Où l’on balbutie comme on peut la langue des nuages

Pierre WARRANT, Confidences de l’eau, L’Arbre à paroles, 2016, 70 p., 12 €   ISBN : 978-2-87406-642-9

warrantPierre Warrant ? Qui est Pierre Warrant ? Un lascar qui aime les fuites, je dirais. Les échappées belles hors des villes. Loin du tumulte. Du bruit de fond lancinant que sont, généralement, nos langues quotidiennes. Si racoleuses. Pétillantes. Séduisantes parfois. Si légères. Bondissant sans cesse d’un sujet à l’autre. Altitudes, son premier recueil, nous avait déjà mis la puce à l’oreille comme on dit : Pierre Warrant y tentait de saisir une expérience quasi indicible, celle qui, littéralement, nous prend aux tripes quand on se frotte aux neiges, aux vents, au froid, à 8000 mètres d’altitude, dans les montagnes de l’Himalaya.

Avec Confidences de l’eau, Pierre Warrant nous revient au ras des pâquerettes, si je puis dire. À hauteur de mer en tout cas. Avec toujours la même recherche. La même obsession. Parvenir, vaille que vaille, à mettre en mots une expérience « essentielle ». Primaire. Arriver à dire, comme il peut, nos rapports élémentaires avec l’eau, la pluie, le vent, les nuages.

Et, comme dans Altitudes, Pierre Warrant parvient ici encore à relever ce défi pas très simple à relever ! Son « truc » ? Tout d’abord, se mettre à l’écoute. Écouter ce qui dans le paysage persiste, insiste. Le bleu de la mer. Les voiles. Le vent. Le sable. S’efforcer, ensuite – ou en même temps –, à « entendre » le langage des falaises, celui des vagues. Tenter, ensuite – on en même temps –, de « traduire » ces langues en mots. De capter ainsi, comme il peut, ce que les langues des nuages et des lames nous confient à force de les côtoyer, à force – j’imagine – de se planter devant le paysage, à force d’observer la mer, les eaux, vives ou tombant du ciel.

J’imagine que tout cela nécessite de la patience, une disponibilité d’esprit, un certain « oubli de soi ».

Le but de tout cela ? Pas faire joli, on s’en doute. Pas besoin, en effet, pour épater la galerie, d’apprendre ces langues-là, si simples, si proches et si lointaines à la fois. Faire l’expérience plutôt, toujours à refaire, obstinément à refaire, de ce que ces langues cachent et qu’on voudrait nommer. Sentir, entendre, ainsi, fût-ce un peu, ce qui, peut-être, se tiendrait derrière. Ce qui serait, peut-être, à l’origine, à la naissance.

Ne plus considérer, pour ce faire, les éléments, les couleurs, les souffles d’air, comme des choses mais comme des êtres vivants. Dire, dans la plus simple des langues, leurs actions. Comment ils agissent les uns sur les autres. Comment ils agissent sur nous, pour peu que nous prenions la peine de les voir pour ce qu’ils sont : des frères, des sœurs, des semblables à nous-mêmes.

On ne se ferme à rien
on quitte seulement
le cercle

on creuse
la plainte des falaises
et les bonheurs brisés

on tend l’oreille au vent

la mer dans son vacarme
ruisselle jusqu’à nos larmes
la douleur tombe et nous pétrit

la voile libère des mots

une vie contre la vague
s’écroule nue
plus rien ne nous sépare.

Il y a, chez Pierre Warrant, quelque chose d’un vieux sage. Vieux mystique. Vieil amoureux du ciel. Pour qui écrire et contempler ont ceci en commun : nous donner un peu accès, à nous, pauvres humains, qui tentons d’exister, aux sons du ciel. Pas d’autre raison à s’obstiner à regarder le paysage. Nous réparer ainsi

du temps rugueux
des mots rassis
des phrases vides

Raconter ainsi dans des chants les histoires d’une main qui déplie / les restes de la lumière. S’approcher ainsi de ce qui est / ici       maintenant.

lune    vague    tempête

Mieux entendre ainsi, enfin, à force de tendre l’oreille à ce que disent nos frères, nos sœurs « élémentaires », ce que depuis toujours nous cherchons.

Apercevoir

la transparence
de ce qui vibre
de ce qui est

se rapprocher

au centre
du noyau
de l’essence

être

à ce qui advient
au monde
et à soi-même.

Bien sûr, il y a dix mille autres raisons d’écrire des poèmes. Dix mille autres raisons d’en lire. La force de Pierre Warrant est, en deux recueils à peine, d’être parfaitement au clair sur les raisons qui le pousse, lui, à en lire et à en faire.

Vincent Tholomé

Une réflexion au sujet de « Où l’on balbutie comme on peut la langue des nuages »

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