Pour que la culture embrasse les cultures

Jean HURSTEL, Cultures des lisières. Éloge des passeurs, contrebandiers et autres explorateurs, Éditions du Cerisier, coll. « Place publique », 2016, 144 p., 12 €   ISBN : 978-2872671960

hurstel.jpgCultures des lisières. Un beau titre, plein de promesses, au sous-titre excitant Éloge des passeurs, contrebandiers et autres explorateurs, pour le livre dans lequel Jean Hurstel, acteur passionné, engagé de la vie culturelle, particulièrement dans le domaine théâtral, retraverse son parcours avec autant de rigueur que de franchise et de sensibilité.

De Strasbourg où il s’inscrit à seize ans à l’École supérieure d’Art dramatique, qui vise à former des acteurs pour aller au-devant des publics populaires, puis, étudiant en philosophie à l’Université, y créait le Théâtre universitaire, à Bruxelles où il préside depuis dix ans les Halles de Schaerbeek, c’est un itinéraire aux multiples étapes qu’il revit avec nous. Porté par l’ardente conviction que toute politique culturelle doit se fonder sur l’histoire de l’art, la création artistique, mais aussi sur la rencontre avec les populations trop souvent oubliées de la culture officielle, celles des zones industrielles désaffectées, des périphéries urbaines, des campagnes abandonnées.

Tout juste sorti du Centre dramatique, il participe avec d’autres jeunes comédiens aux Tréteaux de l’Est qui partaient, à bord d’un autocar brinquebalant mais « dans la grande ferveur des commencements », convertir les populations villageoises de la plaine d’Alsace aux beautés de la culture par la grâce du théâtre. Mais ces militants enfiévrés du théâtre populaire ne trouvaient, au bout de leurs périples, qu’une maigre assistance de notables (sous-préfet, maître d’école, pharmacien…) et jamais le public populaire espéré.

Impossible d’en rester là, de renoncer à ce rêve de porter la culture à ceux qui en sont éloignés.

Jean Hurstel fait ses premières armes d’animateur culturel à Belfort (1969-1970), invité par le comité d’entreprise de l’usine Alsthom. Il propose aux ouvriers de mettre sur pied un atelier théâtral pour monter deux œuvres originales qui seront pleinement d’eux et à eux. La réponse sera magnifique. Nous suivons la construction collective d’une fiction à partir des récits-témoignages de chacun. Œuvre commune, transposée à la scène et jouée dans des cantines d’usines, sous une tente de cirque, dans les combles d’un collège… L’animateur novice n’oubliera jamais « l’énorme potentiel de créativité et d’énergie de ceux d’Alsthom ».

Après Belfort-Alsthom, Montbéliard-Peugeot. Engagé au Centre d’Action culturelle de la ville dont Peugeot est « le moteur, l’aimant, le centre », il décrit « un intense voyage de sept ans » qui commença par les visites aux ouvriers de l’usine Peugeot, dans leurs blocs bétonnés, qui accueillent amicalement « cet hurluberlu venu d’une planète inconnue appelée la culture ». Entretiens, échanges, reconnaissance mutuelle. « Petits brandons allumés soir après soir dans les salons des tours HLM », qui produiront, ici un feuilleton théâtral ; là  un atelier créatif pour les jeunes, prompts à la bagarre, où la sœur de Simone de Beauvoir, Hélène, plasticienne, invitée à s’y investir, fera merveille, désamorçant les querelles par ses façons délicates et respectueuses envers eux. Les idées germent, des liens se nouent. Culminant dans une grande fête envahissant le centre-ville, le quartier « des gens bien », pris d’assaut dans l’allégresse de cortèges hauts en couleur.

À cette époque, Jean Hurstel prend part à des sessions du Conseil Européen et se lie d’amitié avec des représentants de notre ministère de la Culture, tel Henry Ingberg, et collabore à diverses initiatives en Belgique, notamment l’action du Théâtre de la Communauté de Seraing et le lancement de la Formation des comédiens-animateurs.

L’aventure se poursuit, contée avec verve, émaillée d’anecdotes, de portraits croqués sur le vif, d’expériences variées, de hauts et de bas, mais gardant le cap : « Allumer de minuscules feux en espérant grande flambée ».

Objectif : varier les démarches, chercher toujours de nouveaux chemins vers l’autre, inventer des approches d’un échange vrai, découvrir et promouvoir un imaginaire populaire, ouvert et fraternel. « Il faut toujours rêver ses révolutions avant de les accomplir. »

En 1978, il est nommé directeur de l’Action culturelle du Bassin houiller lorrain, sa terre natale, « le pays des mines et des frontières », appelé aujourd’hui Moselle Est, comme s’il fallait effacer toute trace de son passé, « faire table rase de tout repère ».

Jean Hurstel n’a cessé de combattre pour la diversité des cultures, contre la hiérarchie établie entre la Culture unique, universelle, l’Art, et les cultures populaires, regardées avec une sympathie condescendante. Or elles ne sont pas antagonistes mais complémentaires.

Autre enjeu : dépasser les clôtures non seulement sociales mais aussi nationales. Avec quelques amis, il fonde en 1990 le réseau Banlieues d’Europe, sous l’invocation « l’art dans la lutte contre l’exclusion », qui se voue à repérer, éclairer des projets artistiques, au plus près des quartiers populaires, le plus souvent ignorés des autorités et des médias. À forger entre eux une chaîne de solidarité, de Belfast à Bruxelles, de Lyon à Bucarest. C’est ainsi qu’il salue Bernard Foccroule, à la base de l’association Culture et Démocratie, très active en faveur de la diversité culturelle et sociale de notre pays. Banlieues d’Europe, que Jean Hurstel préside pendant plus de dix ans, tient des réunions annuelles, notamment à Bruxelles, Anvers, Liège…

Sur la proposition de la municipalité, il revient à Strasbourg pour diriger un futur centre consacré à la diversité des cultures. À ce Centre Européen de la jeune Création succède le Théâtre des Lisières, qui déploiera une activité effervescente, passionnante (entre toutes, il se souvient de la lisière avec les cultures turques), mais sera bientôt menacé, puis condamné.

Et pourtant, « le monde des cultures reste à explorer, à faire vivre, à mettre en lumière ». Face au « royaume sublime des institutions culturelles officielles, légitimes, seules habilitées à nous offrir les biens et services culturels de ce temps », il importe de célébrer les passeurs, contrebandiers et autres explorateurs, qui franchissent hardiment la frontière et s’aventurent dans l’autre monde, complexe et fascinant, des cultures.

Francine Ghysen