Doubles vues

Colette NYS-MAZURE et Françoise LISON-LEROY, En train d’écrire, pho­togra­phies d’Iris VAN DORPE, Déje­uners sur l’herbe, 2016, 68 p., 20€

Il vient à deux amies l’idée de tit­iller leur tal­ent d’écrivain bien con­nu au fil d’une balade en train. Ensem­ble ou séparé­ment, peu importe. Elles s’appellent Colette Nys-Mazure et Françoise Lison-Leroy. On n’essaiera pas d’identifier l’une ou l’autre à tra­vers ces textes alors qu’elles ont décidé de les partager de façon anonyme. Échange de sang en quelque sorte… Si l’on doutait de la mobil­ité du pro­jet, les pho­tos d’Iris Van Dor­pe, troisième Hen­nuyère de ce « com­plot », l’attestent avec des pho­tos dont les cadrages et les flous artis­tiques évo­quent tant le regard échap­pé par les  étranges lucarnes  du train que la fuite des paysages et l’allure du con­voi. Ce qui en fait des com­po­si­tions presque abstraites en même temps qu’un heureux rac­croc à la réal­ité du voy­age, dans un album raf­finé et bien aéré.

Bien enten­du, il ne s’agit pas ici de tourisme au sens tra­di­tion­nel, mais d’un tourisme intérieur, d’une descente en soi. Celle  que le rythme fer­rovi­aire obses­sion­nel et l’environnement humain — riche­ment aléa­toire — peu­vent sus­citer et encour­ager. Dou­bles vues à plus d’un titre… Des thèmes médi­tat­ifs sont esquis­sés. Comme « Habiter l’enfance » ou « Déjouer les pièges »… Sans doute est-ce la vue d’une petite fille qui en rap­pelle une autre : celle qui dis­ait par­ler aux oiseaux ou pou­vait s’enchanter du cul blanc des lap­ins qui détal­ent. Et qui sus­cite aus­si con­stat et sup­plique : « La vie lui va. Faites qu’aucune bour­rasque ne déchire cet éten­dard au vent ». Et ce petit garçon aperçu dans la prairie, enfon­cé dans sa lec­ture : « Cow-boy, Petit Prince, Jus­tici­er ? »

Ain­si va le livre, accrochant au pas­sage l’un ou l’autre regard sur le tra­jet, sur une gare, sur les autres pas­sagers, éveil­lant des fan­tasmes ou des sou­venirs de lieux vis­ités, de moments forts, d’émotions vécues, à Ostende avec Per­me­ke en toile de fond, sur la Semois, dans la foule urbaine ou dans n’importe quel ailleurs. Des tranch­es et des scènes de vie, de la vie des autres ou de soi-même. Et c’est peut-être aus­si une vie tout entière qui se con­dense dans ses lignes de force, dans ses aspi­ra­tions, dans ses regrets aus­si. Avec, tou­jours en dis­cret fil­igrane, les pen­sées et les con­signes que l’on s’est dic­tées ou les con­stats qui s’imposent au fil du voy­age : « Rien à per­dre », « Tomber sans bruit », « Tra­quer l’inconnu » etc. Et tou­jours et encore les sou­venirs de l’enfance qui s’obstinent à remon­ter à la sur­face des rêver­ies. Et le beau souci de l’écriture… « Écrire, se taire autrement »… « Dire quoi ? Ce qui bout et fer­mente, chante et hurle en cha­cun. […] Creuser en soi-même/  Te rejoin­dre là où tu existes au plus juste/ Accroître la vie. »

Tout les voy­ages ont une fin, mais peu­vent aus­si, une fois la porte franchie se « Pour­suiv­re demain »… « Très loin, les con­vois déversent leur incroy­able marchan­dise. Petits êtres feuil­lus, ser­rés comme en bib­lio­thèque. Ils se détachent et filent vers les maisons./ Là quelqu’un les entrou­vre ».

Ce qui fait surtout le charme de cet album, de cette invi­ta­tion au voy­age, c’est pré­cisé­ment le désor­dre, la con­fi­ance faite à la désor­gan­i­sa­tion du men­tal et du ressen­ti hap­pés par cette ran­don­née  à la fois bien réelle et tou­jours tran­scendée.

Avec cette ques­tion posée au dos du livre : « Où vont les images quand le con­voi s’immobilise ? Elles demeurent dans les yeux des pas­sagers, puis filent en douce vers le cahi­er d’écriture ».

Ghis­lain COTTON