Demain ?

Kenan GORGÜN, Détecteur de mes songes, Quad­ra­ture, 126 p., 16 €/eBook : 9.99 €   ISBN : 978–2‑930538–64‑8

gorgun-quadratureQu’en sera-t-il du monde de demain ? Ce recueil de nou­velles de Kenan Gorgün, dont on con­naît les préoc­cu­pa­tions socié­tales et poli­tiques, dresse un état des lieux des dan­gers qui men­a­cent l’humanité, enten­due non pas comme l’ensemble des hommes, mais comme ce qui est au fonde­ment même de l’individu.

Des atti­tudes et des com­porte­ments banals aujourd’hui peu­vent dériv­er si l’on n’y prend pas garde. Par exem­ple, la com­mu­ni­ca­tion, « den­rée la plus pré­cieuse de notre ère », ne risque-t-elle pas de devenir une marchan­dise comme une autre, réservée dès lors aux plus rich­es ? Et comme « ce réseau mon­di­al avait fini par se sub­stituer au monde réel », la majorité des hommes fut lit­térale­ment réduite au silence. Chaque nou­velle présente des sit­u­a­tions d’après, après un « bas­cule­ment » insi­dieux qui n’est que sug­géré, mais dont les con­séquences pour les indi­vidus sont imag­inées.

Même si des évo­lu­tions tech­niques sont évo­quées, ce n’est pas tant une optique de sci­ence-fic­tion qui fonde la démarche de Kenan Gorgün, mais ce que l’on pour­rait appel­er de la socio-fic­tion. Com­ment les idéolo­gies, les struc­tures sociales peu­vent-elles mod­el­er les indi­vidus du futur abolis­sant les valeurs qui fondent aujourd’hui le vivre ensem­ble ?

Avant tout autre aspect, l’identité est mise en dan­ger. Les nou­velles mon­trent com­ment un indi­vidu peut être dépos­sédé de son iden­tité, de ce qui le rend unique. Que ce soit le jeune homme dont les rêves sont fixés sur la bande de la vieille caméra VHS (« Détecteur de mes songes »). Que ce soient les con­joints con­traints de se sépar­er parce qu’ils ne par­lent pas la même langue (« La vie en retard »). Que ce soit cet indi­vidu anonyme qui est chaque homme et en qui chaque homme est, à la fois israélien et pales­tinien (« Toute mémoire abolie »). Ou que l’individu soit un pois­son dans une nou­velle, « La révolte des pois­sons », qui résume l’enjeu de la réflex­ion de Gorgün.

« Toute mémoire abolie » illus­tre bien la con­vic­tion de l’auteur qu’existe une human­ité orig­inelle, com­mune à tous les humains. Mais des dis­tinc­tions se font jour, parce que l’on naît quelque part à une époque déter­minée, et ces dis­tinc­tions finis­sent par oppos­er les indi­vidus en fonc­tion de croy­ances divers­es.

Si un sen­ti­ment de la cat­a­stro­phe pré­domine, ici et là l’auteur laisse cepen­dant enten­dre que le sou­venir du passé recèle sans doute une issue.

Les sujets des nou­velles sont très dif­férents, de même que le ton de cha­cune. Par con­tre, elles parta­gent une tech­nique nar­ra­tive qui se révèle très effi­cace. K. Gorgün com­mence la plu­part des textes par des con­sid­éra­tions générales ou des affir­ma­tions énig­ma­tiques, que peu à peu le déroule­ment nar­ratif illus­tre par des sit­u­a­tions bien pré­cisées. Et la chute donne alors un sens con­cret aux pro­pos ini­ti­aux. Cela se révèle par­ti­c­ulière­ment appro­prié à l’esprit du recueil.

Joseph Duhamel

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