façon XIXe inter­vient de temps à autre dans le réc­it, peut même rel­a­tivis­er ses pro­pos, profère sen­tences, maximes et tru­ismes, sou­vent douce­ment ironiques : « Une chose finis­sait, pour qu’en com­mence une autre. C’était comme ça dans le monde. »

L’auteure maîtrise égale­ment l’art de la litote, même dans les moments les plus déli­cats. (On ne dira jamais assez le plaisir intel­lectuel de la litote.) Elle prend plaisir aus­si à inven­ter des noms, tou­jours haute­ment sig­ni­fi­cat­ifs.

On attend donc avec impa­tience le deux­ième tome de la trilo­gie prévu à l’automne.

Joseph DUHAMEL