Pêche intime en eaux troubles

Un coup de coeur du Carnet

Frédérique DOLPHIJN, Là où l’eau touche l’âme, Esperluète Editions, 136 p., 18€

dolphijnLucie, Violette, Olivia et les autres. Un groupe de femmes que l’on souhaiterait assurément rencontrer et pas seulement parce qu’elles se réunissent pour des parties de pêche à la mouche. D’emblée une amorce inattendue pour ce roman plein d’originalités que de nous présenter un cercle féminin de « pêcheuses » à la ligne surnommée les Women Fly Fishing. Pour échapper, l’espace d’un week-end, au quotidien enserré entre la famille et le boulot, ces amies ont pris l’habitude de se rassembler dans un chalet au bord de l’eau pour s’adonner à leur hobby. Nous les retrouvons à ce moment-là, en fin de semaine, en plein préparatif de leur Fishing Party. Avec intelligence, Frédérique Dolphijn campe le décor et dessine les contours de ces femmes modernes de la cinquantaine, fraîches comme des gardons. Mais leur bonne santé est-elle vraiment l’indice d’une pleine sérénité ?  Entre les asticots qu’il ne faut pas oublier, les repas du mari dans le frigo, l’amant qui se dérobe et les croquettes du chien qu’il faut prévoir en suffisance, le lecteur plonge dans une trivialité pour, pas à pas, émerger en pleine nature en compagnie de ces copines réunies autour des brèmes ou des sandres. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la quête de tranquillité au fil de l’eau peut vite tourner à l’aigre. Un week-end qui aurait pu être comme les autres mais qui va faire surgir certaines tensions qui dorment depuis trop longtemps. Dès lors, entre non-dits, solitudes et omissions, l’eau calme se troublera. Le dénouement ne permettra pas au courant de s’apaiser ni à la rivière de reprendre son cours normal. Enfin, peut-être pas pour tous !

La forme hybride qu’adopte l’auteure mérite qu’on s’y attarde un instant. Moderne et original par son découpage, comme on le ferait pour un synopsis, le déroulé de la narration oscille habilement entre l’écriture scénaristique, voire scénographique, le romanesque et des passages plus poétiques.

Parfois le vent souffle au travers des tuiles, file fillasse dans l’embrasure des fenêtres.

Parfois le vent apporte le grondement de la rivière qui traverse l’immense propriété.

Le mélange de styles en apparence disparates n’est cependant pas anodin ! Au fil des pages, l’imbrication des moments d’écriture s’adapte aux émotions de ces femmes qui se découvrent, se dévoilent petit à petit. Tantôt abrupt, tantôt lyrique, chaque style choisi semble se lover dans le lit de la rivière qui est en somme le lieu révélateur où se joue le théâtre des tumultes intérieurs, des mensonges et des masques qui façonnent la personnalité des protagonistes. C’est justement l’alternance de ces moments d’écriture différents qui fait mouche ! Le lecteur est tenu en haleine par une forme de crescendo qui tend vers un dénouement que l’on sent inéluctable. Et même si l’emploi explétif de l’adverbe « là » peut agacer à la longue, il est un rappel du titre puisque tout commence toujours et permet surtout au récit de reprendre pied dans la réalité brute en fonctionnant telle une césure entre deux états.

             Pas de loup. Une silhouette s’approche du chalet. L’encre de la nuit rature le ciel.

            La rivière dévale, ses voix tapissent l’air d’humidité grise.

             Là, on peut voir Léopold et Violette nus.

 

Dernière originalité, les références précises aux morceaux musicaux qui jalonnent les marges du texte, de Mozart à Brian Eno, et accompagnent le lecteur. Une lecture augmentée en quelque sorte qui renseigne aussi sur l’inspiration de l’auteure. On aurait presque envie de pouvoir cliquer sur ces liens hypertextes pour accéder directement au titre. Mais non, le livre s’apprécie dans la lenteur et invite le lecteur, s’il le souhaite, à s’arrêter un instant pour une pause musicale. En quelque cent pages bien aérées, Frédérique Dolphijn réussit à nous emporter, à faire évoluer, dans ce huis-clos oppressant, des hommes et femmes embourbés dans leur solitude. C’est dense et efficace ! Preuve qu’il ne faut pas forcément un roman-fleuve pour toucher là où l’âme se tapit.

Rony DEMAESENEER

 

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