Plein de rêves

Éric LAMMERS, Une âme plus si noire. Lettres de prison, Bruxelles, Impressions nouvelles, 2016, 252 p., 17 €/ePub : 9.99 €

LettresCOUVUNEsiteAprès un recueil de nouvelles Une vie de… paru en 2015 (éditions Weyrich), nous retrouvons Éric Lammers, figure emblématique du grand banditisme belge, dans un montage de lettres envoyées depuis les prisons d’Andenne et de Verviers à l’écrivaine Caroline Lamarche de janvier 2001 à décembre 2002. Montage composé par cette dernière, les lettres choisies témoignent du pouvoir de l’écriture qui a transformé la vie de ce prisonnier condamné à la perpétuité. Elles révèlent ses doutes et ses peurs d’écrire des bêtises dans son projet ambitieux de devenir un véritable écrivain. Elles disent aussi les conditions de détention, la vie avec les autres détenus, les règles particulières qui régissent ce monde parallèle au nôtre.

Dans sa préface, Caroline Lamarche s’explique sur cette correspondance. D’abord, la rencontre, rendue possible grâce à une tradition familiale. À l’instar de son père qui rendait visite à des détenus, elle a eu envie de suivre la même route. Autrice accordant au temps une place privilégiée, elle est particulièrement sensible à la pratique épistolaire à l’heure où les courriels inondent les boîtes à messages. Les écrits d’Eric Lammers, uniques et révoltés, sont aux antipodes de certaines écritures lisses d’auteurs bien établis dans le monde littéraire. Ils apportent une respiration inédite, redonnent sens à la nécessité, simple et essentielle, d’écrire. Pour ne pas tomber dans une relation trop personnelle, Lamarche a, dès le début, bien défini son rôle et se veut un simple « rouage » pour guider Lammers et l’aider à s’affirmer en tant qu’écrivain. Elle s’est mise à « travailler pour lui », pendant une dizaine d’années, plusieurs heures par semaine. L’idée était de lui décrocher un contrat d’édition. C’est une fiction radiophonique sur France Culture qui a vu le jour, L’âme et la viande, fiction inspirée de cette correspondance, devenue la clé de sa libération.

Son histoire de vie est en soi digne d’un roman à part entière, mais ce qui l’anime, ce qui le motive dans son projet d’écriture, c’est la fiction et les pouvoirs infinis de l’imagination. Il écrit pour « ne pas devenir fou », pour « repousser les limites de son univers carcéral ». L’humour est un des traits particuliers qui rend son écriture si percutante et originale : « On retient l’ennui en le vivant, mais pour écrire on ne met que le rigolo, le rempli de viande, et ça donne l’impression que la vie en taule est plus riche et marrante que celle des pauvres couillons qui n’ont pas notre chance ! ». Il aime faire rire, mais il veut aussi faire réfléchir et pleurer. Les personnages qu’il invente révèlent sa violence à travers le prisme de la création. La passion de l’écriture a pris le dessus sur son goût de se battre, de tuer. Il écrit pour montrer « l’indifférence de la société face aux efforts des détenus ». Dans ses lettres, on découvre sa volonté infatigable à se perfectionner, ses questionnements sur le style, ses recherches pour nourrir ses univers multiples (il nourrit plusieurs projets de livres en même temps), sa soif insatiable de lectures. À ce sujet, il « se goinfre » de lectures d’auteurs tels que Hubert Reeves (il est d’ailleurs fasciné par les sciences « fuir dans le cosmos, la voilà la vraie cavale ! »), Steinbeck, Hemingway, Philippe Roth, Zola, etc.

Dans ses écrits, on découvre que la notion de temps est complètement différente. Celle du rythme aussi. En prison, on n’est pas distrait par les parasitages extérieurs. Prolixe, verbeux à souhait, il peut écrire un roman de 600 pages en une semaine. Tel un flambeur de mots, son écriture contraste avec les livres de Caroline Lamarche qu’il qualifie avec une ironie amicale de « rominuscules pour lecteurs lilliputiens ».

L’assemblage ne comprend pas les lettres de celle-ci. On ressent pourtant très fort l’impact de ses mots dès qu’il y fait référence : « Non, je ne suis pas saturé de votre prose. Elle m’inspire, me décourage un peu. Je voudrais pouvoir insérer d’aussi intelligents et sensibles développements sentimentaux, pouvoir décrire ces détours de l’âme avec votre finesse et votre précision ». Le corpus des lettres traduit une relation qui évolue, de part et d’autre. Uniquement professionnelle au départ, elle s’humanise et se dirige, toujours avec beaucoup de pudeur, vers des confidences plus personnelles et authentiques. On devine un Éric Lammers secouant parfois Caroline Lamarche par sa franchise et sa rudesse. Elle dit d’ailleurs se décoincer à son contact. De son côté, elle lui apporte conseils et relectures, mais aussi, de la sensibilité, de l’âme, de la précision. Leurs deux univers sont complémentaires. Ils révèlent un nouvel équilibre, un réel partage sur la création littéraire.

Publier ses lettres, c’est une façon d’affirmer la place d’Éric Lammers dans le paysage littéraire, mais aussi un incitant pour qu’il continue d’écrire, car comme il l’écrit lui-même à la fin d’une de ses lettres :

C’est rien d’être en taule. Et c’est pas pour être reconnu que j’écris. Ce qui me pousse à écrire est plus profond, ça fait que je serais pour la première fois autre chose qu’un criminel. Il serait salutaire de m’encourager. Pas par pitié ou par curiosité. Pour le talent .

Mélanie GODIN

♦ Lire un extrait du livre d’Éric Lammers proposé par Les Impressions nouvelles

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