L’hôtel comme théâtre

Thomas OWEN, Hôtel meublé, postface de Rossano Rosi, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 238 p., 9 €   ISBN : 9782875681348; Thomas OWEN, La Truie et autres histoires secrètes, postface de Patrice Hourriez, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2016, 208 p., 8,5 €   ISBN : 9782875681355

owen_hotelSoit un lecteur connaissant Thomas Owen, ayant lu ses textes fantastiques, ayant entendu parler d’Hôtel meublé sans savoir quand et dans quelle maison d’édition et collection il a été édité. Il en découvre la réédition en Espace Nord. Admettons qu’il fasse l’économie de la quatrième de couverture. Comment réagit-il à l’évolution de la narration ? 

Ce lecteur est assez vite déconcerté. Owen commence par décrire un immeuble et ses habitants, de façon réaliste, mais d’un réalisme qui force dans l’ordre du médiocre et même du sordide. Les locataires vivent de peu, dans des conditions fort sommaires. On y pressent cependant des différences de statut, entre ceux qui n’ont pas le choix et doivent se contenter de ces conditions et ceux qui, vivant volontairement de bohème, ont encore de l’espoir en l’avenir. Très vite cependant, une certaine ironie et même un réel cynisme à l’égard des personnages dérangent quelque peu le lecteur et font perdre en réalisme. Peut-être même en crédibilité, car les personnages sont très typés, sans épaisseur psychologique, et finalement sans réelle vraisemblance sociale. Au tiers du roman, un homme meurt de façon peut-être pas tout à fait naturelle. C’est la logique et l’hypothèse policières qui commencent à s’imposer, bien que quelques éléments d’étrange puissent jeter un certain trouble. On comprend aussi que le but de l’auteur n’est pas de peindre une fresque sociale, mais plutôt de créer une toile de fond à ce qui pourrait être un crime, en un lieu qui ressemble finalement fort à une scène de théâtre. Ce n’est évidemment pas par hasard qu’un personnage clé de l’immeuble et de l’histoire est un acteur, plutôt cabotin. L’intrigue se fait moins réaliste, la logique policière prenant le dessus, selon cependant un tour particulier, à tel point que Rossano Rosi, auteur de la postface, parle à juste titre d’un « style assez peu policier de série “presque noire” ». L’intrigue se termine comme au théâtre, c’est-à-dire qu’elle manque de vraisemblance romanesque, mais surtout elle rappelle qu’au théâtre on joue. Et c’est cette dimension ludique qu’Owen indique par cette fin de comédie. Le lecteur qui a abandonné ses attentes de vraisemblable perçoit alors la nature du roman, qui n’a d’autre prétention que le jeu et le divertissement.

Ce projet romanesque prend son sens quand on sait quand et où le livre a été publié : en 1943, aux Auteurs Associés, la maison dont S.-A. Steeman est le directeur. Sous l’Occupation, c’est-à-dire sous des contraintes majeures. Ce qui ne va pas sans l’une ou l’autre concession malheureuse à l’air du temps, entre autres dans la description d’un personnage qui réunit tous les stéréotypes du Juif, sans que cela soit explicitement affirmé. Le roman innove sur un point. Il est un des rares, à cette époque, à faire intervenir dans l’enquête parallèle une jeune femme, riche mais audacieuse, qui viendra s’encanailler dans l’immeuble.

L’excellente postface de Rossano Rosi resitue parfaitement les conditions de rédaction et les enjeux du roman, celles d’une époque où prédomine la volonté de divertissement et d’évasion. Le récit décrit une réalité encore pire que celle que vivaient les lecteurs d’alors ; ce qui explique l’aspect caricatural des personnages.

Et donc, ce lecteur d’aujourd’hui se dit qu’avec la publication d’Hôtel meublé, Espace Nord démontre à nouveau l’absolue nécessité de son existence. Quel autre éditeur entreprendrait de rééditer ce texte qui représente un pan particulier du patrimoine littéraire belge ? Qui propose par la postface une grille de lecture indispensable à sa juste compréhension ? Convenons-en, Hôtel meublé n’est sans doute pas un texte majeur, mais c’est un roman exemplaire et significatif d’une période souvent négligée des Lettres belges, les années particulièrement troubles de l’Occupation. Et c’est donc essentiel qu’il puisse être lu aujourd’hui, même si, et surtout parce que, il ne correspond peut-être plus aux standards de lecture contemporains.

owen_truieEspace Nord propose en même temps un nouveau tirage d’un recueil de nouvelles de la veine fantastique classique d’Owen, La truie. Le livre a été publié sensiblement plus tard, en 1972. Une évolution vers plus de maîtrise narrative se manifeste par rapport à Hôtel meublé, ce « roman peu policier et extrêmement plaisant » (R. Rosi). Mais on y constate la même qualité de langue qu’Owen manifestait déjà dans le roman de 1943 et qui a sa raison d’être, comme le montre Rossano Rosi.

Joseph Duhamel