Comment bascule une vie

Aurelia Jane LEE, Un endroit d’où partir. 1. Un vélo et un puma, Avin, Luce Wilquin, 2016, 245 p., 20 €

Dans un pays non précisé d’Amérique latine, entre les XIXe et XXe siècles, un bébé est recueilli par des religieuses. Juan Esperanza Mercedes de Santa Maria de los Siete Dolores vivra neuf ans au couvent, faisant le bonheur de la jeune sœur Mercedes, avant de se perdre à vélo et de recommencer sa vie au sein d’une hacienda. Qu’il quittera, un peu par hasard également, neuf ans plus tard. Autant d’abandons de femmes qui l’aiment et d’hommes dont l’affection est plus discrète. Autant de ruptures, mais aussi une fidélité à lui-même.

Ce premier tome d’une trilogie prend donc l’aspect d’un roman de formation. Et malgré son abandon et ses ruptures, Juan a la chance de rencontrer des adultes qui lui donneront la possibilité de développer ses qualités intellectuelles et artistiques, car il se découvre une vocation de peintre.

Paradoxe de l’initiation de ce garçon venu deux fois de nulle part, c’est par son biais que les adultes vont connaître eux aussi une initiation : « sans le savoir, du haut de ses neuf ans et de la selle de son petit vélo, Juan leur avait montré la route ». Initiation à l’amour pour certains ; aux enjeux de l’éducation et de la transmission de valeurs qui ne soient pas les idées communément reçues ; à une réflexion sur l’art comme « acte en soi ».

Chacun découvre que je est aussi un autre, que l’on est tous un peu caméléons ; les certitudes vacillent, mises à l’épreuve de la vérité vécue.

Le roman est ainsi une joyeuse réflexion sur le destin : « Que deviennent les choix que l’on n’a pas faits, les alternatives délaissées, les projets avortés ? ». « Jusqu’au jour où une rencontre, un défi, une catastrophe, sous la forme d’un orphelin (…), bouscule tout et amène soudain à revoir tout ce que l’on croyait savoir jusque-là, l’image que l’on avait de soi et de son avenir, faisant saigner à nouveau des blessures que l’on croyait cicatrisées. ». Réflexion encore sur les rapports du maître et de l’élève, de l’autonomie à acquérir.

Aurelia Jane Lee renouvelle sa manière de raconter. Si les péripéties ont parfois un aspect délicieusement rocambolesque, le roman est subtilement structuré sur le principe du miroir et du contraste entre les divers personnages autour de Juan. Les paradoxes sont nombreux, aussi bien dans les destins des personnages que dans les considérations que tient le narrateur : « il valait mieux faire les choses soi-même si on voulait qu’elles fussent bien faites – mais il n’était évidemment pas question de faire ces choses soi-même. » Et à commencer par le paradoxe du titre : pourquoi chercher « un endroit d’où partir » ? Ou encore celui de la fin de ce tome : Juan est là où l’on ne peut pas s’attendre à le trouver, bien que cela réponde parfaitement au début du roman.

Le ton est celui d’un détachement apparent par rapport aux personnages, teinté d’ironie caustique : les débuts timides et empotés d’une relation amoureuse sont qualifiés de « conversation si délicieusement creuse et triviale ». Le narrateur omniscient façon XIXe intervient de temps à autre dans le récit, peut même relativiser ses propos, profère sentences, maximes et truismes, souvent doucement ironiques : « Une chose finissait, pour qu’en commence une autre. C’était comme ça dans le monde. »

L’auteure maîtrise également l’art de la litote, même dans les moments les plus délicats. (On ne dira jamais assez le plaisir intellectuel de la litote.) Elle prend plaisir aussi à inventer des noms, toujours hautement significatifs.

On attend donc avec impatience le deuxième tome de la trilogie prévu à l’automne.

Joseph DUHAMEL