Sur le chemin de Dallas

Thier­ry DEBROUX, Kennedy, Lans­man, 2016, 48 p., 10 €

derboux kennedyLe monde poli­tique et les jeux de pou­voir ont tou­jours con­sti­tué d’ex­cel­lents motifs dra­ma­tiques, que ce soit au théâtre, au ciné­ma ou à la télévi­sion. Le sujet fascine et pour peu que l’his­toire soit agré­men­tée d’un soupçon de scan­dale ou de tragédie per­son­nelle, l’œuvre sera bien sou­vent assurée d’obtenir les suf­frages du pub­lic. Au théâtre, c’est bien sûr une longue tra­di­tion qui com­mence dès le théâtre antique et qui ne s’est jamais inter­rompue depuis. On pensera notam­ment aux intrigues « poli­tiques » d’un Shake­speare ou d’un Ibsen, pour ne citer que ceux-ci, jusqu’à un récent Tom Lanoye dont la Revue Rav­age nous dévoilait en 2015 les mémoires d’un ancien chef de par­ti. Pas­sons le ciné­ma et ses nom­breux biopics trop sou­vent édul­corés, pour évo­quer la série télévisée, où les très réus­sis Bor­gen et House of Cards ont dernière­ment réal­isé le tour de force de cap­tiv­er des mil­lions de téléspec­ta­teurs.

Dif­fi­cile toute­fois de cri­ti­quer le Kennedy de Thier­ry Debroux à l’aune des œuvres sus­men­tion­nées. Non pas que la pièce soit de mau­vaise fac­ture, mais parce qu’elle donne juste­ment l’im­pres­sion de s’in­scrire au point de ren­con­tre des formes précédem­ment citées. Ain­si, claire­ment influ­encé par une cer­taine écri­t­ure ciné­matographique, l’au­teur situe l’ac­tion dans les couliss­es d’une soirée his­torique. Ce fameux gala du 19 mai 1962 où Mar­i­lyn chan­ta son “Hap­py Birth­day” au prési­dent devant des mil­liers d’électeurs démoc­rates réu­nis pour l’oc­ca­sion. Sauf que des événe­ments de ce jour-là, le spec­ta­teur ne voit rien : il assiste aux apartés de Bob­by et de Jack, celui-ci s’é­tant réfugié dans sa cham­bre pour se repos­er. Car mal­gré son image de play-boy au bron­zage impec­ca­ble, JFK est un homme érein­té : il souf­fre d’une mal­adie osseuse qui l’handicape lour­de­ment et pèse sur ses jours. Est-ce la rai­son pour laque­lle il col­lec­tionne les aven­tures sex­uelles ? Ne voit-il donc d’autre solu­tion que de « jouir et être l’homme le plus puis­sant du monde » ? « L’homme qui a promis la lune » ? Fidèle sou­tien de son frère, Bob­by exhorte un Jack mal en point à tenir le coup pour la soirée. Les deux hommes par­lementent, se chamail­lent, évo­quent leurs femmes, leurs maîtress­es ou encore leur père, Joseph Patrick Kennedy, un tyran ayant placé en ses fils tous ses espoirs déçus. On décou­vre alors une autre réal­ité de JFK et de Mar­i­lyn. Celle qui fait dire à Jack que « les enfants qui n’ont pas été aimés restent infirmes à jamais ». De temps à autre – élé­ment plus théâ­tral –, une jeune femme mys­térieuse s’in­tro­duit dans la cham­bre du prési­dent. Elle le con­fronte aux fan­tômes de son passé et à la men­ace qui plane sur son des­tin. Qui est-elle ? Pourquoi fait-elle cela ? Ce sera au spec­ta­teur d’en décider.
On l’au­ra com­pris, le Kennedy de Thier­ry Debroux n’est pas une pièce sans qual­ités. Mal­gré une idée de départ quelque peu con­v­enue (le grand homme se remé­morant sa vie à l’heure du bilan), l’écri­t­ure effi­cace et les tal­ents de dia­logu­iste de Thier­ry Debroux sauront retenir l’at­ten­tion du spec­ta­teur. L’au­teur évite égale­ment les écueils du réal­isme biographique pour nous soumet­tre un drame psy­chologique tein­té d’onirisme, dévoilant de manière intel­li­gente la face cachée d’un des prési­dents améri­cains les plus pop­u­laires. On regret­tera toute­fois un cer­tain anec­do­tisme, prob­a­ble­ment lié à la brièveté de la pièce. Le sujet aurait sans doute mérité un traite­ment plus en pro­fondeur.

Maxime Hanchir