Maeterlinck, entre littérature et cinéma

Chris­t­ian JANSSENS, Mau­rice Maeter­linck, un auteur dans le ciné­ma des années dix et vingt, Brux­elles, P.I.E. Peter Lang, coll. “Repenser le ciné­ma”, 2016, 271 p., 36 €   ISBN 978–2‑87574–349‑7

janssensChris­t­ian Janssens étudie de manière fouil­lée l’adap­ta­tion filmique des œuvres de Maeter­linck entre 1910 et 1929. Forte­ment arc-bouté sur le sys­tème con­ceptuel de Pierre Bour­dieu, cet ouvrage savant envis­age l’écrivain non comme un “créa­teur” plus ou moins doué, mais comme un agent de pro­duc­tion en rela­tion avec d’autres agents : cri­tiques lit­téraires, directeurs de théâtre, cinéastes, musi­ciens, etc. Cha­cune de ses œuvres, à son tour, entre en rela­tion avec d’autres œuvres, tant de lui-même que d’adap­ta­teurs ou d’écrivains tiers. « Ces rap­ports sont des rap­ports de con­cur­rence, de com­péti­tion » affirme claire­ment C. Janssens, pour qui la posi­tion objec­tive de l’écrivain dans le champ cul­turel s’ex­plique non par l’in­flu­ence du milieu ou le génie créa­teur, mais par les rap­ports de force entre les dif­férents agents con­cernés. Ain­si conçue, l’ap­proche soci­ologique ne pou­vait que com­porter une dimen­sion his­to­ri­enne, car les rap­ports de force préc­ités évolu­ent con­stam­ment, mais aus­si une forte com­posante économique : dif­fu­sion pri­maire des textes, rôle de la presse et de la notoriété, appari­tion de pro­duits dérivés (mis­es en scène, tra­duc­tions, par­ti­tions musi­cales, adap­ta­tions filmiques), puis­sance des “cen­tres” inter­na­tionaux (maisons d’édi­tion, com­pag­nies ciné­matographiques), phénomènes de mode, etc.

Plutôt que de dress­er un tableau général de ce sys­tème, même cir­con­scrit à une lit­téra­ture et à une péri­ode pré­cis­es, C. Janssens a choisi d’é­tudi­er un cas par­ti­c­uli­er, celui de Mau­rice Maeter­linck et du réseau rela­tion­nel qui s’est con­sti­tué autour de lui. En tant qu’écrivain adap­té au ciné­ma, il évolue en effet entre le champ lit­téraire – où il occupe une posi­tion dom­i­nante – et le champ ciné­matographique – où il occupe une posi­tion dom­inée ; cette dis­symétrie fait mieux ressor­tir le fonc­tion­nement respec­tif des deux champs, leurs simil­i­tudes et leurs diver­gences. En tant que dra­maturge, Maeter­linck ressor­tit, de 1889 (La Princesse Maleine) à 1902 (Mon­na Van­na), à la “sphère de pro­duc­tion restreinte”, val­orisée sym­bol­ique­ment par la recon­nais­sance des pairs. Fasquelle devenu son édi­teur prin­ci­pal, il entre alors dans la “zone de grande pro­duc­tion de qual­ité” car­ac­térisée par une large dif­fu­sion, où il s’in­stalle durable­ment à par­tir de L’oiseau bleu (1908). Le fil­mage de pièces ne com­mence qu’en 1910 : la mul­ti­pli­ca­tion des adap­ta­tions « est une con­séquence et une cause du vieil­lisse­ment artis­tique [de Maeter­linck] dans le champ lit­téraire ». Le pas­sage de la sphère “restreinte” vers la sphère “publique” observé dans le champ lit­téraire va néan­moins se repro­duire dans le champ ciné­matographique.

Le cor­pus con­sid­éré, de 1910 à 1929, com­porte vingt-qua­tre pro­jets de films, dont dix ont été réal­isés, mais dont trois seule­ment sont aujour­d’hui con­servés. Si les débuts sont timides, les films entre­pris de 1914 à 1918 ne man­quent pas d’am­bi­tion : Mon­na Van­na, Pel­léas et Mélisande, Mac­beth, The Blue Bird. À chaque fois, C. Janssens décor­tique avec minu­tie les straté­gies des dif­férents agents – dont la très active Geor­gette Leblanc –, éclairant les intérêts sou­vent hétérogènes des uns et des autres. Après 1918, la notoriété lit­téraire de Maeter­linck décline, tan­dis qu’il s’in­vestit de plus en plus dans le ciné­ma, notam­ment l’écri­t­ure de scé­nar­ios (La Puis­sance des morts, Le Mal­heur passe, etc.), tout en s’éloignant des “cen­tres” ital­ien et français au prof­it des com­pag­nies améri­caines telles que la Gold­wyn Pic­tures. Mais le suc­cès ne suit pas et, à par­tir de 1925, Maeter­linck se réori­ente vers l’écri­t­ure d’es­sais, tels que La vie de l’e­space : le seul pro­jet de film qu’il agrée est Le Bourgmestre de Stil­monde, qui sor­ti­ra en 1929. C’est l’an­née où prend son essor le ciné­ma par­lant, tan­dis que les adap­ta­tions d’œu­vres lit­téraires ne cessent de régress­er.

Ver­sion allégée d’une thèse de doc­tor­at présen­tée à l’U.L.B. en 2012, le livre de C. Janssens est d’une rigueur incon­testable, accor­dant une place impor­tante aux ques­tions de méthodolo­gie et à la pré­ci­sion doc­u­men­taire. Loin de toute con­sid­éra­tion psy­chologique ou exégé­tique, il s’ap­puie exclu­sive­ment sur des faits avérés en prenant pour balis­es des con­cepts de Bour­dieu ou inspirés par lui, dont il démon­tre par le fait même la per­ti­nence ana­ly­tique. Mal­gré ses grandes qual­ités, une ques­tion demeure : quelle est l’u­til­ité exacte de cette pub­li­ca­tion ?  Le lecteur infor­mé n’ap­prend pas grand-chose de nou­veau sur Maeter­linck, qui n’est ici qu’un cas d’é­cole, et l’ex­a­m­en de sa car­rière entre lit­téra­ture et ciné­ma n’est guère général­is­able. Détail révéla­teur : les nom­breuses cita­tions en anglais ne sont pas traduites (mais celles en ital­ien le sont)…  Bref, il est à crain­dre que cet ouvrage reste con­finé à un lec­torat de spé­cial­istes.

Daniel Laroche